Denis Baupin
Maire adjoint de Paris en charge du développement durable de l'environnement et du plan climat
Abonné·e de Mediapart

16 Billets

1 Éditions

Billet de blog 22 oct. 2011

La détresse des habitants de Fukushima

Journée la plus importante du voyage : celle à Fukushima. Marquée par 2 fils rouges : la crédibilité des mesures d'une part, l'obsession de la contamination de l'alimentation d'autre part.

Denis Baupin
Maire adjoint de Paris en charge du développement durable de l'environnement et du plan climat
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mesure de la radioactivité. © DB

Journée la plus importante du voyage : celle à Fukushima. Marquée par 2 fils rouges : la crédibilité des mesures d'une part, l'obsession de la contamination de l'alimentation d'autre part.

Après 2 heures de voyage en train, arrivée à la gare de Fukushima. Déjà, pendant les dernières minutes du voyage, le compteur geiger commence à s'agiter. Nous nous répartissons les dosimètres qui nous permettront au retour, via l'IRSN, de mesurer l'exposition de chacun d'entre nous. La surprise est que cette ville de 300.000 habitants (l'équivalent d'une grosse ville moyenne en France) semble vivre totalement normalement: activités économiques, commerces, passants. La radioactivité semble sans impact... mais elle n'est qu'invisible. Sur le parvis même de la gare, on mesure selon les endroits une radioactivité de 10 à 20 fois supérieure à la normale, et même 40 fois supérieure dans un petit morceau de pelouse en pied d'arbre ! Le poison est bien là, partout présent, mais la vie semble vouloir suivre son cours tant bien que mal.

Première étape : la visite du CRMS, le centre indépendant de mesure, l'équivalent de la CRIIRAD, locale qui tente de faire pièce à l'omerta qui règne ici.

© DenisBaupin

Deuxième étape : rencontre avec le sous-préfet de Fukushima, qui, sous un langage diplomatique, reconnaît que la situation n'est toujours pas maîtrisée. Mais il cherche aussi à faire passer le message que pour la survie économique de la région, il faut que ses produits puissent se vendre à l'extérieur, notamment ses produits alimentaires, pour peu que les tests de contamination se révèlent négatifs... du moins en deça de la norme très élevée de 500 becquerels / kilo.

Et c'est bien la question lancinante présente tout au long de ce voyage: que faire de la production agricole d'une région qui, il n'y a pas si longtemps, était encore l'un des greniers du Japon ? Dans la coopérative que nous visitons, on teste des échantillons des aliments vendus pour vérifier qu'ils ne sont «pas contaminés» et qu'ils sont bios par ailleurs. Et l'agriculteur bio que nous rencontrons ensuite nous explique ses efforts pour continuer de produire une alimentation la moins contaminée possible. Nous sommes à 50 km de la centrale, dans une région plutôt épargnée par le nuage radioactif du fait de la montagne, et pourtant la radioactivité y est nettement mesurable.

Une épicerie © DB

Faut-il consommer ces produits malgré la radioactivité, et donc prendre des risques pour la santé des consommateurs? Ou faut-il les retirer de la consommation et vouer à la faillite les agriculteurs de la région et donc sa principale activité économique? Dilemme intenable! Après la catastrophe nucléaire, il n'y a plus que des mauvais choix!

C'est ce que nous confirme la poignante réunion avec l'association des mères (et un père) de Fukushima. Pendant près d'une heure trente, nous discutons. Et, surtout, nous écoutons les témoignages si tristes, et pourtant empreints de tant de dignité, de ces parents qui tentent tant bien que mal de sauver les enfants de Fukushima... Ils privilégient une alimentation qu'ils vont chercher à plusieurs dizaines de kilomètres, en dehors de la région (soulignant qu'ils ne font pas confiance aux aliments même certifiés non contaminés provenant de la région, tant la méfiance est maintenant la règle vis-à-vis des autorités). Plusieurs parents témoignent s'être même séparés de leurs propres enfants, envoyés au loin et pour une durée inconnue. Et malgré la dignité, toujours présente, on entend le déchirement vécu.

Pour les autres, qui les ont gardés auprès d'eux, l'inquiétude et la détresse sont omniprésentes. L'une notamment évoque la puberté de sa petite-fille au moment de la catastrophe, et les conséquences possibles pour son développement, et sa capacité future à pouvoir enfanter... Tous, en tous cas, racontent leurs efforts pour aider les autres enfants de la région: pour les éloigner du danger, au moins pendant quelques mois. Même si toute comparaison en la matière est difficile, je ne peux m'empêcher de penser aux «Justes» qui, pendant la dernière guerre mondiale, tentaient d'épargner le maximum d'enfants juifs en les éloignant de la zone occupée ou en les cachant... Eux aussi, à Fukushima, font preuve d'une force de caractère, d'un grand sens de solidarité et de courage, face à des pouvoirs publics qui entravent leurs efforts, tant ils tiennent à faire croire à un retour à la normale.

Avec les mères de Fukushima © DB

Tous soulignent l'attitude insupportable des autorités, l'absence d'information au lendemain des explosions, voire même le refus de toute évacuation, alors même qu'une habitante avait mesuré une radioactivité supérieure à 100 microsieverts/heure dans sa propre maison, niée par les autorités, mais confirmée quelques semaines plus tard par la CRIIRAD qui lui conseillera d'évacuer immédiatement. D'autres soulignent les refus de reporter la rentrée des classes (en avril) pour éviter aux enfants de sortir et d'être exposés aux radiations. Idem pour la demande d'éviter les activités sportives en plein air. D'autres encore racontent les pastilles d'iode conservées dans les mairies, que la Préfecture a refusé de faire distribuer suite à la catastrophe... Ils attirent notre attention sur la propagande en cours sur la baisse de la radioactivité : elle est semble-t-il réelle à 1 mètre du sol. Mais ce n'est que parce que celle-ci est rabattue vers le sol : à 0,5 mètres, comme au niveau du sol, elle continue de croître... au niveau où vivent et jouent les enfants.

L'angoisse nous étreint tous. Et même si nous nous prêtons de bonne grâce à la photo de famille, c'est le cœur noué et avec le sentiment d'une profonde révolte, d'une responsabilité plus forte encore d'aller raconter partout ce qui se passe à Fukushima, et l'envie de crier à tous ceux qui, en France notamment, proposent avec légèreté de poursuivre dans la voie du nucléaire, qu'ils viennent ici, à Fukushima, voir quelles en sont les vraies conséquences, et ensuite seulement d'en parler avec sérieux et responsabilité.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Médias
La commission d’enquête parlementaire ménage Bernard Arnault…
L’audition du patron de LVMH par la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est déroulée de manière aussi calamiteuse que celle de Vincent Bolloré. La plupart des dangers qui pèsent sur l’indépendance et l’honnêteté de la presse ont été passés sous silence.
par Laurent Mauduit
Journal — Médias
… après avoir tenu café du commerce avec Vincent Bolloré
Loin de bousculer Vincent Bolloré, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est montrée approximative et bavarde, mercredi, au lieu d’être rigoureuse et pugnace. L’homme d’affaires a pourtant tombé un peu le masque, laissant transparaître ses attaches nationalistes.
par Laurent Mauduit
Journal
Didier Fassin : « On est dans un basculement qui n’était pas imaginable il y a 5 ans »
Alors que l’état de crise semble être devenu la nouvelle normalité, quelles sont les perspectives pour notre société ? Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS qui publie « La société qui vient », est l’invité d’« À l’air libre ».
par à l’air libre
Journal — Justice
Au procès d’Éric Zemmour, la politique de la chaise vide 
Jugé jeudi pour avoir dit que Philippe Pétain avait « sauvé les Juifs français », Éric Zemmour n’est pas venu à son procès en appel. Faute d’avoir obtenu un renvoi après la présidentielle, son avocat a quitté la salle. Le parquet a requis 10 000 euros d’amende contre le candidat d’extrême droite.
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
Quoi de neuf ? Molière, insurpassable ! (1/2)
400e anniversaire de la naissance de Molière. La vie sociale est un jeu et il faut prendre le parti d’en rire. « Châtier les mœurs par le rire ». La comédie d’intrigue repose forcément sur le conflit entre la norme et l’aberration, la mesure et la démesure (pas de comique sans exagération), il reste problématique de lire une idéologie précise dans le rire du dramaturge le plus joué dans le monde.
par Ph. Pichon
Billet de blog
On a mis Molière dans un atlas !
Un auteur de théâtre dans un atlas ? Certes, Molière est génial. Parce qu'il n'a laissé quasiment aucune correspondance, un trio éditorial imagine comment Jean-Baptiste Poquelin a enfanté "Molière" dans un atlas aussi génial que son objet. (Par Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Molière porte des oripeaux « arabes »
Le 15 janvier 2022, Molière aurait eu 400 ans. Ce grand auteur a conquis le monde, a été traduit et adapté partout. Molière n'est désormais plus français, dans les pays arabes, les auteurs de théâtre en ont fait leur "frère", il est joué partout. Une lecture
par Ahmed Chenikii
Billet de blog
Molière et François Morel m’ont fait pleurer
En novembre 2012, François Morel et ses camarades de scène jouaient Le Bourgeois gentilhomme de Molière au théâtre Odyssud de Blagnac, près de Toulouse. Et j’ai pleuré – à chaudes larmes même.
par Alexandra Sippel