POÈMES DRAMATIQUES PULVÉRISÉS et PERFORMANCES VERBALES

 En appréhendant un poème dramatique envoyé par un ex étudiant de l’ENSATT à qui l’on a essayé d’enseigner les rudiments de la traduction théâtrale (donc, d’une certaine idée et conscience de la dramaturgie), et lisant l’œuvre en question, peu commune, puisqu’elle ne s’aventure surtout pas par les chemins balisés habituels, on songe instinctivement à cet aphorisme en apparence énigmatique, compte-tenu de la Fureur de son mystère, extrait du Poème pulvérisé de René CHAR (1) :

Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel.

 

 UNE ÉCRITURE DU CHAOS

 Comme un zeppelin en flammes dans son vol de retour, puisque tel est le titre d’un agrégat de divers textes composé par Simon DIARD, l’un de ces ex-étudiants de l’ENSATT, à l’instar d’une Marie DILASSER (2) elle-même inaugurale d’une session première de formation à l’époque toute neuve au Département « Ecriture dramatique » à l’écriture si fraiche puisque novatrice à bien des égards, aurait certainement plu à l’exigence d’écriture de René CHAR.

 Simon DIARD n’a peut-être pas lu CHAR mais il pulvérise l’idée du texte dramatique.

 CHAR a vécu les déflagrations de la guerre réelle. Tandis que DIARD, sinon les fantasmant, ébruite, par l’écriture, « les plus vastes cimetières d’avions au monde ».

 Toute sa partition épelle les douleurs habitées, craintes, dans le seul psychisme des explosions, des nappes de gaz. Le chaos, la catastrophe physique et mentale.

 L’œuvre, qui feint de s’ouvrir selon la formule habituelle pour présenter un simulacre de conte, est d’ores et déjà détournée :

« Quelque part il y avait une petite fille dans sa chambre qui rêvait tous les jours de drames aériens. De terribles catastrophes survenaient à longueur de temps dans cette chambre. De terribles accidents meurtriers. Grandioses. Quand elle s’imaginait tous ces morts, la petite fille pleurait. Toutes ces morts, elle les vivait. Et chaque fois une petite partie d’elle mourait. Quelque part une toute petite partie d’elle mourait. Quand elle avait fini de pleurer, qu’elle avait pleuré toutes ses larmes, la petite dans sa chambre s’imaginait de nouvelles choses. De nouveaux chocs et impacts. »

 On ne sait qui énonce ce préambule qui s’achève momentanément par ces mots :

« Les hommes, les femmes et les petits enfants qu’elle croyait envoyer à la mort étaient faits de la substance même des rêves, mais elle ne savait pas encore qu’elle resterait seule à jamais. »

 S’enchâssent, ensuite, d’autres fragments de textes tantôt dialogués, tantôt monologués :

-Das war eine schöne Party (titre de l’adaptation en langue allemande d’un tube de la chanteuse française France Gall, Poupée de cire, poupée de son)

-Huit secondes de blanc

-Pasolini

-First person shooter

-A splendid time / première prise : Werner

-Jetlag

-Mille visions seconde

-First person shooter 2

-A splendid time / seconde prise : le garçon au 9 mm

-Pasolini – caméra subjective

-Act

-Comme un zeppelin en flammes dans son vol de retour

-Huit secondes de blanc

 

 LE TEMPS PULVÉRISÉ D’UNE HUMANITÉ AU MILIEU DE NULLE PART

 En tout, 44 pages d’une écriture dense qui enchaîne donc ce qu’on ne pourrait même plus appeler des « tableaux » comme l’écriture dramatique des années 80 aimait à considérer la structure des pièces telles celles d’un Botho STRAUSS, tuant ainsi définitivement les notions obsolètes d’Actes, voire de Scènes.

 Se superposent en ce maëlstrom et dans ce morcellement d’écritures, l’idée d’une déflagration du monde, des notions de vitesse déréglée par les vidéogrammes, les caméras, magnétoscopes, images et temps pulvérisés, identités floutées, fantoches de personnages floués, mémoires dépenaillées, la décomposition de tout paysage où des « enfants pilotent à distance des drones de combat ». L’Homme, mesuré au cosmos, qui n’a plus rien de magistral à force de s’atomiser dans des souvenirs tombés dans des gouffres d’images, ne peut plus rien imposer à la lumière des flashs photographiques, où les bobines de films dévident des espaces blancs, des sons baîllonnés « jusqu’au silence, le vrai silence, idéal ».

 Le conte a foiré entre super shoots, acide, mescal et cauchemars des crashs d’avions, entre 9 et 16 mm, on redoute que l’arme létale ne soit plus de feu mais filmique.

 Vous l’aurez compris : on ne résume pas ce « zeppelin en flammes ». Comme on ne résumait pas plus aisément, au risque de les déflorer, les pièces autrefois composées par certains représentants du Nouveau Théâtre d’avant-garde des années 60 (PINGET, BECKETT, SARRAUTE, DURAS)…

 Précisons toutefois que la partition de Simon DIARD n’a bien sûr rien à voir avec ces figures pas même tutélaires, quand bien même l’atomisation de la parole et de la représentation de l’humain soit déclinée en convergence avec des préoccupations et conscience communes. Tout juste peut-on en exposer brièvement, donc, les éléments structurels sinon thématiques.

 

D’AUTRES DRAMATURGES PERFORMERS DE L’ÉCRITURE ou COMMENT VIVRE SANS INCONNU DEVANT SOI ?

 Ainsi font, autrement, (liste non exhaustive) d’autres écrivains nouveaux comme Sonia CHIAMBRETTO, (3)- dont les textes ont principalement été présentés par le metteur en scène et auteur Hubert COLAS, dans le cadre de son inventif festival Act’Oral à Marseille -ou encore Christophe TOSTAIN (Histoire de chair), Rémi CHECCHETTO (King du ring, L'Homme et cetera), Yan ALLEGRET (Neiges), Manuel-Antonio PEREIRA (Permafrost) : ces 4 derniers dramaturges étant tous publiés et présentés en exclusivité par les excellentes éditions ESPACES 34, sises dans l’Herault et dirigées par Sabine CHEVALLIER. (4)

 Il y a beau jeu d’espérer que ces écritures qui osent l’audace de s’apparenter à des performances verbales comme pour riposter à la mode des performances seulement vidéographiques, dansées ou mêlant les différents genres de représentations théâtrales, puissent compter davantage, dans la programmation des théâtres nationaux ou les CDN dont les missions sont quand même aussi de révéler à leurs publics ces compositions innovantes et souvent surprenantes.

 Curieusement, des concordances peuvent s’établir (mais ne les comparons pas) entre les recherches et les compositions textuelles de DIARD, CHIAMBRETTO ou DILASSER : montages poétiques où s’entrecroisent des bribes de voix, et où la musique, la science, l’aéronautique, la médecine, les comas de l’inconscient s’envisagent comme corollaires à une tentative de représentation de l’humain en proie à la stupéfaction de ne plus savoir comment envisager les lendemains de catastrophes autrement qu’en étalant en les préservant, sans les rapiécer, les débris d’une cohérence logique qui n’aurait plus lieu d’être.

 Il va de soi que, ce faisant, ces dramaturges contemporains suivent, en quelque sorte, sans jamais l’imiter, la conception philosophique théâtrale d’un Edward BOND plus que jamais vivace et nécessaire.

 Tous ainsi, rejoignent René CHAR qui, dès la première ligne de son Poème pulvérisé, questionne : Comment vivre sans inconnu devant soi ?

 

ATELIER FICTION/ France Culture

 En attendant, tout lecteur, toute lectrice de ces lignes que nous serions parvenus à intriguer par l’évocation du texte de Simon DIARD, pourront en découvrir la teneur, en écoutant, sur les ondes de France-Culture, le mardi 11 février prochain, à 23 heures, l’Atelier Fiction consacré à ce Zeppelin en flammes dans son vol de retour, réalisé par Marguerite GATEAU, avec les voix de Maya Boquet, Léopoldine Hummel, Lenka Luptakova, Agnès Sourdillon,  Andréa Schieffer, Chloé Baker, Anne-Lise Heimburger,  Geoffrey Carey,  Jérôme Kircher, Gabriel Dufay et les bruitages de Sophie Bissantz  (musique originale signée Eskazed).

 Habitons, ne serait-ce déjà que par l’oreille, ces éclairs fugaces de paroles théâtrales pour faire encore palpiter le cœur d’un éventuel éternel poétique. Loin des démonstrations spectaculaires parfois tapageuses et que le pouvoir de la voix radiophonique sait encore transmettre, dans le silence intime d’une demeure.

 NOTES :

(1) : Le Poème pulvérisé  in Fureur et Mystère, René CHAR, 1945-1947.

(2)  Marie DILASSER a été étudiante de la première promotion des Ecrivains dramatiques de l’ENSATT de Lyon, entre 2003 et 2006. Elle a écrit Décomposition d’un déjeuner anglais, Me zo gwin ha te zo dour ou Quoi être maintenant ? (éditions Les Solitaires intempestifs) Crash-Test (éditions Act Mem, Chambéry). Simon DIARD fit partie de la deuxième promotion, entre 2007 et 2009 et a créé la compagnie Planches-Contacts à Paris.

(3)  : Sonia CHIAMBRETTO auteur, entre autres, de Mon képi blanc, CHTO - interdit aux moins de 15 ans, Parking-song, Polices ! est éditée chez l’Arche.

(4)  : http://www.editions-espaces34.fr

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