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Billet de blog 1 mars 2014

Thomas LEBRUN ou la délicate représentation dansée du corps postmoderne

Denys Laboutière
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On s'étonnait quelque peu, étant donné que les medias en général ne se donnent plus tellement la peine de parler du sida, qu'un programme de danse  prenne ce prétexte à tenter de le "chorégraphier". Si le résultat est fort louable, l'imprécision brouille cependant l'agencement de ses différents tableaux.

Ce samedi après-midi, au hangar-Saône des Subsistances, à Lyon, se pressaient quelques spectateurs profanes ou déjà conquis par la réputation de l'artiste Thomas LEBRUN, directeur du Centre Chorégraphique National de Tours. Les trois représentations de la semaine affichant complet, l'institution a eu la bonne idée de rajouter une séance supplémentaire (l'affichage prolixe annonçant l'événement dans les stations de métro semblaient en effet quelque peu venir à contretemps puisqu'il était quasi impossible d'espérer obtenir des places), ce samedi 1er mars en après-midi.

Et les Subsistances ont passé commande à Thomas LEBRUN d'une pièce nouvelle, Les Yeux ouverts, en première partie d'une après midi (ou soirée) dédiée au corps "cerné" c'est à dire, pour lui, ce corps qui "permet, qui craint, qui jouit, qui a peur, qui transmet, qui vit, qu'on implique, qu'on utilise, qu'on porte." (dixit la feuille de salle distribuée au début de la représentation).

Moussa CAMARA ouvre donc par un solo cette nouvelle création et la performance physique du danseur procure de belles émotions. Il porte un vêtement coloré et tient dans ses bras, tel un linceul, un autre vêtement bariolé qu'il posera délicatement à terre et devant lequel il effectue moult génuflexions. C'est le corps "africain" et ses soubresauts de danses vaudou, transes où entrent du mystère, de la fascination, un rituel en somme à la fois privé et peut-être réglé par ses codes. S'agitant, le danseur fait tomber peu à peu la dépouille de ses propres vêtements comme chuteraient les feuilles d'un arbre. Le corps splendide, musculeux de Moussa CAMARA s'impose mais ne se complaît pas dans un érotisme conscient. Autre chose semble à l'oeuvre, que le chant medicinal touareg ne dévoile pas mais qui accentue le secret de l'inatteignable.

Après 15 minutes d'entracte, commence la seconde partie du programme, avec Trois décennies d'amour cerné, soit 3 soli entrecoupés d'un duo. Et c'est là où, peut-être, le choc primesautier de l'écart de représentation civilisationnelle pose question. Le premier solo pour Anthony CAZAUX puise dans un folklore un peu rebattu: figure d'un homme gay à la limite de la caricature, corps s'exposant dans une vanité concertée, panoplie et accessoires à peine suggestifs d'une tenue conçue pour attirer autant que pour masquer: gilet sans tee- shirt, paire de jeans serrée, lunettes noires de soleil frimeuses, tête aux cheveux entièrement rasés et barbe exacerbant une virilité qui s'expose dans un doute sur elle-même. L'interprète n'est pas en cause car sa danse est précise, aguicheuse. Des néons épinglent ce corps comme sur une piste de danse de boîte de nuit, avant la chute qui tait son nom. Mais on ne peut s'empêcher d'être troublé par le raccord sans doute volontaire entre la danse de la première partie et ce premier solo: point de vue africain contre point de vue occidental? tant il est vrai que ce dernier paraît, du coup reposer sur une futilité des valeurs. Une bande son un peu trop touffue diffuse en langue américaine des propos tenus par des hommes politiques de Floride des années 80 ou l'évocation de l'assassinat de Harvey MILK par Dan WHITE, toujours dans ces années 80, ère où la conscience de l'irruption du virus du sida commençait à peine à effrayer les communautés incriminées d'être responsables de sa propagation.

Corps isolé contre corps politique? ... on s'interroge.

Le duo suivant exhibe un corps féminin et un corps masculin cette fois dénués de tout attrait volontairement provoquant. Presque "passe-partout", ce n'est pas tant les physiques des deux danseurs (Emmanuelle DEROO et Raphaël COTTIN) qui comptent que les enlacements, les hissés, les portés, les étreintes qui priment. Ils se déshabillent eux aussi progressivement, mais de manière très prosaïque et nous impliquent donc comme spectateurs-voyeurs d'une intimité échaudée par la puissance de leur liaison.

Corps solitaire contre corps altruiste irremplaçable?

Anne-Sophie LANCELIN, ensuite, sanglée elle aussi par une paire de jean serrée, utilise une grammaire chorégraphique qui privilégie la saccade, les secousses, et sa souplesse donne l'illusion qu'elle peut déboîter chacun de ses membres à son gré. Ses longs cheveux camouflent de temps à autre son visage, lequel, blafard, fait lointainement songer à celui de la chanteuse et comédienne Vanessa PARADIS. Corps esseulé, corps criant dans un autisme presque glaçant. Corps d'un mannequin qui souffrirait, tellement instrumentalisé, publicitaire et représentatif d'une anorexie qui hait toute substance (je précise que le corps de la danseuse n'a rien d'anorexique, c'est la chorégraphie qui induit cette idée) ? 

Enfin, pour terminer, le chorégraphe lui-même s'expose dans un solo qui n'hésite pas à montrer un corps encore différent: plus lourd, plus réservé, plus cerné par son enveloppe en apparence moins gracile, à l'opposé de ceux qui ont été à l'oeuvre dans les parties précédentes. (Thomas LEBRUN est aussi l'auteur d'un spectacle dont le titre annonce d'emblée la couleur: Itinéraire d'un danseur grassouillet (2009)).

J'avoue, je suis resté perplexe face à ce programme, parce que, visiblement, la superposition de ces différents numéros est supposée avoir comme fil rouge une représentation du corps idéalisé, fantasmé, perçu comme dangereux, compte tenu des menaces qui le rendent prisonniers de mots d'ordre totalitaires, mais le "propos" semble noyé et diffus, intrinsèquement. C'est la juxtaposition des tableaux qui laisse l'espace à des interrogations auxquelles il ne sert à rien, au fond, de connaître les éventuelles réponses. Alors, certes, en tant que spectateur, on est ramené à sa propre approche active de contemplateur du corps d'autrui. Sans doute que ces démonstrations successives accusent l'éducation et la culture occidentales comme vecteurs d'une docilité du corps devant plier sous le joug de la vocation marchande (excepté, peut-être, le corps africain dont l'aisance naturelle nargue celle des corps occidentaux), mais, au bout du compte, les moments d'émotion parfois ressentis laissent aussi place à une impression tenace qu'il s'agit d'une conception de la danse bien trop cérébrale, tenue d'édicter une "réflexion", une approche intellectuelle et qui, du coup, fait écran à la conscience de nos propres crispations.

Le choix des musiques (Patti SMITH, ANTONY & The Johnsons (Antony sans "h", contrairement à ce que le programme s'obstine à mal orthographier, c'est un peu dommage), Dez MONA, Anne CLARCK est plutôt conventionnel. (La reprise, par SMITH & BURROWS de la chanson Wonderful life créée par le chanteur BLACK, fin des années 90, pendant le solo d'Anthony CAZAUX se veut sans doute ironique, elle est à tort et hélas, insistante selon moi, puisque elle alourdit le folklore gay déjà à l'oeuvre par d'autres signes évoqués plus haut).

Dommage aussi que la radicalité d'un espace dépouillé et quasiment pas scénographié sauf par les néons de Trois décennies d'amour cerné mais qui ne remplissent pas leur fonction primordiale de source d'éclairage unique et violente puisque d'autres projecteurs, à vue, tuent leur effet (le néon est-il le signe d'un objet du passé, d'un design kitsch?) ne rende pas plus éloquente la globalité d'un propos qui cache un peu trop ce qu'il tente de (ne pas) dire. Ce qu'il faudrait donc "comprendre" c'est que le sida est, au XXè siècle, le révélateur de notre rapport au corps malmené, disgrâcié, sublimé et si peu rasssurant ou trop quotidien.

Alors on quitte le hangar Saône des Subsistances, on longe le fleuve d'un gris vert qui évoque le glauque et on se souvient surtout que la danse africaine, lestée, elle, par le réflexe du concept, restera comme un moment durable pour le souvenir. Et on se surprendra à mieux comprendre l'auteur dramatique Bernard-Marie KOLTÈS qui préférait, de loin, pour sa propre vie, et aussi dans son théâtre, fréquenter les quartiers de la capitale française majoritairement habités par des gens provenant d'autres civilisations (qui le fascinaient) que la seule et simple occidentale moderne (qui l'ennuyait). Si c'était le but recherché, grâce à ce programme, il est atteint, et là est sûrement l'essentiel.

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