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Billet de blog 17 décembre 2010

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Le travailleur : De l’état de marchandise à celui de ressource !

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Il faut œuvrer ensemble pour un retour à l’économie réelle au service de l’homme. Le travailleur ne peut devenir à nouveau une marchandise comme les autres. De 1840 à nos jours, le travailleur est passé de l’état de manant à celui de ressource. Faut-il rappeler qu’au XIXème siècle devant la condamnation morale, les esclavagistes français se replièrent derrière des arguments économiques opposés : « sans l'esclavage, affirmaient-ils, la prospérité de la France ainsi que sa position dans le concert des nations seraient mises en danger ». Qu’en est-il aujourd’hui ? L’esclave n’est-il pas ce travailleur pauvre ?

Si l’on augmente les salaires aujourd’hui, la prospérité de la France ainsi que sa position dans le concert des nations seraient mises en danger. Rien n’a changé dans les têtes !

Même si en France, en 1848, un décret a été publié pour abolir l’esclavage, ce n’est qu’en 1905 que cette interdiction s’étend à l’Afrique Occidentale Française. Aujourd’hui, la gestion des ressources humaines est un vocabulaire plus intégré. Il m’est pourtant désagréable d’entendre dire que je suis une ressource humaine. Ressource ? J’ai l’impression d’être un consommable du XIXème, un matériau, un objet que l’on utilise, que l’on épuise et que l’on jette, comme toutes les matières premières. Inquiétude, amertume, trouble de l’esprit qu’il me fallait élucider. Suis-je donc une matière première transformable, jetable ? Le français est notre mère, notre identité nationale, notre langue, notre moyen de communication. Ses mots sont propres, doués d’une définition qui unit la pensée et rassemble les hommes qui la parlent, l’écrivent et l’expriment. Il est donc important de la respecter. En détourner le sens est un chemin qui mène à la perte d’identité.

Dans la 8ème édition du dictionnaire de l’Académie Française, le mot « ressources », est un nom féminin, ici au pluriel. Un nom c’est quoi ? Il désigne un être, une chose ou un ensemble d'êtres. Le mot « humaine » est employé comme un adjectif, c'est-à-dire un mot dont la fonction essentielle est de s'ajouter aux noms ou aux pronoms pour les qualifier ou les déterminer. Ainsi les ressources seraient humaines ? Qu’est-ce qu’une ressource ? Le dictionnaire de l’académie a évolué au fil des siècles. Dans la 5ème édition de 1798, la ressource est ce qu'on emploie et à quoi on a recours à l'extrémité pour se tirer de quelque embarras, pour vaincre des difficultés. La 8ème édition de 1932 prenant en compte l’ère industrielle fait évoluer le sens qui devient ce qui peut fournir ce dont on a besoin ; moyen d'action.Dans le Littré,[1] la recherche des synonymes est utile pour comprendre comment des ressources peuvent être humaines. En voici quelques uns : argent, (argent humain ?) fabrique, (fabrique humaine ?) finance, fonds, fortune, fruit, gain, indemnité, intérêt, matériau, moyen, portion congrue, possibilité, procédé, rapport, recette, recours, remède, rente, rentrée, richesse, réserve, salaire, soutien, subsistance, trésorerie, usufruit, etc. humain ! Il apparaît très vite que ce mot ressource est davantage approprié au rapport à l’argent qu’à la condition humaine.

L’Académie cite La Comédie humaine, d'Honoré de Balzac (écrite de 1830 à 1850) ; Humain, trop humain, de Friedrich Nietzsche (1878) ; La Bête humaine, d'Émile Zola (1890) ; La Voix humaine, de Jean Cocteau (1930) ; La Condition humaine, d'André Malraux (1933) mais point de ressources humaines de Madame Parisot[2] 2010.

Les plus célèbres ouvrages sur ce sujet sont écrits par des intégristes libéraux et servent essentiellement à conforter la technique de management moderne et à construire des raisonnements qui deviennent la vérité révélée des jeunes directeurs des ressources humaines. Les DRH !L'espèce humaine. Le genre humain. Les sociétés humaines. Des groupements humains. L'esprit humain. La raison humaine, l'entendement humain, l'échelle humaine, mais toujours pas de ressources humaines. Quels sont les synonymes d’humains ?

Bienveillant (ressources bienveillantes ?) bon, charitable (ressources charitables ?) clément, compatissant, compréhensif (ressources compréhensives ?), doux (ressources douces ?) généreux, indulgent, miséricordieux, secourable, sensible, tendre, etc.

En fait qu’importe le sens des mots pour les bourreaux. Pour eux les meilleurs qui pourraient s’associer aux ressources humaines seraient charitables, bienveillantes, compréhensives et de préférence non syndiquées. L’essentiel pour les intégristes de la finance, c’est d’exploiter les ressources le plus longtemps possible, pour le moins cher possible, avec le profit maximum.

M. Patrick Légeron[3] a estimé que « la formation des managers est à réformer car elle n'intègre pas suffisamment la dimension humaine de la gestion des entreprises. Il faut passer, pour employer une formule, d'une gestion des ressources humaines à une gestion humaine des ressources. Les salariés ne sont pas une ressource que l'on forme, mute, licencie au gré de la volonté de leurs dirigeants. »

Il pense qu’une analyse sémantique confirme d'ailleurs ce sentiment : n'y-a-t-il pas une certaine violence dans le fait de considérer les salariés comme des « ressources humaines » ? Est-ce un hasard si une des grandes entreprises françaises, dans le secteur du pneumatique, qui a refusé ce vocabulaire et conservé une « direction du personnel » est restée en même temps indépendante des marchés financiers ? »

Le vocable de ressources humaines, même s’il est un jour validé par l’Académie Française, traduit bien une appartenance à des notions de management sans âme.

Si l’on ne veut pas changer le sigle de DRH, peut-être pourrions-nous en changer les mots et parler de Directeur des Relations Humaines.

[1] Version 1.3

[2] Madame Parisot est Présidente du Medef (patronat Français)

[3] Psychiatre et directeur général du cabinet Stimulus, auteur du rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail. Extrait de son intervention dans le cadre d’une table ronde au sénat sur mal-être au travail en 2010.

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