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Billet de blog 15 févr. 2016

La gauche et le monde ont besoin d’idées communistes novatrices

Denis Durand
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Le glissement de plus en plus réactionnaire et autoritaire du gouvernement et de la plupart des forces politiques en France, les phénomènes analogues qui se produisent dans plusieurs pays d’Europe, de même que l’incapacité des puissances occidentales à se donner les moyens d’accueillir dignement les migrants qui fuient la misère et les guerres à nos frontières, laissent craindre la réponse qui risque d’être apportée aux défis de notre époque : préserver le pouvoir et la rentabilité de quelques-uns – les possesseurs du capital financier – en faisant le malheur de l’immense majorité des habitants de la planète. Les acquis de la civilisation qui sont la base de la vie en société peuvent faire place à la violence, au racisme et au déchaînement des nationalismes.

La cohérence obsessionnelle que la domination des marchés financiers imprime aux gestions d’entreprises et aux politiques publiques – faire toujours plus d’argent avec de l’argent – mène ainsi à des conséquences sociales, politiques et économiques qui tendent à devenir incontrôlables. C’est de plus en plus perceptible sur terrain économique avec l’enlisement des économies « émergentes », avec les menaces de déflation et avec l’incapacité des grandes banques centrales à reprendre le contrôle de leurs propres politiques monétaires.

Sur le terrain politique, les milieux dirigeants affichent leurs préférences pour des coalitions d’« union nationale » au service de la libéralisation des économies mais leurs politiques ne cessent de favoriser la montée du Front national et d’autres courants d’extrême-droite en Europe ; d’un autre côté, la brutalité avec laquelle ils ont voulu réprimer l’action du gouvernement grec ne les a pas débarrassés d’Alexis Tsipras, ni empêché une majorité de gauche de se constituer au Portugal. La contestation de l’austérité, puissante en Espagne, s’exprime jusqu’au sommet du Parti travailliste britannique !

Mais si les politiques néolibérales sont ainsi vulnérables, comment se fait-il que l’émergence d’une autre perspective soit si difficile, et qu’en France cette perspective semble reculer à mesure que la société s’enfonce dans la crise ?

Des millions d’ouvriers, d’employés, de cadres et de techniciens, de chômeurs ulcérés par la politique du gouvernement ont choisi de ne pas voter pour le Front national voire, pour certains d’entre eux, de lui faire barrage au deuxième tour ; mais ils ont aussi choisi de cesser de voter à gauche et de ne pas soutenir le Front de gauche. C’est pourtant dans ces classes sociales que résident les forces capables d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Mais pour que ces forces se réveillent, il faudra autre chose que des mots, des symboles et du rêve. Il faudra leur témoigner assez de respect pour leur dire la vérité : seules des luttes persévérantes pour des solutions précises aux problèmes posés par la crise du capitalisme financiarisé permettront de réaliser les larges rassemblements capables d’imposer une alternative face au chantage permanent des marchés financiers.

Depuis une vingtaine d’années, l’opinion a prévalu qu’être à gauche de la gauche ou se réclamer de l’antilibéralisme serait une base de rassemblement suffisante pour constituer une alternative politique. La nature exacte des mesures proposées pour s’opposer aux politiques d’austérité était considérée comme secondaire, ou plutôt, tout débat à leur sujet était esquivé de peur de créer des divisions. Les derniers événements soulignent combien cette conception du rassemblement est inopérante. Il faut donc un débat à gauche sur les objectifs que le mouvement populaire devrait viser, les moyens nécessaires pour les atteindre et les pouvoirs à conquérir pour mobiliser ces moyens.

Pour le gouvernement actuel, la cause est entendue : il serait inutile de chercher à résister aux marchés financiers, il n’y aurait donc qu’à aller au-devant de toutes leurs exigences ! Ce faisant, François Hollande renie chaque jour davantage tout ce pourquoi la gauche s’est identifiée à la liberté, au progrès et à la justice sociale. Il mène la société française à la catastrophe et la droite la plus dure au pouvoir.

Selon une autre conception, qui a pignon sur rue à la « gauche de la gauche », il suffirait de « refermer la parenthèse libérale » et de revenir aux compromis sociaux de l’après-guerre, appuyés sur l’intervention de l’État dans l’économie, bref de revenir aux sources d’une authentique social-démocratie. Résultent de ce parti pris la croyance en la possibilité de changer la répartition des richesses par l’impôt (Piketty) sans changer la façon de produire les richesses, ou la foi dans des solutions imaginaires magiques, comme la sortie de l’euro, pour échapper au pouvoir de la finance sans luttes pour changer l’orientation du crédit en Europe. Mais c’est précisément la crise de ce mode de régulation de l’économie, dans les années soixante-dix, qui a rendu irrésistibles la vague néolibérale et ses méfaits !

Être réaliste, c’est reconnaître que pour répondre à la violence qui accompagne les bouleversements de notre civilisation, corriger les dégâts du marché par l’action par l’État ne suffit plus. Les vicissitudes du combat contre l’austérité en Grèce montrent que si une victoire électorale permet d’accéder au gouvernement, elle ne suffit pas à conquérir le pouvoir. Athènes n’est que l’un des fronts, pour l’heure le plus avancé, de la longue et difficile bataille des forces qui cherchent à faire reculer le pouvoir des marchés financiers en Europe. 

C’est en effet aux ressorts les plus profonds du pouvoir de l’argent que nous sommes désormais condamnés à nous attaquer si nous voulons que la civilisation survive. Cela ne peut être réalisé que par la conquête par les citoyens eux-mêmes, « du local au mondial », de pouvoirs aujourd’hui confisqués par la finance ou délégués à l’État, au moyen de luttes sociales et politiques pour des objectifs à la fois concrets, immédiats et radicaux, en ayant comme boussole la lutte contre la tyrannie des marchés financiers afin de faire baisser le coût du capital.

En effet, à la cohérence perverse de la rentabilisation du capital qui conduit à l’effondrement social, écologique, politique et moral, on peut opposer une autre cohérence répondant aux dangers mais aussi aux potentialités des révolutions qui affectent l’environnement, les technologies, la démographie, la monnaie.

Chacun perçoit désormais qu’une coopération tout à fait nouvelle est indispensable à l’échelle de la planète pour gérer les ressources naturelles d’une façon compatible avec la survie de l’humanité. La préservation de l’environnement, la paix, la sécurité financière, sont autant de biens communs de l’humanité dont la production exige de faire progressivement prévaloir des pratiques de partage et de coopération qui commencent à faire percevoir les bases concrètes d’un dépassement de l’économie de marché.

Il en va de même de la révolution technologique informationnelle. Bien au-delà de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la « révolution numérique », le remplacement de certaines fonctions du cerveau humain par les ordinateurs et autres outils de partage des informations est un processus très différent du remplacement de la main par la machine-outil qui a caractérisé la révolution industrielle et fourni au capitalisme sa base technologique. Aujourd’hui, les formidables gains de productivité produisent surtout des suppressions d’emplois et de la déflation. Ils pourraient fournir des moyens de préserver durablement les ressources naturelles et d’améliorer le bien-être général, à commencer par la réduction du temps de travail pour tous ; mais il faudrait d’autres critères de gestion des entreprises et de financement des investissements, dynamisés par le développement de nouveaux services publics sur une échelle dont on commence seulement à pressentir l’ampleur.

Les sommes folles que les banques centrales, mois après mois, injectent sur les marchés financiers vont rendre le prochain krach encore plus dévastateur que celui de 2007-2008. Et pourtant, depuis la rupture du dernier lien entre le dollar et l’or, en 1971, le pouvoir de création monétaire des banques et des banques centrales pourrait être mobilisé de façon sélective pour financer les immenses investissements nécessaires à la transition écologique, au développement de nouveaux services publics et à la création des centaines de millions d’emplois qu’exigent le développement des pays pauvres et la sortie de crise des pays riches.

Réduire les prélèvements financiers et les prélèvements sur les ressources naturelles avec de nouveaux critères de gestion pour dégager les moyens de sécuriser l’emploi et la formation. Développer de nouveaux services publics pour partager les potentialités de la révolution technologique informationnelle aujourd’hui accaparées par le capital multinational. Se saisir du formidable pouvoir des banques et des banques centrales pour financer les investissements nécessaires à ce changement dans la façon de produire les richesses. Pour cela, conquérir des pouvoirs sur l’utilisation de l’argent dans les quartiers (à l’image du Community Reinvestment Act américain) ; dans les entreprises (où les travailleurs devraient disposer de « droits de tirage » sur des crédits bancaires pour financer des projets industriels contre les licenciements et les délocalisations) ; dans les institutions politiques régionales et nationales (avec des fonds régionaux et nationaux pour l’emploi et la formation, et avec un pôle financier public pour peser sur l’orientation des crédits bancaires). Refonder radicalement la construction européenne jusque dans son cœur, en mettant l’euro au service de l’emploi et des services publics, à partir de luttes pour le financement de projets concrets. Coopérer entre Nord et Sud, entre Orient et Occident, pour permettre l’émergence de cette nouvelle civilisation où l’émancipation de chacun serait la condition de l’émancipation de tous.

Il y a là bien autre chose que des recettes économiques destinées à meubler des programmes électoraux : il y a une cohérence politique qui ne découle pas de principes abstraits mais éclaire des réponses possibles aux questions que se posent nos concitoyens. Ce n’est pas un hasard si les idées résumées dans les paragraphes qui précèdent résultent de travaux développés au sein du Parti communiste français. Cette formation n’est pas seulement la plus grande force organisée, et de loin, à gauche en-dehors du PS. Malgré son affaiblissement, elle continue de s’inspirer d’une conception de la politique associant exigence de radicalité théorique dans la critique du capitalisme et construction de rapports de forces concrets dans les luttes et dans les institutions. Elle bénéficie depuis quelques années d’un nouvel engagement de jeunes militants fortement demandeurs de formation théorique et d’action pratique. L’ouverture de nouvelles perspectives à gauche a besoin que le PCF affirme hardiment la cohérence des idées communistes au lieu d’en refouler les aspects les plus novateurs. C’est seulement ainsi que des bases de rassemblement pourront se construire entre des forces, nombreuses et diverses, qui pourront y reconnaître leurs propres objectifs. Mais nous ne pouvons plus nous permettre de remettre à plus tard la confrontation des idées à gauche. Les dangers sont grands et le temps presse.

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