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Billet de blog 2 juin 2021

« Suzanna Andler » de Benoît Jacquot : Indéterminations d'une femme (et de son film)

Adapté d’une pièce de théâtre que Marguerite Duras lui avait « offerte », le long métrage de Benoît Jacquot réjouira divers publics mais pas forcément pour les mêmes (bonnes ou méchantes) raisons : détracteurs ou inconditionnels de la femme de lettres se rejoindront peut-être pour regretter une adaptation qui souffre d'un manque de nuances et, surtout, d'aspérités.

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DES-FÊTES AMOUREUSES

On sait que l’univers de Marguerite Duras est rythmé, toujours, par le battement imprudent des cœurs haletants, quand ils ne sont pas désarmés par des bras ballants, irrésolus d’embrasser vraiment ceux qu’ils pensent aimer. Cœurs qui parlent un langage toujours à vif, exhibant, par bribes et confessions incomplètes, des plaies ou souffrances mentales mais cherchant, toujours, un écrin idéal pour couler les dernières hémorragies des aveux tardifs de la passion. Lol V.Stein est, bien sûr, la figure de proue de toutes les héroïnes durassiennes (et son pendant masculin, le Vice Consul de Lahore) mais elle est l’une des rares à ne pas chercher le nid d’une maison où jouir de sa défaite amoureuse : c’est plutôt un champ de blé qui accueille, en la clarté de ses hauts épis sombres, l'écoulement des saignements invisibles d'un chagrin définitif. Tandis que, dans plusieurs autres fictions de l’auteur de L’Amant, ce sont souvent des maisons, domiciles fixes ou de villégiature, qui demeurent les lieux où se cultive la sensualité des égarés. Nathalie Granger, Agatha, La Musica, Véra Baxter sondent ainsi la bonne épaisseur des murs capables de cloîtrer autant qu’exposer « la » douleur d’être abandonnées...

Suzanna Andler ne fait pas figure d’exception. Ce texte, qui fut d’abord une pièce de théâtre (1) aux allures de pastiche de comédie de boulevard, a longtemps embarrassé Duras qui le réprouvait. Est-ce parce qu’écrit au moment de la révolution de 1968, les atermoiements d’une quadragénaire issue d’un milieu très bourgeois, lui paraissaient trahir les ambitions d’un propos qui manquait d’audace et semblait se complaire dans les minauderies et les colifichets d’une existence dénuée de toute conscience un tant soit peu politique ?

Les détracteurs de Duras qui lui ont reproché la faiblesse de la plupart des fictions qu’elle proposait tant à travers ses romans, son théâtre que ses films, triompheront de plus belle, en prenant à nouveau cet exemple d’un texte épelant les inconséquences de choix livrés à l’arbitraire, pour moquer encore les motifs trop schématiquement sentimentaux d’une trame très mince. Car la fable de l’oeuvre se résume en effet à l’incapacité, chez Suzanna Andler, de choisir entre son existence intranquille de femme " la plus trompée de la Côte d’Azur " et l’aventure à mener à son tour avec le jeune amant qui la rejoint pour visiter une villa au bord de la mer, en vue de vivre d’estivales vacances. Le coût de la location est très cher (2 millions) mais c’est le prix, sans doute, à payer, pour jouer la comédie sociale d’une femme qui devrait ainsi s’estimer comblée. Sauf que ni la pièce ni le film ne se risquent à une telle simpliste équation, tant le morcellement des indices susceptibles de faire voir en l’œuvre une éventuelle tentative d’ausculter les affres du désoeuvrement est décidément trop lâche, car trop grand, évasif, pour risquer pareille interprétation. D’ailleurs, Suzanna Andler ressemble à ce que seront La Musica puis La Musica deuxième, où il est question d’une femme qui, au téléphone, appelle son mari prénommé Michel (comme celui de Suzanna) et évoquent, elles aussi, l’opportunité d’une location saisonnière onéreuse pour l’été.

affiche du film "Suzanna Andler", tous droits réservés

On peut également voir dans la pièce qui donne son titre au film, une variation autour de quelques motifs d'Un barrage contre le Pacifique (l'héroïne s'appelle aussi Suzanne) et même le récit à peine camouflé des désordres amoureux que Duras a connus lorsque, en couple avec Dionys Mascolo, elle faillit tout quitter pour vivre une passion avec le cinéaste Gérard Jarlot. Mais qu'importe: les traces autobiographiques sont oblitérées, dans la pièce, par une histoire trop ténue pour valider ces hypothèses.

Mais les inconditionnels des nœuds de vivre et d’aimer chers à Duras se réjouiront, eux, que le film obéisse aux canons de l’esthétique aisément repérable, désormais, d’une artiste écrivain qui, par-dessus tout, privilégia le pouvoir du langage comme seul élément apte à créer, re-créer, annihiler puis redessiner les intermittences du cœur et de l’esprit. Quand fêtes et défaites se partagent alternativement les rôles. Et que ne restent plus que les mots pour faire crépiter les feux menacés d'artifices sur les cendres du souvenir.

Et, en cela, Benoît Jacquot, qui fut assistant de Marguerite Duras pour trois films (Nathalie Granger, La Femme du Gange, India Song) et qui était donc, à l’époque, un familier de l’entourage de l’auteur, suit ce qui ne fut pas totalement édicté comme loi ni consigne, tout juste une évidence. Les acteurs, Charlotte Gainsbourg et Niels Schneider en tête, énoncent leur partition langagière en la délestant de toute tentation réaliste. Le réalisateur privilégie les cadrages très larges, sans toutefois vraiment parvenir à dé-naturaliser l’espace au point de le rendre suffisamment «mental » puisque, la plupart du temps, chez Duras, la mer et les lieux d’où les regards la captivent, sont les reflets mouvants, tremblants de l’état psychique des personnages. L’image donne alors une impression de vernis trop lisse, la préoccupation de la grâce, voire de la beauté irradiant de façon parfois presque surexposée, léchée occupe trop souvent tout l'écran. Manque aussi l’animalité des corps, le choix d’un hiératisme coïncidant là encore avec les goûts de Duras, sans verser cependant tout à fait dans un maniérisme stérile ou de surface.

MISES A DISTANCE

On reste, cependant, un peu trop à la lisière d’un long métrage qui semble s’ingénier à nous tenir à une distance de spectateur poli qui approuverait, sans réserves, cette addition un peu trop conforme à une stylistique souvent imitée, mais qui échoue à nous surprendre vraiment.

La tenue vestimentaire ainsi que la coiffure de Charlotte Gainsbourg contribuent à aggraver la distance : si le manteau de fausse ou mauvaise fourrure est certainement une discrète allusion à celui que portait volontiers Duras, fin des années 60, et que les cheveux courts de Suzanna incitent à la considérer comme quelqu’une qui fuirait les stigmates d’une féminité exacerbée, ces choix référentiels égratignent un peu l’image trop uniforme mais s’appréhendent aussi comme des incongruités peu fonctionnelles et un peu gratuites.

Duras avait fait promettre à Jacquot de réaliser ce film : c’est pourquoi elle lui avait « donné » le texte original de sa pièce, en gage de vœu à réaliser absolument. Parce que le réalisateur pressentait, à juste titre, que Suzanna Andler ne méritait pas d’être reniée par son auteur et qu’il considérait qu’entre les lignes du texte, sévissaient les remugles d’une passion obstinée à crier son nom au grand jour. Si le film ainsi créé ne dément pas l’attachement sincère de son réalisateur à rendre compte d’une légitimité un tant soit peu littéraire, reste que l’indétermination du personnage, à l’écran, et qui est caractéristique, comme nous l’avons hypothéqué plus haut, de la plupart des figures féminines chez Duras, finit par se confondre avec l’indétermination du cinéaste à proposer une lecture précise et personnelle de l’œuvre. Trop raisonnable et trop respectueux du cadeau légèrement empoisonné, Jacquot ne déverrouille guère, à la fois irrésolu et en même temps de façon trop concertée, les mystères d’une partition qui, par sa faute, reste convalescente. Et ce n’est pas parce qu’il ose l’oxymore selon lui propre à Duras (qui, d'après lui, aimait à concevoir des pièces de boulevard racinisées) que la pertinence de la formule est dépassée, comme il se devrait, par autre chose qu’un exercice seulement formel.

On pourra, dès lors, à moins d’être absolument rétif aux travaux cinématographiques de Duras elle-même, lui préférer un film bien plus étrange et qui flirte, scénario et univers mêlés - avec les obsessions de cette Suzanna Andler mais de manière bien plus radicale : Baxter, Vera Baxter. (2) Vera Baxter ou les Plages de l’Atlantique (c’est son autre nom).

Comme si Duras, seule, savait comment hisser ses histoires au point d’abstraction idoine, permettant au spectateur de construire un semblant de propos absolument personnel sur le statut des femmes qui ne sont jamais si bien rendues à leur liberté que lorsqu’elles ont le courage d’aimer au point de brûler les seuils, d’incendier les étapes, afin de défier et préférer les refuges sauvages de la souffrance et de la folie.

Ici, le grain de folie semble se moudre tout seul à vide car évasif, éviscéré... un peu en vain...

SUZANNA ANDLER, d'après la pièce éponyme de Marguerite Duras (1968), un film de Benoît Jacquot, sortie: 2 juin 2021. 1h 31. Drame. Avec: Charlotte Gainsbourg, Niels Schneider, Nathan Willcocks, Julia Roy. Production: Les Films du Lendemain, distribution: Les Films du Losange.

Notes:

(1): Créée le 6 décembre 1969, (au théâtre des Mathurins avec Catherine Sellers dans le rôle titre), Suzanna Andler fut mal accueillie par la critique (dans la NRF de janvier 70, Florence Delay notait "On dirait du Sagan"). Dans le Figaro littéraire, Jacques Lemarchand, d'ordinaire bien disposé à l'égard de l'auteur, se montrait sévère: "Marguerite Duras a écrit de bien meilleures pièces que cette Suzanna Andler qui semble un simple croquis en marge de ses derniers récits, ou quelque chute au cours du montage d'un de ses films (...) Suzanna Andler est la pièce neutre par excellence. Une milliardaire qui n'a jamais trompé son mari le trompe enfin; au bénéfice d'un jeune et beau journaliste, méchant, vilainement cynique, très avide d'argent, et qui trouve un peu scandaleux que des gens puissent payer un million la location d'une villa pour un mois près de Saint-Tropez. Le mari de Suzanna - grâce à qui il est milliardaire - et qui ne se manifeste que par téléphone, est grand industriel et grand coureur de dames. La pauvre Suzanna que sa passion déchire et humilie, découvre soudain que mari et amant sont complices: elle a été l'objet d'un pari révoltant. Cela lui donne envie de se jeter à la mer. Elle résistera à cette envie. C'est tout. L'auteur affirme tout ignorer du milieu social auquel appartient Suzanna et je la crois sans peine. Elle affirme aussi avoir voulu faire une "pièce de boulevard" - mais je crains qu'elle ignore le boulevard autant que le club des milliardaires (...) La pièce est mise en scène par Tania Balachova. De grands temps entre les répliques - répliques si faciles à imaginer qu'on a souvent envie de les souffler - contribuent à étirer le temps sans nécessité particulière. L'insignifiante rencontrre d'êtres insignifiants." (Le Figaro littéraire du 5 au 13 janvier 1970). Source: "C'était Marguerite Duras, tome 2 1946-1996 par Jean Vallier, © Paris, éditions Fayard, 2010).

(2): Baxter, Vera Baxter, est un film de Marguerite Duras de 1977. Sunchild Productions; avec: Claudine Gabay, Delphine Seyrig, Gérard Depardieu, Noëlle Chatelet, François Périer. Véra Baxter ou les Plages de l'Atlantique, roman, Marguerite Duras, © Paris, éditions de l'Albatros, 1980.

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