L’ascenseur et ses limites.

Moyen de transport et zone de transit, l’ascenseur est de ces apories concrètes, no man’s land tenant lieu de médiatrice entre l’espace public et l’espace privé : y pénétrant, on n’est plus dans la rue et pas encore chez soi (ou dans ce qui tient provisoirement lieu de chez soi ― son bureau, son club privé, le cabinet de son médecin traitant…). J’ai souvent été intrigué – et, c’est une chose heureuse, je ne suis pas le seul – par les logiques impliquées par cette boîte singulière en matière de sociabilité, mais aussi, plus largement, par ses conditions d’emploi.

Il y a quelques années, j’habitais dans une résidence coquette et bourgeoise, dont les propriétaires partageaient un amour immodéré pour les tapis désuets qui ornaient les murs du hall d’entrée, et une haine pour les locataires des deux appartements du cinquième, à savoir un honorable attaché consulaire et moi-même ― jugés respectivement trop exotique et trop jeune pour être honnêtes. Si l’ascenseur de l’immeuble s’est, par le fait de notre présence (et, à dire vrai, de celle de mon voisin en particulier), souvent transformé en zone d’affichage d’invectives énoncées dans un style minimaliste du meilleur goût, il était surtout le lieu d’un petit théâtre de l’absurde offert régulièrement par un couple de propriétaires du premier étage, dans la force de l’âge à défaut d’être nobélisables, qui préféraient recourir aux services de l’engin plutôt que d’utiliser leurs jambes pour gravir (ou descendre) les quinze pauvres marches qui séparaient le hall d’entrée de leur logis. Et à ceux qui, médusés, contemplaient la scène sans oser la commenter, ils assénaient une réplique imparable, qu’ils avaient dû préparer minutieusement, imaginant d’éventuelles variantes pour mieux s’arrêter sur un modèle définitif mâtiné d’élégance et d’ironie féroce : « on paie aussi les charges communes, on va pas s’faire chier… ».      

Quand peut-on prendre l’ascenseur ? Quelles sont les limites de son usage ? Là est la question. Soucieux à la fois d’entretenir un semblant de condition physique, d’encombrer le moins possible un appareil qui pourrait profiter à mon prochain moins mobile et d’éviter au possible la promiscuité confuse, les esquisses d’ébauches de conversation et les sourires gênés dont parle si bien Desproges, je n’emprunte pas l’ascenseur (1) pour effectuer un trajet descendant, (2) pour effectuer un trajet ascendant de moins de trois étages. Ce deuxième critère est évidemment subjectif et discutable : j’ai fini par m’y résoudre car c’est au troisième étage qu’est située la bibliothèque de mon département et, surtout, ma boîte aux lettres. Mais je rechigne en réalité à un déplacement si court : habituellement, je prends l’ascenseur jusqu’au quatrième étage, où est situé mon bureau, et, à un moment ou l’autre, je profite d’une pause pour descendre la volée d’escaliers afin de récupérer mon courrier. J’évite aussi de transformer l’appareil en omnibus : si, m’y précédant, quelqu’un appuie sur le bouton 3 ou 5, je l’accompagne jusqu’à sa destination et j’effectue le reste du trajet à pied. Le problème est que j’attends que chacun prenne la peine de développer une réflexion sur les conditions d’emploi du véhicule et s’astreigne à pareille discipline. Ce n’est hélas pas le cas. Il suffit qu’un étudiant ou un collègue, après que j’ai envoyé l’ascenseur au quatrième, presse à son tour le bouton 3 (pire, le bouton 2 ! pire encore, rejoignant le charroi au premier étage, appuie sur le bouton 2 ou 3 !), pour que je fulmine intérieurement, chargeant le fâcheux de tous les maux de la terre et aiguisant l’une ou l’autre pointe à son endroit. Mais je sais que je ne peux dire à cette étudiante que « ça lui ferait pourtant du bien de marcher un peu » ou faire remarquer à ce professeur que « sa paresse n’est donc pas seulement heuristique ». C’est très frustrant et, dans ces cas-là, la journée commence mal.      

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