Euro : en finir avec le tabou monétaire

Le débat sur l’euro dure depuis 25 ans, c’est-à-dire depuis que la création d’une monnaie unique a fait l’objet du traité de Maastricht.

Le débat sur l’euro dure depuis 25 ans, c’est-à-dire depuis que la création d’une monnaie unique a fait l’objet du traité de Maastricht.

À l’époque, la critique de gauche contre ce traité n’avait pas été particulièrement centrée sur les inconvénients monétaires de cette nouvelle étape de la construction européenne. L’argumentation visait plutôt la bien réelle régression démocratique qui l’accompagnait, et dénonçait, en termes généraux, la réaffirmation de l’« économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » comme base de toute la construction européenne. La création d’une banque centrale déclarée indépendante des gouvernements était principalement vue comme une conséquence de ce principe, et non comme le cœur d’un projet destiné à asseoir le pouvoir des marchés financiers sur l’Union européenne pour restaurer la rentabilité des multinationales au détriment des salaires, de l’emploi et des services publics Pour le reste, les arguments se distinguaient assez peu de ceux des adversaires de droite du traité : critique de l’atteinte portée à la souveraineté nationale par la disparition de son attribut monétaire, démonstration que la zone euro ne constituerait pas une zone monétaire optimale au sens de Mundell.

Par contraste, la critique du projet d’Union économique et monétaire d’un point de vue de classe était restée, de fait, au second plan : la proposition, alors énoncée par les économistes communistes, de transformer l’écu en monnaie commune européenne était surtout comprise comme un moyen de préserver les monnaies nationales, alors que son aspect principal était plus ambitieux. Il s’agissait d’instaurer, à l’échelle de l’Europe, une capacité de création monétaire capable de peser dans la mondialisation. Radicalement opposée au pouvoir des marchés financiers, cette faculté de création monétaire aurait permis l’exercice par les citoyens et les travailleurs de pouvoirs sur les décisions prises dans la sphère financière pour mettre l’argent au service d’objectifs sociaux à travers de nouveaux critères d’allocation des crédits. Tout cela avait été assez peu pris en compte à l’époque dans le mouvement populaire. Peut-être faut-il voir là, rétrospectivement, une origine de l’insuffisance du « non de gauche » et de la victoire du « oui » au référendum de septembre 1992.

Vingt-cinq ans après, l’histoire ne reviendra pas en arrière : entre-temps, la crise s’est considérablement aggravée ; la mise en cause de l’euro déclenchée par la spéculation contre les titres de la dette publique grecque a scellé l’échec de la construction monétaire européenne définie à Maastricht, même si l’euro est toujours là parce qu’Angela Merkel et la BCE ont décidé de faire « tout ce qu’il faudrait » pour qu’il en soit ainsi. L’enchaînement des événements depuis l’effondrement du marché des subprimes a non seulement mis en évidence les méfaits de la régulation de l’économie mondiale par les marchés financiers, il a aussi démontré combien cette domination est fragile : les banques centrales, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans la zone euro, sont devenues le dernier rempart protégeant le système financier occidental d’un effondrement complet. Nous sommes donc dans une phase où le régime de fonctionnement de l’économie mondiale dominé par les marchés financiers a montré sa fragilité et ses dangers pour les populations, et où la conscience qu’il faudrait mettre fin à cette domination a progressé. La crise a eu ainsi pour effet de favoriser une plus large prise de conscience des enjeux monétaires et financiers dans la bataille pour une alternative radicale au capitalisme.

Témoin les réactions suscitées par la tribune « Contre l’austérité en Europe, luttons pour un autre euro ! » publiée dans l’Humanité du 13 juin par Paul Boccara, Frédéric Boccara, Yves Dimicoli, Jean-Marc Durand, Catherine Mills et moi-même. Même si ces réactions sont parfois mal ciblées et inutilement agressives, c’est bon signe : le pouvoir exercé par les marchés financiers, et les politiques monétaires à leur service, peut commencer à devenir l’objet d’un débat.

De fait, ce que nous proposons présente des aspects très nouveaux par rapport à tout ce qui a fait jusqu’à présent le patrimoine des mouvements se réclamant d’une alternative au capitalisme. Nous proposons d’agir tout de suite pour instaurer, pour la première fois dans l’histoire économique, une conquête progressive par les citoyens et les travailleurs eux-mêmes de pouvoirs réels sur l’argent – l’argent public, l’argent des entreprises (les profits) et l’argent des banques.

La nationalisation des principales banques et compagnies d’assurances fait partie des outils qui peuvent contribuer à cet objectif à travers la constitution d’un pôle financier public. Mais un contrôle étatique sur les institutions financières ne suffit pas – fût-il renforcé par un contrôle administratif strict des flux de capitaux et des taux d’intérêt : c’est la leçon qu’on doit tirer de l’expérience de 1981. C’est dès les entreprises – lieu principal d’exercice du pouvoir économique – que des institutions doivent permettre la conquête de pouvoirs par les salariés : par exemple, les représentants du personnel doivent avoir le pouvoir, non seulement de s’opposer à des plans de licenciements, mais d’imposer l’examen de stratégies industrielles alternatives et le financement par les banques de ces projets. Mais cette obligation n’aura d’effet sur les banques que si elles sont placées sous une pression populaire pour qu’elles changent les critères selon lesquels elles sélectionnent les bénéficiaires de leurs crédits. Concrètement, une telle pression pourrait s’appuyer sur des exigences renforcées d’information et de transparence sur la destination de leurs crédits et sur leur utilisation : ces crédits serviront-ils à la création de richesses, donc d’emplois qualifiés, ou finiront-ils en spéculation, en délocalisations, en LBO [i] ?  En France, les débats du Conseil national de l’Information statistique (CNIS) [ii] ont conduit la Banque de France à reprendre en 2007 la publication des statistiques bancaires de dépôts et crédits par départements, qu’elle avait abandonnée en 1997. On pourrait aller plus loin en instaurant une publication des données relatives à l’activité de chaque réseau bancaire à l’échelle de chaque quartier, à l’image du Community Reinvestment Act adopté en 1977 aux États-Unis. Chaque citoyen, chaque élu local, chaque association aurait ainsi le moyen de demander des comptes précis à telle ou telle banque sur les différences de son comportement, par exemple entre les quartiers les plus riches et les plus défavorisés d’une métropole [iii].

Autant d’arguments et de bases de mobilisation qui pourraient trouver un appui dans l’intervention de fonds régionaux publics pour l’emploi et la formation : ces émanations des régions – qui ont compétence pour coordonner les interventions économiques des collectivités territoriales – inciteraient les banques à financer des projets soutenus par la population, en accordant sélectivement des garanties d’emprunts et des bonifications d’intérêts à la place des aides publiques aujourd’hui dispensées en pure perte aux entreprises. Pour que ces interventions décentralisées soient efficaces, elles devraient être strictement réservées aux projets répondant à des critères précis en matière économique, sociale  et environnementale – nous y reviendrons - et suivies par des institutions spécifiques et nouvelles, impliquant travailleurs, élus et citoyens.

Elles atteindraient néanmoins très vite leurs limites si elles restent circonscrites à l’intérieur de nos frontières puisque l’économie française fait partie d’un système international fortement intégré. En particulier, le niveau européen est devenu un des principaux niveaux de décision, tout particulièrement en matière de financement de l’économie : la Banque centrale européenne est l’institution qui, de loin, exerce la plus forte influence sur le comportement des banques de la zone euro. C’est pourquoi agir efficacement sur l’économie française exige d’en finir avec le type de construction monétaire défini par le traité de Maastricht, c’est-à-dire d’en construire un autre, en lien avec les luttes et les constructions institutionnelles au niveau local, régional et national.

Est-il concevable de proposer un tel objectif aux luttes sociales en Europe ? Au moins peut-on affirmer que la question est d’actualité. Elle est en effet directement liée aux dilemmes qui compliquent aujourd’hui la définition de la politique de la BCE. Devant une crise d’une gravité insoupçonnée, celle-ci a dû, sous la pression des événements, faire évoluer sa doctrine et surtout sa pratique : elle a ouvert un programme d’achats de titres publics sur le marché secondaire (une pratique autorisée par les traités mais que la BCE s’était interdite depuis sa création). Bien plus : les titres qu’elle a acquis étaient émis par des États (Grèce, Italie, Portugal) dont les marchés ne voulaient pas et qui étaient donc cotés comme hautement spéculatifs. Elle a été amenée à annoncer que ces achats pourraient être illimités en volume et dans le temps. Parallèlement, elle a énormément développé ses refinancements de créances publiques mais aussi  privées, allant jusqu’à prêter 1 000 milliards d’euros en deux opérations, en décembre 2011 et mars 2012, pour une durée inusitée de trois ans et à un taux très modéré : 1 %. Corrélativement, elle a sensiblement assoupli les critères de sélection des créances privées qui peuvent servir de garantie à ce type d’opérations – ce qui, là encore, est tout à fait contradictoire avec la doctrine qu’elle a professée pendant ses douze premières années d’existence. Elle a pris conscience de la nécessité où elle se trouve de mieux se faire comprendre des marchés (d’où son ralliement à la pratique anglo-américaine de la forward guidance qui consiste à annoncer à l’avance ses intentions en matière de politique monétaire) mais aussi de mieux « communiquer » en direction du public et des acteurs sociaux. Tout cela au prix de tensions internes révélées en septembre 2011 par la démission de son chef économiste, l’Allemand Jürgen Stark.

Entre 2007 et aujourd’hui, le bilan de la BCE a triplé de taille : à crise extraordinaire, montants extraordinaires de création de monnaie centrale. Soulignons cependant que tout en faisant face avec les moyens du bord au péril qui menaçait le système financier international – et ces moyens étaient puissants – la BCE n’a pas cessé de maintenir sa soumission au pouvoir des marchés financiers. Ainsi, contrairement aux autres grandes banques centrales de la planète, elle n’est jamais allée jusqu’à acheter des titres publics à l’émission (les traités européens le lui interdisent). Et les masses énormes de liquidités qu’elle a déversées sur les marchés l’ont été sans qu’elle exige des banques aucune contrepartie en matière de soutien à la création de richesses, à l’emploi, aux services publics.

Or l’état actuel de la conjoncture en Europe démontre qu’il ne suffit pas d’ouvrir grand les vannes de la liquidité bancaire pour que l’emploi et la création de valeur ajoutée se redressent significativement, particulièrement dans les régions et les secteurs les plus en difficultés : les critères d’attribution des crédits, aujourd’hui fondés sur la recherche de la rentabilité maximale des capitaux et non sur celle de l’efficacité économique, sociale et écologique, ont plutôt tendance à les enfoncer davantage.  On est là au cœur des mécanismes de la crise [iv]. C’est pourquoi la BCE se préoccupe beaucoup, en ce moment, des difficultés d’accès des PME aux crédits bancaires.

Comme on peut l’imaginer, les solutions qu’elle envisage sont à l’opposé d’une alternative aux politiques néolibérales : sous couvert de faciliter un refinancement des crédits aux PME par l’Eurosystème, le Conseil des gouverneurs de la BCE semble avoir l’intention de favoriser la titrisation de ces crédits, comme on avait titrisé les crédits subprimes aux ménages américains avant 2007… Les dirigeants européens ont une étrange propension à imaginer des remèdes pires que le mal [v] ! Il y a donc urgence à faire de ces projets un enjeu de luttes politiques, d’autant plus que les solutions alternatives sont connues.

Comme indiqué précédemment, elles consisteraient à instaurer une nouvelle sélectivité de la politique monétaire. Au lieu de laisser les banques allouer leurs crédits en fonction des critères de rentabilité dictés par les marchés financiers, il conviendrait de favoriser, par des refinancements à taux très bas, les crédits répondant à des critères précis en matière économique (création de valeur ajoutée dans les territoires), sociale (emploi, formation, salaires) et environnementale (économies d’énergie et de matières premières). Ainsi, le taux auquel l’Eurosystème prête aux banques pourrait-il être d’autant plus réduit – jusqu’à 0 % ou même des taux négatifs - que les crédits refinancés à cette occasion auraient pour objet de réaliser davantage de créations d’emplois et de programmes de formation. Symétriquement, les crédits servant à développer les placements et les spéculations sur les marchés financiers seraient sévèrement découragés par des taux de refinancement prohibitifs.

Soulignons que ce serait ipso facto un moyen d’agir pour réduire les écarts de compétitivité entre les pays membres. En effet, à moyen terme, il n’y a rien de plus efficace,  pour réduire ces écarts, que de financer à des conditions favorables, dans les pays les plus en difficulté, les investissements et les dépenses de formation ou de recherche les plus urgents du point de vue de l’efficacité économique, sociale et écologique, en libérant ces investissements de la contrainte de rentabilité financière. Il serait possible d’aller plus loin pour prendre en compte les besoins spécifiques nationaux et pour rapprocher les décisions monétaires des citoyens : les membres de l’Eurosystème pourraient se concerter pour attribuer à chaque banque centrale nationale une « enveloppe » de création de monnaie centrale qu’elle utiliserait sous des conditions faisant l’objet d’une concertation avec les acteurs économiques et sociaux nationaux. Le volume de ces interventions mais aussi leurs conditions (taux, garanties exigées) pourraient faire l’objet d’une délégation à chaque banque centrale nationale, dans le respect de la politique générale de l’Eurosystème [vi].

Il s’agirait bien sûr de pratiques tout à fait contraires à la logique actuelle, en opposition frontale aux pouvoirs dominants. Et pourtant, c’est techniquement possible avec les outils dont la BCE, ou du moins certaines des banques centrales nationales qui, avec elle, forment l’Eurosystème, disposent déjà. Lorsqu’elles prêtent de l’argent aux banques, elles exigent des garanties qui peuvent prendre la forme soit de titres publics, soit de titres représentatifs de crédits à des agents économiques privés, principalement des entreprises. C’est pourquoi on parle de « refinancement » de crédits privés par les banques centrales. Dès à présent, la Banque de France analyse très précisément les caractéristiques de chaque entreprise bénéficiant de crédits bancaires afin de sélectionner ceux qu’elle acceptera de refinancer. Elle a donc les moyens de savoir à quoi sont destinés ces crédits. Il conviendrait donc, premièrement, que la Banque de France modifie les critères qui président à cette sélection en prenant en compte l’emploi, la formation, le développement maîtrisé des territoires, la protection de l’environnement [vii]. Il conviendrait, deuxièmement, que les mêmes pratiques se généralisent dans l’ensemble des banques centrales de la zone euro.

Le même raisonnement peut être mené à propos du refinancement de la dette publique, qu’il prenne la forme d’achats par l’Eurosystème, sur le marché secondaire, de titres déjà émis par les États européens, ou celle d’une prise en garantie de ces titres en contrepartie de prêts aux banques européennes. En effet, il ne suffit pas qu’une dépense soit publique pour qu’elle soit saine. Pas question, de notre point de vue, de mobiliser le pouvoir de création monétaire de la banque centrale pour financer, des dépenses improductives ou nuisibles (guerre en Afghanistan, en Libye, projets d’infrastructures ruineux pour l’environnement…) ou des exonérations fiscales ou sociales destinées à encourager la pratique des emplois précaires et mal payés dans les entreprises. Seuls devraient être acceptés en garantie, à des conditions préférentielles, des titres dont on aurait la certitude (grâce à un pouvoir étendu d’initiative et de contrôle exercé par les citoyens eux-mêmes) qu’ils serviront à développer les services publics, l’emploi qualifié, la formation, la recherche, la protection de l’environnement.

L’outil le plus efficace, dans ce domaine, serait de constituer un fonds public européen de développement économique, social et écologique, géré par des représentants du Parlement européen, des représentants des parlements nationaux et des représentants des travailleurs (issus du Conseil économique et social européen). D’un point de vue économique comme d’un point de vue démocratique, la meilleure formule serait que ces financements aillent en priorité aux projets dont la pertinence aurait déjà été reconnue aux niveaux local, régional et national.

Un point clé du dispositif réside dans son financement par la création monétaire de la BCE : celle-ci achèterait dès leur émission les titres émis par les États européens pour financer le Fonds de développement.  Pour le coup, ce serait contraire aux traités européens. Mais peut-on se contenter d’attendre que les gouvernements de l’UE décident unanimement de modifier les traités ? Si on s’en tient là, on risque d’attendre longtemps. Il est beaucoup plus réaliste de mener campagne  dès aujourd’hui pour mobiliser, dans des luttes immédiates autour d’objectifs concrets, les forces dont la convergence viserait à rendre majoritaire en Europe l’exigence de ce changement. Au titre de ces objectifs concrets, obtenir l’intervention d’institutions financières publiques comme la Banque européenne d’investissement (BEI) et des pôles financiers publics nationaux comme gestionnaires techniques des financements décidés par le Fonds de développement permettrait dès aujourd’hui de contourner l’obstacle des traités. De fait, la BEI, comme toutes les institutions financières de l’Union, peut avoir recours aux refinancements de l’Eurosystème, et elle a annoncé depuis 2009 son intention de le faire, avec l’accord de la BCE.

Le fonds de développement ainsi conçu servirait donc à retourner contre les marchés financiers l’arme de la création monétaire dont dispose la BCE, avec une double mission : financer directement le développement des services publics, et inciter le système bancaire à financer des investissements dans la sphère productive, dès lors que ces investissements répondraient aux critères de progrès social précédemment énoncés. Il constituerait un puissant outil pour permettre à des pans entiers de l’économie européenne de se passer des marchés financiers et de leurs critères de financements, et pour imposer un changement radical de comportement aux banques et à tous les agents économiques qui dépendent d’elles, c’est-à-dire tout particulièrement les entreprises.

Progressivement libérée de la pression des marchés financiers, l’Union européennes disposerait alors d’une voix forte pour plaider, au sein du G20, pour un nouvel ordre monétaire international, mettant fin à l’hégémonie du dollar pour la remplacer par une coopération internationale autour d’une monnaie commune mondiale développée à partir des droits de tirage spéciaux du FMI.

Il ne faut pas dissimuler que la voie esquissée par ces propositions est extraordinairement difficile mais c’est parce qu’il n’y a pas d’échappatoire : qui peut imaginer qu’on pourrait imposer une issue progressiste à la crise sans des luttes acharnées ? Nous proposons donc des objectifs concrets et accessibles à ces luttes – sans nous contenter d’une dénonciation vague et générale des marchés financiers, et en sachant parfaitement que nous nous attaquons à ce qui fait toute la puissance du capital financier : le pouvoir de mobiliser à son profit la création monétaire. Nous nous heurterons donc – comme c’est d’ailleurs déjà le cas - aux plus vives résistances des milieux de la finance, à l’hégémonie économique allemande sur l’Europe et à la domination monétaire et financière américaine sur le monde. Si les solutions voulues par les populations finissent par l’emporter, ce sera au prix de crises violentes dans les institutions communautaires.

C’est bien pourquoi il ne suffira pas de s’en remettre à l’action d’un gouvernement, ou même de plusieurs. Il faut un développement considérable des luttes sociales, qui n’aura lieu, en retour, que si une majorité de citoyens s’approprie progressivement, à travers l’expérience de ces luttes, les buts et les moyens de renverser la dictature des marchés financiers.

C’est cette difficulté de la tâche qui explique pourquoi, à mesure qu’émerge dans le mouvement populaire un intérêt grandissant pour les questions monétaires, la première tentation est d’esquiver la dureté de la lutte par un recours à des solutions présentant une fausse apparence de simplicité. On peut ainsi voir proposées deux façons d’abandonner le combat : soit la fuite en avant dans le fédéralisme, soit la tentation d’une sortie de l’euro.

Ces réactions rappellent les débats qui ont précédé la signature du traité de Maastricht. À l’époque, les partisans de l’euro expliquaient que la disparition des monnaies nationales ferait automatiquement disparaître tous les problèmes liés à la spéculation sur le marché des changes. Ils n’hésitaient pas à chiffrer, en points de PIB, le surcroît de prospérité que la monnaie unique ne manquerait pas d’apporter à l’Europe. Inutile d’insister sur la cruauté du démenti que la réalité a opposé à cette propagande.

Aujourd’hui, les mêmes expliquent que les faiblesses de l’euro viennent de ce qu’on n’est pas allé assez loin dans le fédéralisme. L’euro serait une monnaie « incomplète » parce que le transfert des souverainetés monétaires nationales à la BCE n’a pas eu pour contrepartie un transfert équivalent en matière budgétaire : faisons un État européen, concluent-ils, et ce qui semble une difficulté insurmontable aujourd’hui – des transferts de revenus des pays les plus compétitifs du nord de l’Europe vers les pays en difficultés du sud de l’Union – deviendra possible. Un gouvernement économique européen, nous dit-on, pourrait même mener une politique « keynésienne » de relance de la demande à l’échelle de l’Union, aujourd’hui refusée par le gouvernement allemand. Avancer cette opinion c’est, comme à l’époque du traité de Maastricht, ne pas voir que la création de la monnaie unique détermine tout le reste de la construction européenne en vue de la soumettre aux exigences des marchés financiers. Les critères de financement demeureraient ce qu’ils sont aujourd’hui. La seule chose qui changerait serait que les lieux du pouvoir économique – notamment budgétaire – seraient encore plus éloignés des citoyens. Les marchés financiers ne feraient qu’élargir leur emprise sur les gouvernements européens comme sur la Commission européenne, et l’hégémonie allemande sur toutes les politiques menées au sein de l’Union trouverait des leviers supplémentaires. Dans les faits, c’est bien dans cette voie qu’Angela Merkel et François Hollande s’efforcent d’entraîner la construction européenne. Les premiers pas ont été franchis avec le TSCG et les accords sur la surveillance budgétaire au sein de l’UE. La façon dont se prépare une Union bancaire européenne va dans le même sens. Ce sont des choix désastreux car ils contribueraient à neutraliser toute influence des luttes sociales et des mouvements populaires sur les politiques économiques en Europe : c’est tout le contraire de ce que nous proposons. Et d’ailleurs, les peuples européens n’en veulent pas, ils le disent chaque fois qu’ils sont consultés sur les grands choix relatifs à la construction européenne.

Une même foi en des solutions magiques inspire la proposition d’une sortie de la zone euro [viii]. Comme à la veille du traité de Maastricht, ces propositions négligent l’enjeu de pouvoir lié à la constitution d’une monnaie unique et insistent sur deux aspects : les avantages attendus d’un réajustement des taux de change et la reconquête espérée d’un pouvoir économique par l’État national. Ces espoirs sont, à notre avis, profondément illusoires.

Les partisans de la sortie de l’euro comptent sur la dévaluation de la nouvelle monnaie nationale pour faire baisser le prix des productions nationales en pesant d'abord contre les salaires et, ainsi, créer les conditions d’un gain de parts de marchés dont on attend qu’il finisse par rééquilibrer le commerce extérieur par la recherche agressive de gains de compétitivité-prix et salariale. Mais, s’il se manifeste, ce redressement prendra un certain temps pour avoir des effets tangibles et son ampleur a toutes les chances d'être très insuffisante. C'est ce qu'a montré toute l'histoire économique récente, par exemple la séquence de dévaluations compétitives du début des années quatre-vingt, qui s’est révélée hors d’état de rétablir le déficit structurel de la balance commerciale française vis-à-vis de l’Allemagne (et aussi, à l’époque, des États-Unis). En attendant, la dévaluation aura surtout pour conséquence de réduire le prix en euros des exportations, d’augmenter le prix des importations en nouvelle monnaie nationale et d'augmenter immédiatement les intérêts de la dette. Il en résultera dans un premier temps un creusement des déficits : c’est ce que les économistes appellent le phénomène de la « courbe en J ».  Le redressement du commerce extérieur ne se produira que si les gains de compétitivité-prix procurés par la dévaluation ne sont pas transformés en une hausse des profits des entreprises et si l'appareil productif français peut répondre à cette demande sans accroître excessivement ses propres importations ni ses coûts. C'est pourquoi dans une dévaluation le patronat prend le raccourci qui consiste à peser contre les salaires pour que la hausse des prix en monnaie nationale des produits importés ne se traduise pas par une perte de compétitivité qui viendrait annuler les effets attendus de la dévaluation.  Rappelons-nous le blocage des prix et des salaires de 1982-83 décidé par Jacques Delors sous la pression de Jean-Claude Trichet alors directeur du Trésor. Drôle de façon de sortir des politiques d’austérité !

Il suffit de réfléchir aux conditions politiques d’une telle stratégie et à ses conséquences économiques et sociales pour mesurer qu’elle rendrait, en réalité, plus difficile encore la tâche d’échapper aux griffes des marchés financiers. Le problème serait de savoir si l’économie française serait capable de répondre à la demande, supposée accrue, qui lui serait adressée. Pour réindustrialiser la France, il faut embaucher, à des salaires convenables, former, et investir dans les technologies de pointe.

Imaginons qu’une majorité ayant inscrit la sortie de l’euro à son programme gagne des élections en France. Son accession au gouvernement (sur la base de quelle mobilisation populaire ? Les tenants d’une sortie de l’euro ne proposent rien de concret sur cette condition de réussite pourtant cruciale) se ferait dans un déchaînement de spéculation (rappelons-nous les attaques contre le Système monétaire européen à la veille du référendum sur Maastricht, à une époque où le pouvoir des marchés financiers n’était pourtant pas encore aussi écrasant qu’aujourd’hui). Concrètement, les taux d’intérêt payés par l’État, les entreprises ou les particuliers grimperaient à des niveaux capables de décourager tout projet d’investissement. Le premier soin du gouvernement devrait donc être d’instaurer un contrôle hermétique des mouvements de capitaux, de façon à isoler l’économie française du reste de la planète financière. Mais comment contrôler les trésoreries délocalisées en euro des firmes multinationales ? Il annoncerait ensuite que la France sort de la zone euro. La BCE en prendrait acte immédiatement en cessant de prêter à toutes les banques françaises, tandis que la France serait l’objet de recours juridiques pour violation des traités européens (ceux-ci stipulent en effet qu’un pays membre de la zone euro ne peut plus en sortir ; sortir de l’euro, c’est donc, juridiquement, quitter l’Union européenne elle-même). Le nouveau gouvernement, si l’on comprend bien, saisirait l’occasion de cette crise pour exiger des changements dans la politique européenne, mais lesquels ? cela aurait-il encore un sens dès lors qu’il se serait placé dans une logique de sécession ?

En résumé, une sortie de l’euro, à supposer qu’elle soit politiquement concevable, n’a de chance de déboucher sur un rétablissement du commerce extérieur qu’au prix d’une étatisation très poussée et très autoritaire de l’économie et d’un renforcement de l’austérité salariale. En réalité, la pression des marchés sur l’économie française s’accroîtrait à un degré qui ne tarderait pas à devenir insupportable, d’autant que le franc ressuscité se retrouverait en première ligne face au dollar et à ce qui resterait de l'euro.

Cette stratégie invoque l’argument du réalisme, compte tenu de la difficulté – indéniable – que présente l’entreprise d’une refondation de la construction économique, monétaire et politique européenne. Mais le « socialisme dans un seul pays » est-il promis à un quelconque succès dans la France du XXIe siècle ? A l’ère de la révolution écologique et de la révolution informationnelle, il y a des raisons fondamentales de penser que l’intervention massive de l’Etat dans l’économie, qui s’est montrée si efficace, en son temps, pour sortir de la crise des années trente, se heurtera aux mêmes impasses que celles qu’ont rencontrées, mutatis mutandis, les deux grandes expériences du XXe siècle qui ont tenté de réaliser le socialisme par la puissance de l’État : celle de l’Union soviétique et la social-démocratie européenne [ix]. Facteur aggravant : faute d’un combat pour refonder la construction européenne, la France se priverait de toute influence sur les décisions économiques prises à  ce niveau.

Ajoutons que les conditions politiques de la réalisation d’une stratégie fondée sur la sortie de l’euro – le rassemblement d’une majorité populaire pour décider que la France fait sécession de l’économie mondiale [x] – paraissent encore bien plus difficiles à réaliser que celles d’une convergence des mobilisations sociales et politiques pour un autre euro. Chacun sait bien, en réalité, que pour s’émanciper des marchés financiers il faut nouer des solidarités internationales – autour d’objectifs de progrès social, et non pas commencer par rompre celles qui se sont construites, particulièrement en Europe, depuis la Seconde guerre mondiale.

C’est bien là le point principal. Si la France sortait unilatéralement de la zone euro, les autres pays du « sud » de la zone n’auraient d’autre possibilité que de l’imiter ; sinon, la surévaluation de l’euro, au regard de la compétitivité de leurs économies, s’aggraverait énormément vis-à-vis d’un de leur principaux partenaires commerciaux. La guerre monétaire ainsi déclenchée, avec ses dévaluations compétitives en cascade, ferait disparaître toute solidarité économique entre États européens. Elle affaiblirait encore les pays du Sud vis-à-vis de l’Allemagne et elle affaiblirait irrémédiablement l’ensemble de cette région du monde face à l’hégémonie monétaire des États-Unis et face à la domination des marchés financiers. Comment imaginer qu’une telle stratégie puisse faciliter la lutte pour une issue de progrès social à la crise ?

Autant dire que cette voie ne promet pas vraiment un renforcement de l’autonomie monétaire nationale. Mais surtout, est-ce bien le sujet ? Bien plus qu’un enjeu national, l’enjeu est de conquérir des pouvoirs sur l’argent pour le mettre au service de buts sociaux (l’emploi, les services publics, la protection sociale, la protection de l’environnement…), ce qui suppose des mobilisations sur ce sujet au niveau national comme au niveau européen.

Comme la discussion a commencé à mettre en évidence les impasses de cette stratégie, le débat, notamment au sein du Front de gauche, tend à mettre en avant d’autres propositions.

L’une d’entre elle serait d’organiser une sortie collective des pays du sud de l’Europe. Cette hypothèse répond à l’argument de la perte de solidarité entre ces pays mais son réalisme reste à démontrer : pourquoi une gestion solidaire des écarts de compétitivité entre pays de la zone euro deviendrait-elle possible du jour au lendemain par la vertu de l’éclatement de l’euro et de la fermeture des flux de capitaux ? Par exemple, s’il est un pays où l’émergence d’un gouvernement progressiste, potentiel partenaire de cette stratégie, paraît bien lointaine, c’est l’Italie. D’autre part, il ne suffit pas, pour des voisins de l’Allemagne, d’être extérieur à la zone euro pour échapper à la domination industrielle des groupes allemands : témoin la façon dont ceux-ci ont intégré les pays d’Europe de l’Est dans leurs chaînes de production. L’idée, au demeurant très artificielle, d’une scission de la zone euro entre un « euro du sud » et un « euro du nord » laisserait inentamée l’hégémonie allemande sur le continent. C’est bien pourquoi elle est partagée par les milieux les plus agressifs de la classe dirigeante allemande.

Si l’on s’en tient aux propositions d’inspiration progressiste, on peut ranger dans la même lignée l’idée du remplacement de la monnaie unique par une monnaie commune [xi] : autant la création d’une monnaie commune contre les marchés financiers avait du sens comme alternative à la monnaie unique quand celle-ci était encore à l’état de projet, autant il est vain d’espérer revenir au point de départ en effaçant les vingt ans qui se sont écoulés depuis la ratification du traité de Maastricht, les dégâts qui en ont résulté, les liens économiques qu’elle a poussé à nouer entre les diverses économies de la zone euro et la puissance de feu énormément accrue que la spéculation peut déchaîner contre ces économies. Et comment les défenseurs de cette stratégie envisagent-ils de rendre possible, par la vertu d’une disparition de la monnaie unique, un accord avec l’Allemagne pour mener des politiques coopératives, jugé impossible dans le cadre de l’euro ?

Devant le manque de crédibilité d’une stratégie assumée de sortie de l’euro, qu’elle soit limitée à la France ou collective, deux autres options sont alors mises en avant : sortir de l’euro sans le dire, ou dire qu’on sort de l’euro, sans le faire.

La première option inspire, par exemple, l’idée qu’un gouvernement français de gauche, sans sortir de l’euro, pourrait imposer à la Banque de France de financer les déficits publics sans l’aval de la BCE. Cette proposition traduit une incompréhension de ce qu’est la monnaie unique. Dans le cadre des traités actuels, la Banque de France ne peut créer de la monnaie que dans le cadre des instructions qui lui sont données par le Conseil des gouverneurs de la BCE. Si ce n’était pas le cas, alors cette « monnaie » ne serait pas des euros [xii]. Appelons-la, par exemple, des francs. Les taux d’intérêt des prêts libellés dans cette monnaie seraient différents des taux d’intérêt de l’euro, sur le marché monétaire comme sur le marché obligataire. La conversion des « euros » figurant sur les comptes des clients des banques françaises en euros officiels validés par la BCE aurait un coût et présenterait un risque, assimilable à un risque de change. On serait donc bien en présence d’une sortie de l’euro [xiii]. La BCE en tirerait immédiatement les conséquences en cessant de comptabiliser, dans la masse monétaire en euros publiée dans ses statistiques, les avoirs en « euros » figurant dans les comptes de la clientèle des banques enregistrées en France. Elle mettrait également fin à un mécanisme clé de la monnaie unique, qui consiste à traiter les transferts de liquidités entre banques centrales de la zone euro comme des opérations internes à l’Eurosystème [xiv]. Rappelons qu’à ce titre la Deutsche Bundesbank détenait, au  31 décembre 2012, des créances pour un montant de 654 milliards d’euros sur l’ensemble des autres banques centrales de l’Eurosystème, parmi lesquelles la Banque de France, dont la dette vis-à-vis de l’Eurosystème au titre des soldes TARGET 2 s’élevait, à la même date, à 54, 8 milliards d’euros. Voir là une échappatoire à l’impérieuse nécessité de lutter pour une réorientation radicale de la construction européenne est donc une pure illusion.

La deuxième option, complémentaire de la première, consisterait à assumer une démarche de sortie de fait de l’euro mais en en restant au stade de la menace. L’argument est que dans ce cas le poids de la France serait suffisant pour imposer un changement de la politique monétaire en Europe. Que des crises et des tensions soient à prévoir au sein de l’UE, particulièrement si des gouvernements décidés à remettre en cause la domination des marchés financiers venaient à s’installer, cela ne fait aucun doute. Mais accréditer l’idée que des prises de position du gouvernement français pourraient se substituer au développement de luttes convergentes dans tous les pays d’Europe, avec des cibles et des objectifs alternatifs précis touchant le cœur du pouvoir monétaire, c’est, là encore, nourrir des illusions. A l’inverse, on peut penser que la victoire d’un rassemblement inspiré par la gauche radicale en France suppose un contexte politique bien différent de celui où nous sommes, et qu’en particulier il s’accompagnerait d’une montée de mouvements convergents dans d’autres pays d’Europe. Il est déjà significatif que Syriza, en Grèce, se prononce clairement contre une stratégie de sortie de l’euro, et que les syndicats allemands se soient déclarés favorables au financement d’investissements publics par la création monétaire de la BCE au service de politiques favorables à l’emploi en Europe.

En résumé, deux attitudes sont possibles face à l’échec patent de la construction européenne. La première consiste à s’inscrire dans une tradition ancienne qui fait confiance à l’État, face  la crise structurelle du capitalisme mondialisé et financiarisé, pour maîtriser les marchés ; l’État en question pouvant être soit un hypothétique État européen – dont on voit mal qu’il puisse être autre chose qu’un instrument aux mains des marchés financiers, encore plus puissant que les États nationaux actuels – soit l’État national dans les différentes versions – assumées, réelles ou virtuelles – d’un scénario de sortie de l’euro. Dans chacune de ces hypothèses, les conditions de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement porteur d’une politique de gauche radicale sont supposées réunies mais leurs partisans ne nous disent pas par quelles mobilisations sociales elles seraient créées. Qui peut croire que l’affichage d’une stratégie de sortie de l’euro y contribuerait ?

L’attitude que nous préférons consiste à reconnaître que la question de fond est celle de la finance contre le social et celle de la coopération internationale. Elle part de l’idée que la première condition à réaliser pour qu’un rassemblement de forces politiques favorables à une alternative radicale aux politiques néolibérales s’impose consiste à développer une mobilisation populaire assez puissante pour rendre progressivement irrésistibles des changements concrets dans les choix économiques et politiques, à tous les niveaux – du local au mondial - où ces choix sont opérés, et donc, en particulier, au niveau européen. Elle consiste donc à énoncer, à chaque niveau, un ensemble d’objectifs de luttes et de dispositifs institutionnels susceptibles de les traduire, en opposant aux critères de rentabilité capitalistes de nouveaux objectifs sociaux, avec de nouveaux pouvoirs décentralisés des citoyens pour mobiliser les moyens (financiers, juridiques, techniques) nécessaires à la réalisation de ces objectifs.

Il ne s’agit pas, pour le coup, de propositions abstraites : lorsque les agents de la Banque de France font grève massivement pour défendre l’emploi dans leur réseau de succursales et pour exiger les moyens de mieux exercer le suivi de l’économie des territoires et des bassins d’emploi dont ils sont chargés, lorsque la CGT du groupe chimique Kem One interpelle la BCE pour qu’elle contribue au financement du plan de relance industrielle de l’entreprise, ou lorsque des élus locaux mènent campagne pour un financement à taux zéro de la rénovation de leurs écoles et de leurs équipements collectifs, il s’agit de forces qui peuvent dès à présent être mobilisés dans ce combat. Lorsque des foules défilent dans les rues d’Athènes, de Madrid, de Lisbonne contre la « troïka » et son cortège d’austérité, d’injustices et de malheur, ce sont autant d’alliés potentiels.

Nous n’ignorons rien de la difficulté de la tâche mais nous ne voyons pas comment une la crise de notre civilisation pourrait trouver une issue progressiste sans que nous ayons le courage de mener ce combat. En réalité, ce combat est déjà engagé.

 

 


[i] Leveraged Buy Out, ou rachats avec effet de levier, pratique consistant à emprunter à des banques pour acheter des entreprises en difficulté, puis à restructurer ces entreprises en détruisant le plus possibles d’emplois pour les revendre avec un gros profit quelques années plus tard.

[ii] D’autre part, la Banque de France a entamé des travaux pour traduire dans les informations qu’elle publie deux rapports du CNIS préconisant des progrès dans le suivi statistique de l’activité des banques par lignes de métiers : voir http://www.cnis.fr/cms/Accueil/publications/Les_rapports_du_Cnis?publication=82565  et http://www.cnis.fr/cms/Accueil/publications/Les_rapports_du_Cnis?publication=108952 .

[iii] Voir sur ce sujet Kent Hudson, « Développement local et cohésion sociale. Une expérience originale : la législation américaine de 1977 relative au financement non discriminatoire du développement local », Economie et politique, juillet-août 2012 : http://www.economie-politique.org/33005.

[iv] On se référera avec profit, sur ces sujets, aux analyses particulièrement lucides de la Banque des Réglements internationaux, par exemple Borio (Claudio) et Piti Disyatat, “Global imbalances and the financial crisis: Link or no link?” BIS Working Papers No 346, mai 2011, http://www.bis.org/publ/work346.htm.

 

[v] http://blogs.mediapart.fr/blog/denis-durand/270513/du-nouveau-du-cote-de-la-politique-monetaire.

[vi] Rappelons que jusqu’en 2003 chacune des 12 banques fédérales des États-Unis disposait d’une délégation pour fixer, dans certaines limites, le taux des opérations du « guichet d’escompte » pratiquées dans son district respectif.

[vii] Le sujet a été évoqué par les syndicats du personnel de la Banque de France ; le gouverneur leur a répondu que la prise en compte de critères de développement durable dans l’analyse des entreprises par la Banque pourrait être mise à l’étude.

[viii] C’est chez Jacques Sapir qu’on trouve les arguments les plus solides en faveur de cette thèse : « S’il faut sortir de l’euro…, 6 avril 2011, http://www.medelu.org/S-il-faut-sortir-de-l-euro. Sa réaction malencontreuse à notre article dans l’Humanité  peut être consultée à l’adresse suivante : http://russeurope.hypotheses.org/1381. Voir, d’autre part,  la réfutation argumentée de son point de vue par Jean-Marie Harribey, Sortir de quoi ?, avril 2011, http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/europe/debat-sortiedeleuro.pdf, et par Michel Husson, Le sortie « sèche » de l’euro, une triple erreur stratégique, http://hussonet.free.fr/videstra.pdf .

[ix] Voir Paul Boccara : La crise systémique. Europe et Monde. Quelles réponses?  collection ESPERE,  Le Temps des Cerises, Paris, 2011.

[x] Il va de soi qu’une solution autoritaire et antidémocratique, qui compte des partisans chez les souverainistes de droite, voire d’extrême-droite, est exclue du débat à gauche

[xi] Voir Frédéric Lordon : « Contre  une austérité à perpétuité, sortir de l’euro ? », Le Monde diplomatique, août 2013, et la réponse de Pierre Khalfa : http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/010813/le-monde-enchante-de-la-monnaie-commune-propos-d-un-article-de-frederic-lordon#_ftnref. Voir, d’autre part, la proposition d’abandon progressif de l’euro et d’un retour au Système monétaire européen d’avant 1999, formulée par Oskar Lafontaire, qui était ministre des Finances en Allemagne au moment du lancement de l’euro : http://www.neues-deutschland.de/artikel/820333.wir-brauchen-wieder-ein-europaeisches-waehrungssystem.html. Cette proposition a repoussée par Die Linke, le parti fondé par Oskar Lafontaine après son départ du SPD.

[xii] Ce serait différent si la BCE accordait à la Banque de France une délégation pour créer de la monnaie dans l’espace national, dans des limites et à des conditions fixées par le Conseil des gouverneurs : c’est ce qu’elle a déjà fait pour la banque centrale de Chypre dans le cadre du féroce programme d’« ajustement » consécutif à l’effondrement des banques chypriotes.

[xiii] Voir P. Khalfa, op. cit.

[xiv] Voir Hans-Werner Sinn et Timo Wollmershaeuser, Target Loans, Current Account Balances and Capital Flows: The ECB's Rescue Facility  http://www.nber.org/papers/w17626

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