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Billet de blog 23 sept. 2012

Banque de France, les enjeux d'un conflit original

Vendredi 21 septembre, la Banque de France était en grève contre les 2 500 suppressions d’emplois annoncées par le gouverneur Christian Noyer. Le mouvement a été suivi au-delà même des attentes des syndicats.

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Vendredi 21 septembre, la Banque de France était en grève contre les 2 500 suppressions d’emplois annoncées par le gouverneur Christian Noyer. Le mouvement a été suivi au-delà même des attentes des syndicats.

Il peut être tentant de considérer ce conflit sous un angle traditionnel : d’un côté, un chef d’entreprise qui ferait ce qu’il peut pour appliquer la norme de réduction des dépenses de personnel imposée à tous les services publics. De l’autre, des syndicats qui, pour combattre les suppressions d’emplois, défendraient le statu quo. Ce serait manquer une caractéristique originale de la situation à la Banque. Ce serait ne pas comprendre pourquoi de très nombreux salariés de l’entreprise, y compris des cadres, ont participé au mouvement parce qu’ils se sentaient atteints dans leur dignité professionnelle.

Les syndicats de la Banque ne combattent pas dos au mur contre une direction qui aurait le monopole de la vision stratégique. Sans attendre les annonces du gouverneur, ils ont publié, au printemps dernier, leurs propres propositions pour la Banque de France à l’horizon 2020 (on peut les trouver sur les sites syndicaux, par exemple http://www.cgtbanquedefrance.org/index.php?option=com_docman&task=doc_download&gid=157 ). Renouant avec une tradition déjà ancienne dans l’institution, ils ont réalisé l’unanimité entre eux autour de ces propositions, qui ne visent pas seulement à défendre les emplois des agents de la Banque mais, avant tout, à mettre celle-ci en état de répondre aux attentes de ses différents usagers. Ceux-ci sont nombreux : le principal est la Banque centrale européenne, pour le compte de qui la Banque de France met en œuvre les analyses de conjoncture et les tâches opérationnelles, comptables, statistiques liées à la politique monétaire. Mais la Banque de France rend aussi de nombreux services aux banques, aux compagnies d’assurance, aux entreprises, aux particuliers, à l’État et aux collectivités territoriales.

De ce point de vue, le message adressé à la nation par Christian Noyer est désastreux. La restructuration du réseau de succursales de la Banque qu’il a détaillée devant le comité central d’entreprise le 21 septembre touche massivement les territoires les plus déshéritées et les plus atteints par la crise. Globalement, un tiers des postes seraient supprimés dans le réseau des succursales de la Banque d’ici à 2020. Mais en Seine-Saint-Denis, par exemple, le nombre d’agents chargés de traiter les dossiers de surendettement, de veiller à l’application de la législation sur le droit au compte, d’entretenir les contacts avec les PME et les acteurs économiques locaux, de mener à bien les actions de « médiation du crédit » entre les PME et les banques serait divisé par dix ! Les dossiers ne seraient plus traités sur place par les agents en contact avec le public mais dans une tour de la Défense, par des procédures automatisées. La même politique s’appliquerait dans la Seine-et-Marne ou dans le Nord-Pas-de-Calais. À toute une population confrontée jusqu’à l’exaspération à la crise, au chômage, à la précarité, aux bas salaires, aux conditions de vie épuisantes, au surendettement, la banque centrale tourne brutalement le dos.

On sait bien que le gouverneur actuel de la Banque est lié au pouvoir précédent. Il a déjà défrayé la chronique par son obsession à combattre, par exemple, tout ce qui faisait du livret A des caisses d’épargne un instrument destiné à protéger une partie de l’épargne populaire de l’emprise des marchés financiers. Mais seul l’aveuglement inspiré par une idéologie néolibérale mal digérée peut conduire à ignorer à ce point les réalités de la crise.

Car la Banque de France voit croître sans cesse les attentes exprimées auprès d’elle et les tâches qui lui sont confiées. On a cité la médiation du crédit, instaurée par Nicolas Sarkozy lui-même en 2008 pour limiter les dégâts de la récession dans le tissu des PME. Il faut également mentionner la constitution d’un pôle public européen de fabrication des billets au sein duquel la Banque de France tient la première place, le rôle accru des banques centrales dans la gestion des flux de paiements et de transactions sur les marchés de titres (systèmes européens TARGET et TARGET 2 Securities), ou l’extension aux compagnies d’assurances et aux mutuelles, après la crise des subprimes, des tâches de surveillance confiées aux agents de la Banque de France qui assurent le Secrétariat général de l’Autorité de contrôle prudentiel…

Ces évolutions touchent à la conception même de la politique monétaire. La Banque de France, comme toutes les banques centrales nationales de la zone euro qui, avec la BCE, forment ce qu’on appelle l’Eurosystème, ne cesse d’être interpellée, depuis 2007, pour s’engager davantage au service de la croissance réelle et de l’emploi. La Banque centrale européenne elle-même s’est trouvée contrainte de renoncer à plusieurs dogmes qui semblaient pourtant profondément ancrés dans sa doctrine : depuis mai 2010, elle s’est mise à acheter des titres d’État sur le marché secondaire. Elle a accepté de le faire, même pour les États mis au ban des marchés par les agences de notation. Elle vient d’annoncer qu’aucune limitation de montant ne s’appliquerait à ces achats. Évolution moins connue mais tout aussi importante dans son principe, elle a aussi assoupli, à deux reprises, les critères définissant les types de crédits bancaires que l’Eurosystème accepte de refinancer (il le fallait bien, sinon les banques n’auraient pas eu sous la main le collateral nécessaire pour garantir les énormes emprunts qu’elles font auprès de l’Eurosystème). La BCE a également élargi les marges d’initiative laissées aux banques centrales nationales dans la définition du type de garanties qu’elles exigent en contrepartie de leurs apports de liquidités aux banques. Encore une responsabilité supplémentaire confiée à la Banque de France, qui fait apparaître plus absurde encore le projet de réduire les moyens dont elle dispose pour connaître précisément l’état de l’économie des territoires et des bassins d’emplois.

Ces évolutions sont significatives. Insensiblement, au fil de la crise, vient à l’ordre du jour une question que les syndicats de la Banque de France posent depuis des années : plutôt que d’alimenter aveuglément le marché monétaire en liquidités qui ne profitent pas à la création de richesses et d’emplois mais finissent par faire gonfler démesurément les prix des actifs financiers, la politique monétaire ne devrait-elle pas favoriser sélectivement le financement des investissements répondant à des critères précis en matière économique (création de valeur ajoutée, développement des PME), sociale (sécurisation de l’emploi, élévation des qualifications des travailleurs), écologique (utilisation des nouvelles technologies de l’information pour économiser l’énergie et les matières premières, et pour dépenser davantage en recherche, en formation, en salaires) ? Cette interrogation, longtemps ignorée dans les cercles dirigeants de la politique monétaire, y trouve maintenant un écho. Benoît Coeuré, nouveau membre du directoire de la Banque centrale européenne, a souligné que les mesures « exceptionnelles » annoncées début septembre par Mario Draghi ne suffiraient pas à sortir de la crise de l’euro si elles ne s’accompagnaient pas d’une action vigoureuse en faveur de la croissance. « L'idée que nos opérations de financement devraient être plus ciblées vers le financement de l'économie réelle, en particulier les PME, mériterait plus d'attention, même si sa mise en œuvre serait bien sûr difficile », avait-il déjà précisé dans un propos cité par Le Monde du 6 août dernier. Une mise en œuvre difficile peut-être mais, en France au moins, nous disposons d’une banque centrale nationale qui aurait les moyens de le faire en mobilisant les compétences et le sens du service public de ses agents, plutôt que de les rabougrir.

Rien ne saurait mieux mettre en évidence combien les choix annoncés par Christian Noyer tournent le dos aux nécessités du combat contre la crise, et combien les propositions syndicales se trouvent, au contraire, en phase avec les attentes de la société.

Le projet présenté par les 8 organisations syndicales de la Banque traite ainsi de tous les domaines d’action de cette institution, depuis la demande d’une table ronde des différents acteurs – Banque de France, banques commerciales, sociétés de transport de fonds, pouvoirs publics, commerçants, associations de consommateur - qui concourent à la mise en circulation, à l’entretien et à la sécurité des billets jusqu’à la prise en compte, dans la politique monétaire et l’analyse du financement de l’économie, des critères du « développement durable » concurremment à ceux de la rentabilité financière. Son fil conducteur est de montrer que, pour y parvenir, la Banque de France doit absolument s’ouvrir aux avis et à l’expression de toutes les forces sociales, au niveau national comme dans chacune de ses implantations régionales, départementales et locales.  Le temps est fini, en effet, où la façon dont étaient régulées la création et la circulation de la monnaie importait avant tout aux acteurs du système financier, aux rentiers, aux grandes entreprises et à l’État central. Dans la crise que nous vivons aujourd’hui, les citoyens constatent chaque jour que les actions des banques centrales peuvent avoir des effets importants sur leur emploi, sur les perspectives de l’entreprise dans laquelle ils travaillent, sur le comportement des banques qui gèrent leurs économies…

Jusqu’à présent, rien dans l’attitude ou les propos de Christian Noyer n’indique qu’il envisagerait de prendre sérieusement en compte ces orientations. Après le succès du 21 septembre, le mouvement va donc se poursuivre à la Banque. Les syndicats de l’entreprise espèrent qu’il aidera à développer le dialogue, dans les secteurs les plus divers de l’opinion, sur l’utilisation de l’argent en France en Europe et sur le rôle des banques centrales.

Denis Durand, secrétaire général du syndicat national CGT de la Banque de France, membre du Conseil économique, social et environnemental

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