DONNER A CEUX QUI N'ONT PRESQUE PLUS RIEN : L'EXEMPLE DE BLANCHE GARDIN

Ré-édition (augmentée) d'un article que j'avais, par choix irraisonné, dépublié, il y a un mois. Parce que j'avais pensé (à tort?) que l'art de Blanche Gardin ne convainquait pas les lecteurs de Médiapart. Son actualité récente m'invite à récidiver.

L'actrice (car le seul qualificatif professionnel, s'il n'a rien d'offensant, d' "humoriste" est un peu réducteur) Blanche Gardin qui privilégie les performances verbales et volontiers délirantes à l'adresse d'un public souvent médusé et qui ne fait pas moisir son plaisir de rire, applaudir, voire réagir à ses saillies saignantes, commence à être désormais bien connue des spectateurs friands de one-woman-show. 

Son intervention, lors de la si souvent poussiéreuse Cérémonie des Molières 2018, est demeurée mémorable. Tant elle n'hésita pas à mettre ses pieds tongués taille 46 dans la soupière des consciences embourgeoisées d'un milieu qui adore couver l'omerta relative aux tabous de la discrimination, à leurs revers et à leurs limites. Afin que n'éclosent pas trop des oeufs brouillant la rectitude de postures faussement compassées. Le lecteur pourra toujours, s'il n'a pas pu visionner ce petit moment de sobre anthologie, le regarder et l'entendre à la fin de cet article.

Mais Blanche Gardin ne se contente pas apparemment de moquer nos communes frilosités à nous dire (diplomatiquement) les choses afin qu'elles soient reconnues, à défaut d'être changées. Et ne se soucie pas que des pratiques de séduction plus ou moins probantes entre hommes et femmes, de la honte crâneuse qu'essaient de dissimuler maints snobs à l'égard de la télévision, de parler des "réfugiés climatiques" ou de ses terreurs face au futur. Ses observations, déductions, moqueries (elle ne s'épargne jamais elle-même) ont le don de s'affranchir des conventions, parce qu'elle a l'art et l'air de savoir tout juste dépasser celles-ci sans trop déborder non plus pour qu'on se sente tous concernés par le joug de contradictions ou ambivalences durables.

UN DOUBLE DON LE SOIR MÊME DU DERNIER JOUR DE LA TRÊVE HIVERNALE

Elle vient de doubler son don pour apporter bonne humeur et réflexion, dimanche 31 mars dernier, en se produisant sur la scène du Zénith, à Paris, devant 6000 personnes. Et ce, pour que les bénéfices de ce spectacle reviennent entièrement à la Fondation de l'Abbé Pierre qui combat la déshérence des sans abris et et à l'Association Les Enfants du Canal qui milite contre le logement insane.

Le choix de la date n'était certainement pas fortuit: puisque ce 31 mars a signé la fin de la trêve hivernale. Pour tous ceux qui, ne bénéficiant pas d'un abri décent ou parce que, endettés, ils ont accumulé des arriérés de loyers qui les feront expulser de leurs logis. Et, sauf erreur ou lacune de ma part, Blanche Gardin n'a pas fait grand bruit tapageur dans les médias pour vanter pareille initiative. Pour que ne s'absorbe pas la neige faussement fondue de l'hiver passé aux soleils trompeurs de la précocité de ce printemps, ce "scandale humanitaire" qui l'ulcère.

Cette décision et cette défense des démunis sont des gages de supplémentaires de la forte personnalité d'une artiste qui sait choisir une cause (tandis que d'autres en élisent de moins essentielles) parce qu'elle est, selon elle et à juste titre, la plus urgente. Et celle qui s'aggrave le plus. Dans notre pays. Celui-là même où l'actuel Président de la République avait juré ses grands dieux (comme certains de ses prédécesseurs), qu'avec lui "plus personne ne serait obligé de dormir dans la rue". Tout un chacun a pu constater que la promesse de celui qui jurait qu'il allait changer la vie sur le territoire français, a été tenue...

S'emparant de la scène du Zénith comme d'un ring, vêtue d'un peignoir de catcheuse, elle a tenu, une fois de plus, à tordre les habitudes des remerciements: "tout l'honneur me revient alors que c'est vous qui donnez" a-t-elle simplement dit à l'adresse de la Fondation Abbé Pierre et des Enfants du Canal. Pour ensuite asséner "Que fera-t-on quand plus de gens seront dehors? un parcours santé?". Et, comme à son habitude, elle fait fi de décor, d'apparats scéniques, d'une ribambelle éventuelle d'effets spéciaux: elle est droite, face micro, presque immobile (la tête et le visage exceptés, tant elle tient à ne rien cacher de ce qui compte le plus pour elle: l'authenticité des émotions).

En attendant, le chemin sanitaire pour améliorer le sort commun passe peut-être bel et bien par les remarques intelligentes et, surtout altruistes d'une telle artiste. 

----------------------------------- ré-édition de l'article précédent -------------------------------------------------------------------------------------------------

En matière d'humoristes de scène, mes affinités se sont souvent arrêtées à Raymond DEVOS. Je conçois bien que cela ne me conduit pas à paraître très moderne mais, justement, cet animal-là ne sera jamais moderne ni daté, il restera universel. Grâce, justement au fait que sa drôlerie, sa dinguerie ne s'embarrassent aucunement de parler d’une époque. Il a universalisé le comportement humain (et parfois animal, cf. "Mon chien") par ses saillies toujours bien troussées qui font que, jusqu'au années 2490, nos futurs et très lointains ascendants auront des occasions franches de rire sans s'y forcer. 

Evidemment, un DESPROGES peut aussi conserver, quasi intact, le sang des veines de sa santé humoristique insolente (une revanche pour lui, qui mourut, mordu mortellement trop jeune, par ce qui n'était pas un demi crabe en boîte). Mais il dut frayer avec la chronique de son temps, ce qui lui ôte quelques années d'éternité à venir, en comparaison avec son aîné.  LE LURON ne traçait pas de voie qui pariait sur l'avenir et sa morgue se limitait tout de même - amour pour le cabaret oblige - à l'endroit des personnalités politiques ou du show business que nos futures générations n’auront pas forcément encore envie de connaître. D'ici là, FR 3 - la chaîne du service public la plus écolo, qui recycle perpétuellement la mémoire audiovisuelle des années 60 à 90, pour ne pas dépenser trop d'argent et pour veiller sur les anciens dans les maisons de retraite, n'existera plus depuis 370 ans et, en 2490, on ne consultera des archives que par l'entremise d'une recommandation distillée au compte-goutte et uniquement accordée pour justifier d'une urgence: parce que la Terre tournera au très petit débit, ralentie par des températures suffocantes du 2 février au 13 janvier (de 35 à 50 degrés en moyenne, dans le seul Hexagone). 

Il y a eu, depuis, fort heureusement, pléiade de nouveaux comiques mais j'avoue ne leur avoir prêté qu'une oreille distraite quand elle ne vibrait pas de pur agacement persistant eu égard à leur manie de plus en plus évidente qu'ils ne savaient s'inspirer que de leurs réalités - qu'ils étaient sûrs de partager avec celles du public, ce qui reste à démontrer, parce que leur façon de dépeindre des situations, des personnages, se limitaient tout de même à la caricature. DEVOS ni DESPROGES ne se contentaient de ce qui n’est pas un exercice de style, mais un pur procédé. Et, hélas, désolé de devoir l'écrire ainsi tout de go, particulièrement les femmes humoristes: les Sylvie JOLY, Anne ROUMANOFF, Muriel ROBIN, Florence FORESTI, dépassent rarement le stade de la raillerie à propos de personnages extirpés ailleurs que dans des univers grossiers (au sens de schématiques, pas au sens de la vulgarité). En revanche, chez les humoristes masculins, on peut accorder à Djamel DEBOUZZE ou à Monsieur FRAIZE, un appétit volontiers pour l’absurde

C'est pourquoi, quand, sur son insistance, j'ai fini par céder aux conseils d'un camarade qui adore les humoristes féminines, et par aller voir quelques extraits d'un spectacle d'une certaine Blanche GARDIN, n'y allais-je qu'en ne m'étant pas, comme habituellement, assuré que la wifi était opérationnelle et même, prêt à actionner la touche "ralenti" sur le logiciel permettant de regarder des vidéos sur mon ordinateur. Un peu comme quand on vous annonce qu'on va vous conduire pour une promenade en montagne, vous prenez le soin de fourrer dans votre sac à dos, des provisions pour dix jours, trois boîtes de pansements pour vous préserver contre les cors et ampoules aux pieds.

Je compris rapidement - car oui, j'avais tenté, deci delà, de me tenir encore au courant des nouvelles tendances, depuis dix ans, qui rafraîchissaient soi disant le monde des chansonniers modernes et avais donc compris que le nec plus ultra (ou assimilé) était de privilégier le "stand-up": un vague concept volé aux Ricains et Canadiens, qui consiste à raconter, à un très haut débit qui ferait pâlir d'envie ma connexion Internet, des aventures limitées ou des considérations désordonnées sur des anecdotes réputées cocasses vécues, au préalable (un peu comme lorsqu'on vous assure que des aspirateurs sans fil ont tous été fortement malmenés pour vous garantir que leur solidité est infaillible). Ce peut être assez vite usant. La monotonie du monologue déguisé en fausses confidences use bien vite le principe. 

Et puis, en écoutant trois ou quatre séquences de Mme GARDIN, je m'aperçus que, si, comme ses consoeurs, elle ne s'éloignait guère du jardin d'acclimatation qui l'oblige à aller promener ses enfants chaque après midi, ni du bar où elle file noyer des déceptions sexuelles piteuses, son audace se situait tout de même ailleurs: car le Verbe qu'elle privilégie, corsé, voire scatalogique (mieux vaut ne pas l'entendre lors d'un dîner aux chandelles en bonne compagnie) est assumé. Mais elle proclame ses "horreurs" le plus naturellement du monde, ne cherche à souligner aucun effet de style, ne marque pas une pause avant une sortie particulièrement gratinée. L'un de ses homologues masculins à laquelle je l'identifie (sans doute un peu hâtivement, tant comparer n'est pas forcément le signe d'une pensée élaborée), Gaspard PROUST, que j'apprécie de temps à autre, ne se prive guère, lui, d'allumer quelques discrets signaux pour prévenir son auditoire que le propos va être cinglant, voire saignant.

Mais Blanche GARDIN, elle, attifée (est-ce fait exprès?) comme personne, semblant vous accueillir avant son seul deuxième shampoing de la semaine et avec une robe passe partout (DEVOS n'était pas non plus très élégant dans ses costumes traditionnels censés faire oublier un corps massif ), énonce ses étonnements, ses réprobations. Et, fidèle à la stylistique du stand-up, parle bien sûr non pas tant d'elle, mais d'une autre qui serait Elle ni en mieux ni en pire. Et c'est en cela que je trouve qu'elle se démarque quand même de la norme. Car elle lâche ses obsessions, en se focalisant sur des situations au point de leur rendre tout le suc d'absurdité qu'elles contiennent. 

Blanche GARDIN, elle, exprime une quasi panique quand elle s'interroge sur le bien fondé d'une réalité. Et ses saillies sont fort aiguisées sur la pierre d’une inspiration qui fait mouche. Il y a, de plus, chez elle, un naturel qui la mène loin. Pas d’artifices, pas de tics (enfin, peu), pas de mantras qui définiraient une ligne de conduite, sinon artistique.

Et, surtout – ce qui n’est pas négligeable – elle a le don d’amalgamer, exprès, des convictions qui, mises en opposition les unes aux autres, annule la validité des unes et des… autres. Sous couvert de défendre, par exemple, le droit de fumer, on perçoit bien sûr sa critique assez virulente contre les afficionados du tabac à tout prix. Non sans égratigner, au passage, les parangons de l’hygiène qui se vantent de mener une vie réputée « saine » et qui en devient inquiétante, par sa façon particulière de l’évoquer.

On espère qu’elle conservera longtemps cette audace personnelle de savoir renouveler, ainsi, un répertoire d’humoristes qui tardait à être original.

Molière de l'humour : Blanche Gardin © France Télévisions

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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