Un mur pour pleurer une pionnière pas comme les autres...

Plus qu'aucune autre auteur compositrice et interprète, Anne Sylvestre, c'est sûr, va encore longtemps créer, mais, cette fois par... l'absence, puisque elle laisse, selon nous, un vide immense, dans le pré de plus en plus rétréci de la chanson française engagée mais surtout poétique et qui, seule, savait malmener, pour le bonheur de son public, bien des consciences compassées.

On ne saurait quel titre élire pour saluer du mieux qu'on le voudrait, la disparition d'Anne Sylvestre. Les plus connus de son répertoire adulte? "Les gens qui doutent" avaient fini par lasser sa patience, étonnée que cette chanson-là suscite autant d'unanimité, elle qui, justement, n'aimait guère tout ce qui pouvait s'apparenter à des postures ou des avis trop consensuels. Elle qui n'avait pas particulièrement inspiré la reconnaissance indubitable et n'avait surtout rien fait, à dessein, pour ça. Sans doute qu'être fille d'un homme aux agissements peu recommandables pendant la seconde guerre mondiale, l'avait habituée aux regards suspicieux et aux réputations sulfureuses, même si elle ne faisait pas semblant de renier ses origines et si elle pariait volontiers qu'un tel patrimoine n'était pas du tout génétique, elle savait qu'il pouvait prêter à confusion et surtout à médisances.

Née à Lyon, Anne Marie-Thérèse Beugras eut raison de troquer ce patronyme pas très élégant pour un nom qui sonnait simple (mais pas si simpliste) et sifflait juste, à hauteur de ses ambitions de défendre un furieux enivrement de vivre, de sentir les sols sous ses pas et l'écorce sous ses doigts ("Tu es la terre"), les côtes maritimes bretonnes endeuillées par l'Amococadiz, ("Un bateau mais demain"), les rendez-vous manqués "Dans le brouillard d'automne", l'abri "Des arbres verts", inlassablement amoureuse de la nature sans souci d'aucun label écologiste. Elle défendit, plus que toute autre, les femmes à qui elle destinait ses chants les plus précis et obstinés, au premier rang desquels "Une Sorcière comme les autres" faisait figure d'hymne universel pour qualifier un statut et une condition lestés, embarrassés, partout et de tous temps, de multiples pièges. La chanson (inhabituellement plus longue que les autres étant donné la gageure du sujet), fut reprise par d'autres interprètes aussi attentives qu'elle à pourfendre les machismes distraits. Oublierait-on, aussi, qu'elle fut, avec Barbara, dès les années 60,  l'une des pionnières à oser chanter non pas les mots des autres (et surtout ceux des hommes qui écrivaient majoritairement les chansons jusqu'à la fin des années 70) mais les siens, travaillés aussi bien que l'écrin de leurs musiques?

Elle ne pouvait pas manquer non plus de clamer sa révolte contre ceux qui contestaient le droit à l'avortement ("Non, tu n'as pas de nom"), sa rage contre la manie du viol ("Maison douce"): sur le strict plan de sa discographie officielle, de la première chanson enregistrée, en 1961 "Mon Mari est parti" (évoquant surtout la guerre d'Algérie par l'entremise d'une mère qui se désespère), jusqu'à la dernière de l'ultime disque en studio de 2013 "Juste une femme", Anne Sylvestre conçut, de décennie en décennie, tout un aréopage de figures féminines aptes à s'énoncer porte-faix des causes les plus essentielles. Aucun-e autre artiste de la chanson, à notre connaissance, n'aura autant pris en considération des personnes, personnages en particulier, plutôt que "les femmes" en général, ni autant attribué de prénoms à ses textes et musiques. Maryvone, Philomène, Eléonore, Benoîte, Marie, Marine, Antoinette, Gabrielle, Elise, Thérèse, Jeanne-Marie, Madeleine, Rose, Gulliverte, Luce, Simone, Berthe, Violette: presque une vingtaine de "Frangines" à qui elle a consacré refrains ou couplets compétents à dire la vie comme elle ne va pas de soi quand tant de carcans vous dressent à devoir être plus souvent affables servantes que viragos délurées égocentriques. Ce catalogue si peu raisonné par avance de prénoms féminins ne la destinait cependant pas à se revendiquer chanteuse féministe, Anne Sylvestre abhorrant plus que tout les étiquettes, les a priori, les évidences. Et ce n'est pas un certain "Xavier" qui chantonnerait le contraire, lui qu'on soupçonna, enfant, qu'il ne serait pas un homme parce qu'il semblait trop aimer caliner ourson et petite voiture, mais qui devint père et époux sûrement parfaitement "normal". Car l'artiste n'était pas de parti-pris abusif et elle sut aussi offrir à la gent masculine, quelques odes bien troussées: "Le pauvre Pierre", "Grégoire ou Sébastien" "Lettre anonyme à Jules", "Baptiste", "Il s'appelait Richard", "Jérémie",  même si plus rares ou parce qu'elle les mariait à d'autres tels "Abel et Caïn", "Roméo et Judith", "Mariette et François", "Lazare et Cécile", puisque Anne Sylvestre n'avait pas son pareil pour s'étonner et décrire ceux qui s'apparient mutuellement d'un commun (dés)accord, consenti, contraint ou encore trahi. Usure et désinvolture des couples ou au contraire unions parfois forcenées ou vouées à la malédiction du regard d'autrui, la gémelléité fascinait, semble-t-il, celle qui était bien loin de n'être qu'une raconteuse de fabulettes, ainsi que certains auraient voulu qu'elle demeura. Instruite et inspirée par le goût du conte, elle sut aussi puiser, régulièrement, dans des répertoires folkloriques ou classiques pour concevoir ses spectacles qu'elle élaborait en adaptant ou en créant de manière inédite des sagas originales :"Au bord de La Fontaine", "La balade de Calimity-Jane" (avec le critique d'art Jean-Pierre Leonardini), "Gémeaux croisés" avec sa soeur de coeur et de choeur Pauline Julien... Si elle apparut, au début de sa carrière, quelque peu embarrassée et raidie par un trac monstrueux lorsqu'elle était en scène, elle sut cependant, au gré des années, progresser nettement pour ne plus s'abriter derrière tabouret et guitare, robes à fleurs et grands sabots.

N'oubliant pas, en 2003, l'année où les intermittents du spectacle entrèrent en lutte ferme contre une menace d'érosion d'un système social mérité et protecteur de leur condition, de les défendre par le biais d'une chanson faussement cynique, "La Java des Assédiques", sur un air d'accordéon ironique, elle eut aussi le réflexe d'user d'auto-ironie dans plusieurs chansons et sur plusieurs registres: comique - ("Me v'là", "Trop tard pour être une star", "La Vache engagée"), grave et sérieux ("Carcasse"), révolté ("Les Pierres dans mon jardin").

Me v'la © Anne Sylvestre - Topic

Peut-être qu'en définitive, son public aimait la savoir à cette place et dans ce rôle pourtant jamais souhaité d'auteur-compositrice-interprète hors normes, loin des afféteries coutumières du show-biz, comme une garantie qu'il y a lieu de toujours veiller à ce que des artistes qui dérangent la trop sage mais douteuse déférence à la vie frivole, continuent à s'aventurer là où personne n'ose se rendre, afin de rapporter quelques joyaux de poèmes inédits et des paroles sincères, des mélodies qui aident à faire fredonner des lendemains qui désarçonnent. Vite qualifiée -par des medias qui adorent les formules- de "Brassens en jupons", cette manière d'hommage ou de compliment-là laissait tout de même encore une fois entendre qu'une chanteuse ne pouvait exister par elle-même sans que la référence autoritaire et paternaliste n'intervienne pour valider sa raison d'être et de chanter.

Et qu'importe, après tout puisque, au-delà des thèmes et des causes à défendre - elle qui dut sûbir aussi plus souvent qu'à son tour les affres de la censure même non avouée, cependant bien effective - la passion pour l'image éloquente, pour le phrasé saisissant, la poésie étaient les atouts et accords majeurs qui la guidaient mieux que quelque autre, pour avancer dans son destin de femme indépendante, oeuvrant vaillamment sans se laisser impressionner ou intimider par les icônes nommées Greco ou Barbara (sa soeur, l'écrivain Marie Chaix fut longtemps la secrétaire de la longue dame brune) et encore moins par les vedettes yéyé du show-business. Ne cherchant pas à être "à part" à tout prix, elle se libéra, assez tôt, de toute tutelle institutionnelle, en fondant son propre label (les disques AS) sans pour autant jamais verser dans une apparente forme d'amateurisme pour éditer disques ou produire ses spectacles. Mais sut toujours témoigner de l'importance qu'on se doit de prêter à ce qui se dit, s'énonce, s'écrit, se contredit, se ratifie.

"Sur mon chemin de mots", "Faites moi souffrir" et quelques autres, sont des chansons qui savent courtiser le meilleur éloge du langage comme vecteur idéal pour desserrer quelques chaînes et, ainsi, trouver "le petit caillou des rêves".

"Ecrire pour ne pas mourir" est sans doute la chanson qui, à  notre goût, fut la plus impudique car sûrement la plus directe et sincère, chez une artiste qui l'était déjà beaucoup.

Anne Sylvestre, sans conteste, pour encore bien des décennies, continuera, on en est persuadé, encore et encore, toujours et toujours... d'écrire.

Anne Sylvestre "Ecrire pour ne pas mourir" © EPM MUSIQUE

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