Tableau Noir ou de Pluie: les sourdes rages de Michèle Lesbre

« Tableau Noir » de Michèle Lesbre n'est pas un roman. C'est le récit personnel d'une petite partie de l'histoire de l'École de la République. Elle vient de le publier. Différent et pourtant produisant des échos fraternels avec un autre livre plus ancien de l'auteur: « Écoute la pluie ».

Tout écrivain de littérature ne peut guère compter sur l’actualité pour lui murmurer et surtout lui dicter le contexte d’un nouveau livre à écrire. D’abord parce qu’entre le temps de la rédaction et celui de la publication, ladite actualité se sera transformée, précisée ou au contraire réfutée par de nouvelles données et jeux d’interférences avec une autre. Ensuite, parce que l’auteur de fiction, pour qu’il puisse captiver l’intérêt des lecteurs, préférera offrir au monde, malgré ses intentions secrètes, (dissimulées par des nécessités biographiques impérieuses qui ne regardent que lui) des instantanés reflétant des crises collectives partagées par des destins de presque semblables. Et qui dépasseront largement le spectre de la pure actualité pour refléter des faits de civilisation. Tandis que celles, plus atypiques ou personnelles, doivent cependant viser l’universalité pour être ressenties comme valides ou authentiques, dans la description de leurs causes et processus.

Il arrive aussi parfois - et c’est souvent bon signe - qu’un écrivain évoque, presque malgré lui, des obsessions ou des symptômes de faillite d’une société, de l’humanité peut-être même tout entière et cependant, sans forcer le trait. Ainsi fait Michèle Lesbre, qui vient de publier « Tableau noir » (1) , récit qui réactive le souvenir des années d’activité professionnelle de l’écrivain quand elle fut, jusqu’en 1995, institutrice et qui lui fait remonter le temps 50 années en arrière, lorsqu’elle était elle-même élève. Un demi siècle, donc, qui n’aura eu de cesse d’obscurcir la couleur passée et presque encore présente aujourd’hui de ces tableaux couleur anthracite ou vert d’eau qui préfigurent l’objet indispensable dans les salles de classe et qui présentent l’avantage qu’on peut y consigner, effacer, corriger, peindre à la craie ou aux feutres dévoués à ce rôle, les dessins et les mots requis de trahir (ou non) une vraie conscience professionnelle.

LA COLÈRE PLUS QUE LA MÉLANCOLIE

 Enfant, l’auteur séjournait chez ses grands parents qui habitaient Le Coteau, près de Roanne, parce que sa mère se préparait à l’accouchement d’un autre enfant, du côté de Poitiers. La grand mère était, de surcroît la directrice de l’école de la Loire, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Là est le point de départ d’une autopsie minutieuse de ce qui constituait le cadre éducatif scolaire en évolution perpétuelle plus souvent pour le pire que le meilleur, de 1945 à 1995.

Car Michèle Lesbre révèle aisément que c’est le suicide de Christine Renon (à qui le livre est dédié en préambule) qui l’a incitée à écrire sur l’Ecole de la République. Encore que… exposé ainsi, le résumé de « Tableau noir » occulte grandement les particularités de son récit qui ne manque pas de suggérer les écarts de conscience aux antipodes les uns des autres des réalités vécues par ceux qui enseignent et ceux, nettement plus politiques mais ignorants la plupart du temps des technocrates ministériels, des Inspecteurs d’Académie peu regardants sur les choses essentielles mais donneurs de leçons d’un âge indéterminé et qui, au gré des époques et de leurs successions , n’ont fait que grever leur compréhension du terrain et même plus que du terrain : de la Vie, en général et non pas uniquement scolaire. Le récit de Michèle Lesbre s’accompagne, sur certaines pages, des dessins noir et blanc de Gianni Burattoni. Leur choix et leur sélection n’ont pas pour but d’ornementer l’écriture, pas plus que l’évocation de l’Ecole de 1945 aux années 80 n’a pour prédisposition à enjoliver par des couleurs nostalgiques un tableau qui a frayé rarement avec l’idyllique. Certes, on est parfois atteint, en lisant le récit, par des froids dans le dos causés par le crachin de la mélancolie qui finit par redoubler au point de convoquer comme une sourde rage lancinante.

Le désir impérieux d’écrire sur l’enseignement et son univers controversé trop souvent par ceux qui le méconnaissent, a d’abord été pour son auteur d’écrire « pour elle-même » avant même la préoccupation de faire éditer son texte. C’est alors que la colère est venue alimenter plus qu’elle ne devait, la nécessité de le diffuser :

« Depuis les années 70, comme je le dis dans mon livre, « personne ne m’a dit qu’enseigner est un beau métier ». J’ai vu le métier être dévalorisé petit à petit au sein de la société. J’ai vu aussi l’émergence d’une forme de soupçon à l’encontre des enseignants. Ce climat de suspicion a été alimenté par les politiques, avec un point d’orgue sous le ministre Blanquer.

C’est une faute grave, d’un point de vue humaniste mais aussi et surtout politique car l’école est le fondement de notre république. Comment faire société si l’école est tant chahutée ? » (2)

DES PLUIES ET DES ABSENTS

De Michèle Lesbre, quelques années auparavant, j’avais lu un roman qui vous captive immédiatement malgré la faible intensité de ses péripéties, Ecoute la pluie (3). Et en lequel le suicide est aussi le pivot central autour duquel gravitent les pensées, les émotions, les projets différés de la narratrice, dont la vie va se trouver durablement bouleversée, suite au spectacle offert malgré elle, d’un vieil homme se jetant sur les rails du métro, à Paris, tandis qu’elle rejoint une gare qui la mènera dans une ville touristique en bord de mer, où l’attend son amant qui va séjourner avec elle à l’hôtel. Le vieil homme, avant que de sauter du quai, regarde intensément la narratrice et lui sourit. Et ce sont ces derniers sourire et regard qui empêchent celle-ci de continuer le voyage prévu. Elle fait demi tour et part seule, sous une pluie obsédante qui trace son sillage brumeux jusqu’à son retour retardé vers son appartement.

Dès lors, la description de l’état d’hébétude de cette femme qui renonce à son week-end de détente et d’étreintes, son impossibilité d’abord à prévenir l’homme qui l’attend puis le désir forcené de rester seule avec l’éprouvante vision qui la poursuit, sont partagées avec minutie par une écriture sobre mais précise, charriant ainsi des images intérieures qu’il est pourtant si compliqué de consigner en pareilles circonstances. On peut penser que le suicide du vieil homme est comme la parabole punitive d’une liaison abandonnée et jalouse de ses secrets, mais cette hypothèse cède bien vite puis s’effondre, face aux réflexes de lecture symbolique qui n’ont pas droit de cité dans ce roman. S’en tenir aux faits et rien qu’aux faits. Malgré la douleur endurée, malgré la perte des repères. Malgré le côté hasardeux de la production de l’événement auquel la narratrice s’est trouvée confrontée. Malgré, surtout, cette « pluie intérieure » qui semble plus vivace et plus froide que l’averse qui raccompagne cette femme jusqu’à chez elle et qui, elle, pour le coup, préfigure le symptôme d’un sentiment de déréliction perpétuelle – trombe d’eau symbolique, donc plus que pluie concrète, qui voile tout à coup le paysage du ressenti et la portée des sensations abîmées par un caprice du ciel.

Tout et rien ne peut s’écrire sur le tableau noir de la nuit qui suit.

Aucune larme ne peut effacer efficacement les points d’interrogation qui se sont projetés tout à coup dans le sursaut de conscience et de représentation du monde tel qu’il brinquebale ses locataires très provisoires. A ce souvenir du vieil homme souriant mais allant au devant de la mort avec une humeur qu’on aurait pu penser bravache, ricochent les effets de mémoire d’une précipitation âcre et violente, qui n’en finissait plus d’inonder et de noyer les forces vives d’une institutrice dont personne n’a entendu les cris d’appel à l’aide.

Car dans les livres de Michèle Lesbre, les êtres cheminent les uns à côté des autres mais ne se touchent que lorsqu’il est trop tard. Et les trop rares effusions ne s’opèrent que quand une fête est déjà finie. La fête de l’enfance dans Tableau noir, la fête des sens des amants qui ne se rejoindront pas dans Ecoute la pluie. Songeant à l’homme à qui elle a fait faux bond, la narratrice lui dédie des lettres muettes et égrène des chapelets d’hypothèses, puisque condamnée pas même volontaire à ne pas le voir ni lui parler concrètement, elle suppute, l’imaginant seul dans la chambre d’hôtel :

« Tu ne dors peut-être pas, tu as peut-être laissé libre ma place dans le lit, comme les veuves de Noirmoutier dont le souvenir de leur marin disparu flotte dans la moitié du lit qu'elles n'occupent jamais, parait-il, comme si le retour impossible des hommes pouvait ainsi se transformer en résistance éternelle à l'absence. Cette nuit, je suis ton marin perdu. » (Ecoute la pluie)

C’est quand une joie, un bonheur, un plaisir simple se sont enfuis que l’écriture, seule, même aphone pour ceux à qui elle serait destinée, peut rendre éloquents :

« Le silence des murs sans les enfants m’impressionne. Mais, malgré ce silence troublant de l’école déserte, j’ai au fond de moi l’assourdissant remue-ménage des jours ordinaires, tous les cris, les pleurs parfois, le bruit des cubes en bois sur les tables les jours de pluie, celui, sec et autoritaire, de la règle sur le bureau central du préau où trônent les maîtresses, qui sans doute ne s’entendent plus dans ce chahut. » (Tableau noir).

VOUS LES ENTENDEZ OU VOUS LES ÉCOUTEZ ? 

 Qu’entend-on des êtres inconnus ou chers quand ils ont déjà cessé de vous adresser des signes ? Pourquoi nous semble-t-il qu’un regard, un sourire dans les souterrains d’une gare, même définitivement perdus et sans enjeu d’avenir ni de réciprocité semblent valoir davantage que des étreintes ou des sommeils confortables quoique adultères,

« Aujourd’hui, je peux encore respirer l’odeur de son tabac gris, en soulevant le couvercle du pot dans lequel il gardait, je ne sais pourquoi, tous les fonds de paquets. C’est l’odeur de mon grand-père. Je découvre beaucoup plus tard que ce rêveur d’un autre temps écrit des poèmes, une poésie dont la pudeur et la tranquille beauté lui ressemblent et qu’il a sans doute pensée en silence, dans ce retrait qui est souvent le sien. » (Tableau noir).

« Depuis que nous ne vivons plus dans la même ville, quelques terrains vagues se faufilent entre nous, ceux de nos imaginaires, qui parfois me font peur. Où es-tu dans l'instant même où je pense à toi, à qui parles-tu? » (Ecoute la pluie).

 Ecoute-t-on différemment selon qu’on est en plein jour dans la lumière trop éclatante d’apparences insouciantes et ensoleillées ou, au contraire, quand on séjourne même un bref instant dans le labyrinthe des sous-sols ou dans les volutes odorantes, exhalées par le souvenir et la noirceur d’un pot de tabac ? Que peut-on entendre depuis les tréfonds où ont choisi de s’éclipser ceux qu’on finissait par ne plus voir, plus croire, plus protéger ?

 « Ce monde souterrain, les drames qui s'y déroulent, les violences qui s'y commettent me semblaient être la nuit de nos angoisses, où tentent de dormir et de survivre ceux qui n'ont plus de place en haut. La vie ordinaire ne les reconnaît plus, se moque de leur absence. Une histoire sous terre en écho à celle qui se déroule au grand jour. » (Ecoute la pluie).

Nous, personnellement, mais aussi la foule anonyme et bruyante pourtant qui constitue les grappes de voyageurs ou l’école de la République lorsque, de plus en plus décatie, elle fait la sourde oreille pour ne pas accréditer les confidences de guerre lasse de celles et ceux qui ont déjà crié beaucoup ? Les héros, chez Lesbre, sont avant tout ceux qu’on ne sait pas protéger.

 Non, les écrivains ne sont pas requis de se servir de l’actualité pour dire autrement les durcissements des avenirs communs ou individuels. Mais ils savent souvent, à l’instar de Michèle Lesbre, que passions publiques et passions privées peuvent et savent se lire aussi et surtout sur l’empreinte des gouttes froides qui s’évaporent lentement car difficilement sur des trottoirs, des quais souvent rongés de pluie autant que sur la poussière des brosses humides effaçant en vain des ardoises rarement magiques puisque rouillées par les dénis obstinés de ceux qui ont renoncé à regarder et plus encore... à écouter.

Notes:

(1) Michèle Lesbre, Tableau noir, dessins: Gianni Burattoni, éditions Sabine Wespieser, © Paris, 2020, 96 p., 14€ prix éditeur, 9, 99€ prix aux formats epub ou pdf.

(2) Propos recueillis par Lilia Ben Hamouda (extrait) in Le Café Pédagogique, site Web, rubrique « L’expresso » par J.Farraud, 30/09/2020.

(3) Michèle Lesbre, Ecoute la pluie, éditions Sabine Wespieser, © Paris, 2013, 112 p, 14€ prix éditeur, 5, 99€ prix aux formats epub ou pdf. Edité en Folio, Gallimard, © Paris 2014,  6, 20€

    Tableau noir - Michèle Lesbre - Babelio             

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