LÂCHEZ-LA, BARBARA !

France-Culture croit encore pouvoir innover en proposant des programmes dédiés à Barbara. Le résultat est plutôt médiocre, voire consternant. On ne félicitera pas "La Compagnie des oeuvres" si mal inspirée.

On aurait aimé que Matthieu Garrigou-Lagrange, producteur et animateur sur France-Culture explicite en quoi les quatre épisodes qu'il propose à propos de l'artiste Barbara allaient être si inédits, indispensables. Car les titres et effets d'annonces tonnaient fort: "Barbara ou l'art total" (rien de moins). Et, en guise de premier volet, "Un sacré goût de vivre". Qui dira la portée parfois fallacieuse de l'art des slogans? puisque, avec pareils intitulés, on s'attendait réellement à entendre non pas des archives inédites (nous ne sommes pas voyeurs par l'oreille de pareilles friandises frelatées) ni des révélations fracassantes (notre estime immense pour la chanteuse n'a jamais pu s'embarrasser de confidences à la rareté un peu racoleuse) mais à une approche véritablement nouvelle d'un chemin de vie en effet unique, singulier à bien des égards sauf que la principale intéressée qui nourrit donc ce projet s'est suffisamment livrée parfois sans y prendre goût immodéré pour qu'on sache déjà ce qui, a priori, ne nous regardait même pas. Rappelons que Barbara poussa loin la pudeur au point de commencer une autobiographie qu'elle aura eu l'élégance de ne jamais achever: "Il était un piano noir". Preuve, s'il en fallait, qu'elle n'était pas si convaincue de la nécessité de l'entreprise pas même littéraire. Rappelons aussi que c'était, en partie, pour faire plaisir à son ami Jacques Attali, que Barbara se résigna à tenter l'exercice: le récit de sa vie. Et bien qu'elle eut l'impression longtemps tenace et exacte que tout ce qui concernait son parcours avait été chanté par ses mots et ses musiques.

Mais l'émission de France-Culture s'avance, péremptoire. Et en 4 volets successifs, dont les intitulés nous laissent incrédules, tant ils paraissent avoir été inventés par un esprit naïf ou bien trop empressé (1). Enfonçant les cloisons d'alcôves ouvertes. L'invité du premier volet ne se prive pas de donner l'impression que lui seul aurait compris ce qui animait l'artiste: "à la fois une pulsion de vie et une pulsion de mort; elle, elle n'en a fait qu'une chose". (Jean-François Kervean, auteur de "Barbara, la vraie vie" éd. Robert Laffont, 2017).

Quel scoop!? De la même teneur que Matthieu Garrigou-Lagrange se sentant obligé de prévenir avant que d'interviewer son invité que Barbara a vécu l'inceste, jeune.

Et l'émission de continuer ainsi à dévoyer secrets de polichinelle sur des tons doctes ou des phrases lestées d'allusions éventées.

-Reconnaissons que c'est quand même dans sa tête que ça se passait! Peut-on vraiment connaître la vraie vie de Barbara? étant donné qu'il s'agit d'une vie psychique, très très riche? questionne, Garrigou-Lagrange, sur un ton qu'on devine avoir été éprouvé auparavant devant un miroir ou dans le souffle aphone d'un magnétophone.

Ce à quoi l'invité, plutôt que de répondre au subtil échafaudage d'une théorie somme toute fumeuse (qui prétendra pouvoir connaître la vie intérieure, l'imaginaire de quiconque, fut-il le plus célèbre?) réplique, l'air entendu mais encore une fois dans l'intention à peine voilée d'être l'oracle du jour avouant l'inouï, l'impensable: "Sa discrétion, sa propension à l'ermitage, n'empêchaient pas chez elle une disposition pour l'expression totale, et musicale et textuelle..."

Fallait-il vraiment mettre à l'antenne ces échanges aussi pauvres, presque caricaturaux et, surtout, en totale inadéquation avec la personnalité que ces messieurs se proposent de présenter, d'autopsier avec force sous-entendus que seuls ceux qui n'auraient, depuis 40 ans, jamais entendu parler de l'artiste musicienne, découvriraient alors une parolière et interprète maintes fois célébrée, maintes fois évoquée par tous les secrets qu'elle avait pourtant tenu à préserver parce qu'elle croyait fortement, justement, aux vertus du silence, des demi-aveux, à la force de la réunion jamais hasardeuse entre texte et musique mais qui ne va pourtant jamais de soi (selon elle qui y parvint pourtant sans en avoir clairement toujours la bonne conscience)?

Malheureusement, le 2è volet de cette série d'émissions n'arrange guère les choses et, en présence de Joël July, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, spécialiste de la chanson française, auteur en 2004 d’une étude intitulée « Les mots de Barbara » on y apprend que l'art de Barbara est absolument littéraire parce qu'on y évoque "les amours déçues": "chemin très topique" (on n'est plus à un truisme près, à condition que des mots savants interviennent), tandis que l'éminent professeur souligne que dans les chansons, se superposent un langage très familier avec un vocabulaire plus recherché. Mais nous est tout de même révélé, grâce à cette nouvelle discussion, que la chanteuse use d'un double discours. "Cette femme a peur de se retrouver toute seule mais apostrophe la solitude, cette chienne qui l'harasse".

Y'en-a-t-il un, vraiment, qui, en écoutant La Solitude, n'aurait donc jamais compris ?

Que veulent donc dire ces émissions qui recyclent éternellement en faisant mine de fracasser la pauvreté des mystères échafaudés seulement par ceux que le goût du scandale ne repaît jamais tant que l'innommable n'est pas ressassé? S'agissait-il de vendre un nouveau livre de pseudo révélations sur Barbara? un de plus qui, pourtant, ne peut que balbutier ce que nous ne savons déjà que trop et qui ne changera rien au plaisir -indescriptible, celui-là- et qu'elle défendait haut et fort, à juste raison, pendant tant d'années que nous éprouvons à vibrer en l'écoutant clamer révoltes spontanées, grelots des murmures et plaintes d'amour ou froidures perçantes de la solitude résignée ?

Ne peuvent-ils, parfois, se taire, ceux-là qui, sur son dos, même froid depuis des années, semblent continuer de vouloir becqueter sans scrupules, jusqu'à l'os, la trace de ses plumes?

Ne peuvent-ils la lâcher, un peu, à l'instar d'Aigles noirs ou autres sombres rapaces s'étant emparés trop férocement de sa mémoire, et nous laisser plutôt l'écouter et surtout l'entendre... sans scories délétères, sussurer... murmurer... psalmodier ses plaisirs et ses souffrances? celles, en tout cas, suffisamment fortes et personnelles qu'elle a su confier parce qu'elle savait qu'elles pouvaient être, éventuellement, communes à nous tous. Avec elle ?

 

Les rapaces © Barbara - Topic

 

La Compagnie des Oeuvres, France-Culture, du lundi au jeudi, 15h - 16h

Rubrique "Savoirs" (!)

(1) : Barbara ou L'art total; volet 1: Un sacré goût de vivre (5/10/2020)/ volet 2: les chansons, les mots de Barbara (6/10/2020)/ volet 3: Barbara, populaire et moderne/ volet 4: Fous de Barbara

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