Une valse dans les allées obsédante

La fermeture temporaire des salles de cinéma oblige à être plus inventif en rattrapant, quand cela est possible, la connaissance d'oeuvres cinématographiques qui nous avaient échappé lors de l'actualité de leur sortie. « Une valse dans les allées » de Thomas Stuber (2018) pourrait bien concourir dans la catégorie « chefs d'oeuvre contemporains ».

Malgré son titre enjôleur et surtout trompeur, "Une valse dans les allées" peut ne pas sembler, pendant les trois quarts de sa durée, aux yeux du spectateur, comme le conte féérique ou la romance qu'il semble promettre ironiquement. Environnement pesant comme un cloaque - les réserves d'un supermarché -, destins cabossés d'ex-taulards repentis, de femme subissant la violence conjugale, d'homme saisi par le burn-out jusqu'au suicide... le tout emmitouflé dans le froid de nuits hivernales en ex-RDA, avec une photographie qui privilégie les teints ocres, cireux quand ils délaissent la palette de toutes les grisailles imaginables: voilà un début d'inventaire qui, a priori, ne confère pas à ce film, les vertus d'un film à regarder en n'importe quelle circonstance.

LE LÂCHE VERROU DES SECRETS

Et pourtant! quelle luminosité, que de délicatesses inouïes, surprenantes et fomentant de fols espoirs, que de reliefs derrière le contre-jour! et que d'habiles tours de passe-passe dans la narration!

La fable balbutie, telle une fausse piste, les premiers pas d'un homme encore jeune, Christian, dans un univers professionnel aux atours peu enviables: manutentionnaire, à l'essai, de nuit, dans un supermarché, il lui faut apprendre les gestes, rituels, manies, rythmes d'un emploi qui n'assure rien, surtout pas de devenir même...'un métier.

Ranger des casiers de bouteilles (il officie au rayon "boissons"), manier les élévateurs hissant des palettes sur lesquelles reposent les marchandises, veiller à retrousser col et manches de sa combinaison de travail pour masquer ses tatouages (une inscription absurde, peinte sur le miroir apposé contre la paroi intérieure de son vestiaire, l'avertit chaque nuit que le reflet sans concession ainsi renvoyé sera "l'image que verra le client" - alors que son activité le dispense de tout contact, justement, avec celui-ci), savoir manier les codes de la machine à café, lors des courtes pauses accordées: la grammaire austère d'un quotidien peu reluisant n'en finit pas de renforcer le manque d'attraits évident d'existences qui ne se côtoient que par les obligeances du hasard.

A la faveur d'une discussion hasardeuse avec une collègue - qui, elle, travaille au rayon "confiseries" - Christian tombe vite sous le charme de Marion, jeune femme blonde qui ne se lasse jamais d'affubler durablement son comparse du pseudonyme "le bleu", presque chaque fois qu'ils se croisent. Ou de moquer le caractère trop taiseux de Christian qui, effectivement, hormis des regards souvent francs, semble si souvent troublé quand il la rencontre. Une nuit, cependant, Marion rabroue Christian "tout ne tourne pas qu'autour de toi" lui assène-t-elle sèchement, tandis qu'il pose une question plutôt innocente. Brèche subite, dans le rituel à peine né, que le jeune homme n'aura de cesse de ratiociner en son for intérieur et l'alertera quant au danger éventuel qui menace durablement la vie de sa collègue: rien de tout cela n'est exprimé autrement que par une subtile addition de plans-séquences qui s'ingénient à ne rien révéler qui compromette, au fur et à mesure, l'ouverture du verrou de divers secrets.

AUX TROIS TEMPS DE LA VALSE

Car le film sait mieux que tout autre ménager non pas un suspense, mais la densité réelle de chacune des vies des trois protagonistes: Christian, Marion et Bruno. Forcément opaques, elles réfléchissent, justement, l'aspect précaire qui caractérise aussi les nôtres.

Scindé en trois parties annoncées par un titrage, le film présente donc Christian, Marion et Bruno sans qu'il soit nécessaire de légitimer pareil découpage en optant pour un point de vue subjectif des trois protagonistes. Mais plutôt parce qu'ils sont les "sujets", malgré eux, d'un scénario qui fait semblant de les distinguer alors qu'ils ne forment qu'une unité. Trois temps, trois mouvements: le rythme ternaire, propre à la Valse du titre, est bel et bien respecté et rend ainsi au titre sa raison d'être.

Tout est métaphore dans ce film. Ou bien métonymie. Les allées ne sont pas celles d'un parc où soupireraient d'aises trois héros romantiques, mais bel et bien les coursives de l'arrière boutique. Le bleu des combinaisons de travail singe celui du ciel tandis que le jaune vif des chariots élévateurs mime la couleur du soleil. Le choix de ces couleurs n'a sûrement rien de si approximatif.

Cet univers a beau être nuitamment verrouillé, les lignes de fuite sont nombreuses pour échapper à sa claustration. Lignes de fuite accentuées, par ailleurs, par la répétition jamais gratuite, des mouvements ascendants ou descendants des véhicules qui deviennent vite les machines qui rendent certains personnages dépendants de leur fonctionnement. Le cinéaste privilégie, en outre, les plans en contre-plongée, comme si la caméra devenait tout à coup intrusive, forçait chacun à se délester des gestes machinaux pour mieux dévoiler ce qui les motive réellement. Jusqu'au final, inattendu et poétique qui ose apparier l'usage d'une machine à celui d'un phénomène naturel et synonyme d'évasion.

Voilà en tout cas un film qui se joue habilement des codes d'un romantisme hors de propos pour mieux saisir, au contraire, la crudité de jours sans aspérités joyeuses mais qui ne renonce pas, pour autant, à suggérer que c'est au-delà des apparences, qu'on peut dénicher de vraies manifestations d'humanité. Il est possible de contourner des réglements arbitraires, les affres d'existence grégaires: pourvu qu'on le veuille, pourvu qu'on sache regarder, écouter: voilà ce que, finalement, ce film nous rappelle (voire nous enseigne). Faisant semblant d'opposer "boisson" et "confiseries" comme autant de substances réputées addictives censées permettre toutes les échappées, le film, au contraire, les réconcilie malicieusement.

En ces temps où sont agitées, révélées, si souvent, les turpitudes innommables qui font semblant d'être autorités dans certains milieux professionnels, celles liées aux violences conjugales ou à la destinée des petits délinquants, un tel regard artistique qui ragaillardit nos crédulités au meilleur sens du terme, vaut bien qu'on le considère à son tour. Et qu'on l'acclame hautement. Tant, au-delà des références dont il nous rappelle le souvenir (Bresson, Kaurismaki), il sait, surtout, demeurer très original, pertinent et inédit.

Sur Arte TV jusqu'au 10/02/2021

 

  • Réalisation : Thomas Stuber/ Scénario: Clemens Meyer, Thomas Stuber

  • Avec :

     

  • Franz Rogowski (Christian)
  • Sandra Hüller (Marion)
  • Peter Kurth (Bruno)
  • Andreas Leupold (Rudi)
  • Michael Specht (Klaus)
  • Matthias Brenner (Jürgen)
  • Henning Peker (Wolfgang)
  • Ramona Kunze-Libnow (Irina)

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