L’Europe "austéritaire" des bourgeois !

 

 (extrait légèrement amendé de l'article " Le chômage, la dette, la Grèce, des affaires bien rentables !")


Le bons sens de Piketty

Il semble inutile désormais de rechercher dans le programme des partis politiques les réponses à cette question de la dette. Thomas Piketty a publié « Le capital au XXIème siècle ». « Fruit de 15 ans de recherches, cette étude, la plus ambitieuse jamais entreprise sur cette question, s’appuie sur des données historiques et comparatives bien plus vastes que tous les travaux antérieurs ». En tirant de l’expérience des siècles passés les leçons pour l’avenir, cet ouvrage montre que les moyens existent pour inverser les tendances qui concentrent les patrimoines aux mains de quelques uns et menacent ainsi la justice sociale des sociétés démocratiques.

Cet éminent spécialiste de l’histoire de l’inégalité des revenus termine son ouvrage de 948 pages par la question de la dette publique.

Il rappelle tout d’abord « qu’il existe deux façons principales pour un Etat de financer ses dépenses : par l’impôt, ou par la dette. D’une manière générale, l’impôt est une solution infiniment préférable, à la fois en terme de justice et d’efficacité. Le problème de la dette est qu’elle doit le plus souvent être repayée, si bien qu’elle est surtout dans l’intérêt de ceux qui ont eu les moyens de prêter à l’Etat et qu’il aurait été préférable de faire payer les impôts ».

En fait Thomas Piketty nous explique qu’il vaut mieux mettre à contribution ceux qui ont les moyens pour payer des impôts plutôt que de les solliciter pour nourrir la dette.

C’est une question éminemment politique qui débouche sur des réponses qui devraient être portées par ceux qui aspirent à conduire les intérêts d’un pays, les intérêts de ceux qui vivent dans ce pays et non de ceux qui vivent sur le dos de ce pays.

 

 

L’austérité n’est pas la solution

Pour réduire la dette publique il existe trois méthodes principales que l’on peut combiner dans diverses proportions dit l’auteur : « l’impôt sur le capital, l’inflation et l’austérité", en soulignant immédiatement que l’impôt exceptionnel sur le capital privé est la solution la plus juste et la plus efficace ».

De suite nous comprenons que l’austérité qui pèse sur les populations, et mise en oeuvre par l’Europe comme solution unique, n’est pas la bonne réponse.

 

 

Même le Fonds Monétaire International le reconnaît.

« Le Fonds monétaire international s’est livré à une étude de l'impact des politiques dites de consolidation budgétaire. Sa conclusion, en forme de mea culpa, est sans ambiguïté: l'austérité réduit plus fortement que prévu l'activité économique, et donc les rentrées fiscales, provoquant en fait un creusement du déficit. » [1]

L'observation de la situation en Grèce confirme ces erreurs dans les solutions avancées. Entre 2010 et 2015 le PIB Grec a chuté de 25%, le chômage est passé de 11%  à plus de 26%, la dette est portée de 120% à 170 % du PIB, etc.

 

 

L’Europe se trompe mais persiste

La solution de l’austérité sera donc confirmée malgré ce constat d’échec en terme d’efficacité et il est désormais légitime de se poser la question sur la véritable ambition de l’Europe en matière économique.

La crise Grecque est un révélateur extraordinaire de cette anomalie européenne qui privilégie le capital au détriment du travail, qui privilégie les rentiers contre les peuples. C’est l’Europe des bourgeois, ces bourgeois que dénoncent la sociologue Monique Pinçon-Charlot dans son dernier livre « La violence des riches »[2]

C’est donc un échec total pour les peuples ! Mais ça ne fait rien. L’Europe continue dans cette voie car il est clair désormais que les dirigeants européens représentent les seuls intérêts de ces bourgeois cloisonnés dans leur cour, entre eux, se mettant à l’abri de toutes voies démocratiques pour ne pas freiner leurs ambitions de richesses et de pouvoirs tout a fait insatiables.

 

Rappelons que le taux d’impôt sur les bénéfices des entreprises n’est que de 25 % en moyenne en Europe contre 40 % aux Etats-Unis. En Europe, pour les bourgeois, ce sont les dividendes plutôt que l’impôt !

 

 

Et pour cause !

Pour s’en convaincre il suffit d’observer les pratiques luxembourgeoises qui pourraient paraître scandaleuses si elles n’étaient pas légales. Des accords fiscaux secrets entre le Grand Duché et 340 multinationales, dont Apple, Amazon, Ikea, Pepsi ou Axa, afin de minimiser leurs impôts, sont ainsi révélés dans une enquête s'appuyant sur des documents obtenus par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ).

De grandes entreprises « s'appuient sur le Luxembourg et ses règles fiscales souples, mais aussi sur les déficiences de la réglementation internationale, pour y transférer des profits afin qu'ils n'y soient pas taxés, ou très faiblement », écrit notamment Le Monde[3].

Le ministre des Finances luxembourgeois, Pierre Gramegna, a défendu la pratique de "tax ruling". Elle "fait partie de notre patrimoine et nous voulons la perpétuer dans le respect des règles". "Le maintien d'une certaine compétitivité, loyale, entre les Etats dans le domaine fiscal est indispensable", ajoutait le ministre du Grand-Duché.[4]

Lorsque l’on sait que Jean-Claude Juncker, l’actuel Président de la commission européenne, a été Premier ministre du Luxembourg entre 1995 et 2013, soit pendant la période où les accords mentionnés par l'ICIJ ont été signés, on comprend mieux l’acharnement de l’Europe à poursuivre son œuvre en faveur des possédants.

Ce même Jean-Claude Junker qui à propos de la Grèce, vocifère que la démocratie ne peut remettre en cause les traités européens.

Si l’on ajoute à cela le passé du président de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi à la Goldman Sachs entre 2002 et 2005, la banque qui avait conseillé la Grèce dans l'utilisation de produits dérivés pour masquer ses déficits budgétaires, on appréhende mieux cette Europe détachée des peuples.

 

 

Première solution : prélever un impôt exceptionnel sur le capital

Comme nous l’avons vu la dette ne peut pas être le moyen ordinaire de financer les Etats, sauf à considérer, comme les dirigeants de l’Europe actuelle essentiellement conservateurs et de droite, que les banques doivent privatiser les profits et les Etats mutualiser leurs dettes !

Nous l’aurons compris, tout démontre aujourd’hui que l’Europe actuelle poursuit d’autres intérêts que ceux des peuples.

Thomas Piketty, et de nombreux économistes avec lui, estime que « la solution de loin la plus satisfaisante pour réduire la dette publique consiste à prélever un impôt exceptionnel sur le capital. » Jamais cette question n’est abordée et ce n’est pas la ridicule taxation sur les transactions financières que la France a sabordée[5] qui peut devenir une réponse.

Par exemple, explique t-il, « un impôt proportionnel sur tous les patrimoines privés rapporterait près d’une année de revenu national (2000 milliards) et permettrait donc de rembourser immédiatement toutes les dettes publiques. » Mais reconnaît-il « il serait sans doute excessif de chercher à réduire d’un seul coup les dettes publiques à zéro. »

Mais « un impôt progressif sur le capital prélevant 0% sur les patrimoines nets inférieurs à 1 million d’euros, 1% sur la tranche de patrimoine comprise entre 1 et 5 millions d’euros, et 2% sur les tranches supérieures à 5 millions d’euros rapporterait l’équivalent de 2% du PIB européen. » (richesse produite en Europe)

Ceci n’est ni utopique ni scandaleux si l’on rappelle « le prélèvement exceptionnel sur le capital appliqué en 1945, et dont le but était notamment de réduire massivement l’endettement public avec un barème progressif montant graduellement de 0% à 25% pour les patrimoines les plus élevés. »

C’était une volonté politique du gouvernement provisoire du général de Gaulle, une volonté qui n’existe plus aujourd’hui !

 

 

Deuxième solution : laisser filer l’inflation.

Selon l’auteur la meilleure façon de réduire la dette publique reste l’impôt exceptionnel sur le capital. « Il s’agit de loin de la méthode la plus transparente, la plus juste et la plus efficace. A défaut, dit-il, il est possible d’avoir recours à l’inflation. »

Cette solution a été utilisée à de nombreuses reprises. « Par exemple en France et en Allemagne , l’inflation a été respectivement de 13% et de 17% par an en moyenne de 1913 à 1950. C’est ce qui a permis à ces deux pays de se lancer dans leur reconstruction avec une dette publique insignifiante au début des années 1950. » Sans oublier, rappelle Thomas Piketty,  « qu’une part importante des dettes allemandes a été purement et simplement annulée par les Alliés à l’issue de la seconde guerre mondiale. »

 

« L’inflation c’est l’euthanasie des rentiers » (J.M. Keynes). « Elle pénalise les vieux et la rente, et favorise les jeunes au travail » (Matthieu Pigasse « Révolutions » Plon 2012). Elle peut donc s’apparenter à l’ennemi du capital. A revenus constants, plus l’inflation est élevée plus le poids de l’emprunt diminue. Il en est de même pour les Etats. Plus l’inflation est élevée plus le poids de la dette fixe diminue.

La différence est un manque à gagner pour les rentiers et en l’occurrence pour ceux qui détiennent les capitaux. C’est pourquoi cette solution n’est pas retenue par l’Europe qui a fait de la lutte contre l’inflation le mandat essentiel de la Banque Centrale Européenne.[6]

Mais comme le souligne Thomas Piketty, « l’inflation est un outil relativement grossier et imprécis dans son ciblage. Les redistributions de richesses induites vont parfois dans le bon sens et parfois dans le mauvais. Certes si le choix est entre un peu plus d’inflation ou un peu plus d’austérité, il faut sans doute préférer un peu plus d’inflation. »

 

 

L’austérité n’est pas la bonne solution et pourtant !

Comme on a pu le constater les deux solutions avancées par Thomas Piketty ne sont absolument pas privilégiées ni même retenues, ni même abordées par l’Europe libérale du XXIème siècle. Elles remettraient en cause le pouvoir exorbitant du capital qu’elle s’attache indéfectiblement à défendre.

Alors des trois solutions possibles, seule l’austérité sera retenue par l’Europe contre vents et marées, disons plutôt contre la démocratie. La révolte pacifique et démocratique grecque est un exemple salutaire qui démontre à quel point l’intérêt des bourgeois Européens peut écraser tout un peuple pour que survivent les privilèges de quelques uns.

Emmanuel Todd « oblige à se demander si les hommes politiques, incapables de manipuler plus longtemps notre démocratie d’opinion, ne vont pas devoir purement et simplement supprimer le suffrage universel. »[7]

Dans tous les pays d’Europe, l’austérité frappe tous les peuples avec les mêmes conséquences. Un chômage qui dépasse les 10% de la population active (11,3 % en décembre 2014 dans la zone euro) et qui se maintient à ce taux depuis les années 80.

Le chômage, la précarité, la baisse des revenus, mais aussi le transfert des services publics dans les services marchands, les privatisations, etc., tout est orienté pour servir le capital au détriment du travail.

 

RAPPEL:

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[1] « Le FMI révise ses calculs : l'austérité nuit beaucoup plus que prévu à la croissance » - La Tribune - Ivan Best  - 09/10/2012

[2] Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, La violence des riches, Chronique d’une immense casse sociale, Éditions Zones / La découverte, 2013

[3] « Evasion fiscale : le Luxembourg affirme que ses pratiques fiscales sont « conformes aux lois » Le Monde du 6 novembre 2014

[4] « Comment les multinationales esquivent le fisc grâce au Luxembourg » Challenge - 6 novembre 2014

[5] Lancée au lendemain de la crise financière de 2008, l'idée de la TTF était de prélever 0,1 % sur les échanges d'actions et 0,01 % sur les produits dérivés. En réduisant l’assiette sur laquelle elle devait porter la France à saborder le dispositif. « Comment la taxe sur les transactions financières est torpillée par la France » Le Monde le 29 décembre 2014

[6] L’article 127 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TUE), soit l’ex-article 105 du Traité de Maastricht, stipule clairement que « l’objectif principal du Système européen de banques centrales […] est de maintenir la stabilité des prix ». Aucune quantification précise de cet objectif n’est cependant donnée dans le Traité. La BCE l’a interprété en énonçant qu’elle ciblerait une inflation inférieure, mais proche de 2 % à moyen terme.

[7] Emmanuel Todd - « Après la démocratie » éditions Gallimard, 2008

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