LE TNP de Villeurbanne mérite bien mieux qu'un traditionnel appel à candidatures

Un des plus importants Centres Dramatiques nationaux des années 1972-2002 s'apprête à changer de direction. Le Ministère de la Culture semble avoir oublié le passé glorieux d'une scène Européenne pour attirer les candidats. Revue de quelques détails.

A Lyon, quand on était étudiant, dans les années 80, qu'on était féru d'art dramatique, on avait le choix entre deux Centres dramatiques nationaux: le Théâtre national populaire de Villeurbanne réputé parmi les meilleurs de tout le territoire français, accessible facilement grâce au métro - ce qui n'était pas négligeable quand on était étudiant - et le Théâtre du VIII ème, dirigé alors à l'époque par Jacques WEBER qui succéda à Marcel MARÉCHAL et qui préférait concevoir de grandes fresques spectaculaires (comme Spartacus avec le comédien dans le rôle titre) qu'attirer un public plus curieux de théâtre international.

UN PEU D'HISTOIRE ET DE SOUVENIRS

A Villeurbanne, ville ouvrière où l'artiste Roger PLANCHON a choisi, toute sa vie durant, malgré les propositions d'en haut de diriger des théâtres parisiens réputés prestigieux (comme la Comédie Française), de rester fidèle à un public acquis dès son Théâtre de la Cité qu'il avait conquis bien avant l'octroi du label TNP en 1972 (un transfuge de Chaillot à Paris) et à qui il avait destiné des oeuvres populaires (Les Trois Mousquetaires, un Tartuffe rentré dans l'histoire mondiale du Théâtre et ré-interrogé trois fois, des récits sur la paysannerie sans rien céder à la tentation du folklore et du pur territoire, mais aussi des écrivains contemporains - VINAVER, PINTER, ADAMOV, IONESCO) et invité, surtout, chaque année, des productions issues de plusieurs pays: Italie, Allemagne, Japon, Australie, etc.

Il a surtout eu l'intuition de mener cette barque en invitant à deux reprises d'autres metteurs en scène à co-diriger ce bâtiment aux allures architecturales digne des pays de l'Est, côtoyant ainsi le fameux quartier des Gratte-Ciel et faisant front à la Mairie (toujours actuelle) de la Ville. Bâtiment blanc cassé aux étroites fenêtres sur la façade, faisant mine d'être hautement timide: Patrice CHÉREAU (dès 1972) puis Georges LAVAUDANT (en 1986). Dans ce lieu, nul espace accessoire : pas de restaurant (on allait volontiers s'empiffrer d'une omelette dans les nombreuses brasseries alentours avant ou après le spectacle ou on se battait pour acheter un vague sandwich dans le très petit stand disposé à l'entracte près du vestiaire du théâtre), pas de nurserie ni de galerie d'exposition (même s'il arrivait que les couloirs et montées d'escalier proposaient leur cadre pour exhiber de grands beaux portraits photographiques signés par les meilleurs objectifs).

Dès lors, Edward BOND, HÖLDERLIN, MARIVAUX (qui, à l'époque n'était pas tant joué), KOLTÈS, grâce à CHÉREAU, Jean-Christophe BAILLY, BRECHT,  pour LAVAUDANT, mais encore RACINE, MOLIÈRE, Roland DUBILLARD, Ingmar BERGMAN avec PLANCHON se succédaient sur des affiches multicolores et artistiques car là aussi réalisées par de grands peintres.

Et puis, encore et surtout, on pouvait visiter pendant toutes ces saisons les rêves hallucinés de Pina BAUSCH, de Tadeusz KANTOR, les images d'utopies communistes d'Antoine VITEZ, la porcherie drolatique d'un Olivier PERRIER et d'un Jean-Paul WENZEL et de Bibi-la-Truie, assister, médusés, à un CONSEIL DE CLASSE TRÈS ORDINAIRE par l'AQUARIUM, entrer dans un PALAIS DE JUSTICE vu par Jean-Pierre VINCENT, découvrir Nathalie SARRAUTE, mieux connaître TCHEKHOV, s'enivrer de TANGO ARGENTINO, se taire devant les expériences radicales de Claude RÉGY (GRAND ET PETIT, PAR LES VILLAGES, 4.48 PSYCHOSE), se familiariser avec des opéras chinois, trépigner devant LE BAL du Théâtre du Campagnol avant que celui-ci ne devienne un film... 

Si, quand j'ai décidé d'entrer dans ce milieu pas toujours très évident du Théâtre, je devais confier quel enseignement a fini par être le plus déterminant, c'est bel et bien d'avoir pu découvrir, en cet endroit, le meilleur de ce qu'était alors l'art de la scène. Ecoles, Universités n'ont été en fait que des apprentissages en marge.

DES AMIBITIONS RACCOURCIES

Mais, comme toutes ces institutions, et après bien des résistances opérées et maintenues par le Directeur historique de ce lieu, le TNP a dû réviser ses ambitions dès que son Patron fut écarté puis bien vite interrompu malgré lui quand la mort le saisit en 2009. Pugnace, il continuait néanmoins de jouer et choisit, en guise de clin d'oeil, sans doute, pour ce qu'il ne savait pas être sa dernière parade, vu le titre, ce texte de IONESCO: Amédée ou Comment s'en débarrasser.

Car on s'était empressé de lui faire débarrasser le plancher, à PLANCHON, de son fief, de son nid à fredaines pour lequel il veillait à choisir les "coucous" qui auraient été tentés de lui ravir la place. La légende raconte qu'il se serait attaché les mains au radiateur dans le bureau du Ministère de la Culture quand il fut question d'évoquer avec lui la fin de tous ses mandats. Pour dire qu'on ne le délogerait pas si vite.

Le nouveau directeur, Christian SCHIARETTI, nommé dès l'année 2000 mais qui trouva plus sage de ne pas bousculer alors le locataire qui estimait que son bail était emphytéotique, n'attendit cependant pas longtemps, dès sa prise de fonctions officielle, pour expédier toutes les archives de l'historique TNP villeurbannais à la Bibliothèque nationale de France. Arrivant tout juste de Valence pour entrer à mes nouvelles fonctions de Conseiller artistique aux Célestins-Théâtre de Lyon, je m'étais ému de cette décision. Mais, n'osant pas provoquer de scandale étant donné ma récente arrivée sur ce territoire, mais consultant quelques spécialistes qui avaient un avis circonstancié sur la question, il semblait évident que la volonté de la nouvelle direction du TNP était d'effacer toute trace, toute mémoire (afin, pensait-elle de mieux en triompher?). Dans les années qui suivirent, la publication, par Michel BATAILLON, conseiller artistique et historique du TNP sous l'ère PLANCHON, fit paraître, aux éditions MALLEVAL, 3 tomes absolument indispensables et remarquablement rédigés pour célébrer, tout de même, cette mémoire enfuie loin d'un territoire de décentralisation pour lequel PLANCHON s'était battu toute sa vie durant. Or, cette somme de mémoire artistique, aurait dû rester dans l'agglomération lyonnaise, ne serait-ce que pour marquer une évidence: le voeu de décentralisation n'était pas un slogan vain. Et la Bibliothèque municipale de Lyon - à la Part Dieu - aurait été l'endroit minimum où ces archives importantes auraient du être versées -.

Quiconque aurait envie de se faire une idée de ce que pouvait être, pendant la deuxième moitié du XXè siècle, une véritable épopée théâtrale (à l'instar des MNOUCHKINE, Peter BROOK, Claude RÉGY) lira ces trois ouvrages en admirant la riche iconographie qui la scande. 

Unique et inégalée.

LE TNP DEPUIS 2004

Depuis 2004, le TNP de Villeurbanne a été rénové. Les contraintes et évolutions techniques, technologiques l'imposaient. On l'agrandit. On y disposa un restaurant (aux plats plutôt chers, après avoir proclamé qu'il resterait abordable, on fit venir un Chef réputé être... réputé), un espace pour garder les bambins pendant les représentations, des salles de répétition nombreuses (mais pour y répéter combien de spectacles à la fois?), on fit mine de recruter une troupe d'acteurs (issus, pour la plupart de la toute proche ENSATT, ex Ecole de la Rue Blanche où C.Schiaretti - quelle coïncidence! -  enseigne depuis de nombreuses années en tant que Directeur du Département Mise en Scène) mais auxquels on ne confia que de rares mises en scène, on embaucha un Poète Officiel, Jean-Pierre SIMÉON, déjà bien loti avec son Printemps des Poètes qu'il dirigea pendant des lustres et qui, lui, pouvait s'improviser metteur en scène, on invita bien sûr quelques copains, on tenta des affiches de saison qui furent bien vite interdites parce qu'elles ne parlaient pas d'art mais s'attaquaient aux lobbyes du capitalisme en singeant leurs slogans, on rhabilla les logos et les affiches en les affublant, seulement pour le symbole de la célèbre police de caractères signée JACNO du TNP qu'on déclina à l'envi pendant toutes ces années. Et on y programma de moins en moins de spectacles venus d'ailleurs que de la France, voire de l'Europe.

Aujourd'hui, le lieu est plutôt aseptisé, on n'y croise guère des artistes mais on peut acheter une parure complète à la boutique pour un nécessaire à écrire (carnets, stylos, etc frappés du sigle TNP) et y voir trôner en grand le logo de TELERAMA. 

Les brasseries, aux alentours, ont, pour la plupart, (pas toutes, heureusement) fermé ou alors leurs comptoirs sont impropres à recevoir de la clientèle dès 19h, Mac Donnad s'y est installé. La place Lazare GOUJON a été rénovée et un grand jet d'eau, un simulacre de square tentent de s'imposer (un peu pour ressembler à la Place des Célestins de sa voisine hautaine Lyon ?), de rivaliser avec le crachin de moins en moins éloquent des Dieux du théâtre grec. 

Villeurbannais depuis presque dix ans maintenant, ayant pris à la fois par choix et obligation de saines distances avec un milieu théâtral que j'ai vu, décennie après décennie, se compromettre de plus en plus avec le monde de l'entreprise au point de lui emprunter tous ses tics et ses plus sottes habitudes, je ne puis retourner en ce lieu. Ce serait comme trahir la mémoire de ce que j'y ai, autrefois, tant appris même en étant simple "spect-acteur" averti mais avide de m'immerger dignement et loyalement de ce qui était l'excellence d'un art à jamais indispensable mais qui semble bradé désormais aux purs marchands du Temple.

UN DIRECTEUR ACTUEL AUX CURIEUX PROJETS

Dans les airs, chaque fois que je me promène dans les rues de cette cité, je sais que je suis encore entouré même par mémoire flottante, par tout ce qu'elle m'a fait connaître et vivre, dans l'enceinte d'un Théâtre capital car administré intelligemment par des artistes entourés et confiants grâce à la vigilance d'acolytes professionnels et scrupuleux (Bataillon, Robert Gilbert qui fut toujours le troisième homme de la situation en tant que directeur délégué). 

Un tel endroit pour lequel le Directeur actuel et sortant (son dernier mandat, négocié étroitement, prendra fin en décembre 2019) avait très rapidement décrété à la presse, aux médias, que son ambition était de diriger la Comédie Française qu'il se vantait de briguer (et il fit tout, par ses spectacles pas toujours valeureux en exhibant des fastes de costumes inutiles, en imposant cette boutique de produits dérivés, pour le prouver) ne méritait plus, selon moi, d'être fréquenté. Trop d'opportunisme, trop de mépris décomplexé pour la mémoire de ce Théâtre me paraissaient inconvenants: j'ai appris, partout, à être au minimum reconnaissant pour les traces d'un passé et d'un lieu qui visait l'exemplarité.

N'est-ce pas une drôle d'idée que de proclamer, partout, qu'on souhaite diriger un Théâtre parisien quand on profite déjà des aises procurées par le TNP? personne ne s'est trouvé pour écrire, dans aucun média, que ce genre d'insolences était insupportable à concevoir : on veut bien croire que les Directeurs aient d'autres ambitions que leur sort présent, on aimerait cependant qu'ils conservent, par devers eux, la pudeur de les taire, ne serait-ce que pour respecter la population d'une ville qui les a adoubés, pour mener à bien leurs missions artistiques.

LES ENJEUX D'UNE NOUVELLE NOMINATION ou LA COMÉDIE POUR DUPER LES PUBLICS

Aujourd'hui, si le Ministère de la Culture s'obstine pour traiter les futures candidatures au renouvellement de la Direction, comme il le fait pour les autres CDNS, c'est à dire en jouant aux chaises musicales, en encourageant jusqu'à presque les y forcer, des candidatures à demi convaincues (il paraît qu'il aimerait contraindre des femmes à s'y présenter afin de respecter ses quotas), il sera le complice un peu plus cynique d'une politique culturelle qui ne traite qu'avec désinvolture, une nomination essentielle en Région.

C'est à lui, au Ministère, d'inventer s'il en a le courage et les compétences, un projet à venir pour le TNP de Villeurbanne qui sorte des coulisses battues. De réfléchir autrement qu'à la nomination classique d'une personnalité qui n'entrera en scène que pour 10 ans.

En des journaux locaux (Le Petit Bulletin, pour ne pas le nommer) on lit que les directeurs actuels des CNDS de Valence et Saint-Etienne sont en bonne voie pour être candidats: on s'interroge alors, forcément, si c'est le cas, de la raison objective pour ces deux programmateurs, de prévoir, honnêtement ou par pur opportunisme, dans leur saison, les représentations du dernier CLAUDEL de Schiaretti (lequel est, aussi, en sus de ses autres missions au TNP et à l'ENSATT, directeur artistique de la Maison de Brangues Paul Claudel dans l'Isère: quel cumul !) : est-ce vraiment autre chose qu'un hasard? rien n'est moins sûr...)

Au nom d'une mémoire digne du passé historique d'un lieu d'excellence artistique qui, bien sûr, se doit de composer avec l'évolution des pratiques contemporaines, VILLEURBANNE mériterait bien mieux que des tractations tristes. De ne pas oublier les Auteurs, les Ecrivains. Qui, au TNP à Villeurbanne, comme chez ses confrères et consoeurs, sont plutôt les parents très pauvres de leur conscience. Sans oublier, comme ce fut déjà trop le cas, les artistes internationaux qui contribuèrent à faire de VILLEURBANNE, la cité ouvrière française la plus éminente pour célébrer, encore, les Arts de la Scène. Non par nostalgie pure de ce qui était "avant", mais par mémoire à ce que fut son fondateur.

Autrement, et c'est évident, la légitimité des Centres Dramatiques Nationaux ne sera bientôt plus qu'objet de réprobation supplémentaire. D'inconséquence.

Ces comédies où l'on dupe les publics, où l'on singe l'excellence alors qu'elle n'intéresse éventuellement que ceux qui "s'agitent et se pavanent" (*)  ont assez duré...

(*): S'agite et se pavane: titre d'un spectacle de Roger Planchon d'après Bergman 

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