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Billet de blog 7 juin 2021

"Péril en la demeure" de M.Deville: la perversité était presque parfaite

A partir d'un roman de René Belletto, Michel Deville réalise un film qu'on ne se lasse pas de voir et revoir (c'est le propre des presque chefs-d'oeuvre) tant l'homogénité et l'élégance, la fluidité et les trouvailles cinématographiques confèrent à ce jeu de pistes et de dupes, une mécanique machiavélique pour s'amuser, surtout, avec la fascination du spectateur.

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JEUX DE DOUBLES

Parmi les anecdotes amusantes que l'on peut raconter à propos du film de Michel Deville, Péril en la demeure (1985), figure ce choix a priori surprenant de la part du distributeur britannique d'intituler alors le long-métrage "Meurtre dans un jardin français". Malicieux clin d'oeil en réponse au distributeur français qui, la même année, avait préféré traduire le titre d'un des tout premiers films du réalisateur Peter Greenaway, The Draughtman's contract: "Meurtre dans un jardin anglais". Fresque superbe, d'ailleurs, malgré un formalisme très appuyé, qui conte les machinations d'un groupe d'artistocrates ayant fait semblant de recourir aux talents d'un peintre pour dessiner les divers angles d'une belle et riche propriété, alors que le but inavoué est de séduire ledit peintre pour qu'il puisse, ainsi, avant que le projet de l'éliminer soit mis à exécution, engrosser la maîtresse des lieux, afin de donner un héritier au seigneur souffrant de stérilité.

C'est également un jeu de tractations ourdies dans l'ombre de la plus noire et folle fiction qui sert de prétexte à Michel Deville pour agencer, entre David Aurphet, jeune et séduisant professeur de guitare (Christophe Malavoy) et Julia Thombstay, la mère d'une de ses élèves (Nicole Garcia), une brûlante aventure érotique particulièrement perverse puisque masquant des desseins criminels. Il y est aussi question d'un troc de microfilms détenu par un tueur à gages, ainsi que la confection artisanale d'une bombe par un homme injustement mis en pré-retraite alors que ses compétences pouvaient encore être grandement utiles à son employeur... Voilà pour la trame générale du roman imaginé par René Belletto, auteur d'origine lyonnaise de plusieurs récits policiers mais aussi psychologiques et couronné de divers prix, dont celui du meilleur livre de littérature policière, en 1983, pour Sur la terre comme au ciel , choisi, donc, par Deville pour organiser une ronde de personnages aux identités floues, masquées, changeantes (excepté, peut-être, mais rien n'est si sûr, celle du musicien).

On le sait, depuis Hitchcock, et, avant le maître es-suspense, grâce aux oeuvres théâtrales de Marivaux ou à la peinture classique, une oeuvre d'art ne peut aiguiser la part de duplicité qui ombre des êtres de fiction, qu'en les dédoublant d'une manière ou d'une autre ou en mettant l'accent sur l'ambivalence de ceux-ci. Mais, surtout, puisqu'il s'agit aussi de jouer avec la candeur et les attentes du spectateur, en recourant à des procédés formels dans l'élaboration de l'oeuvre, susceptibles non seulement de brouiller les pistes afin de mieux égarer le public mais également de l'alerter à propos du double-fonds savamment planqué pour déranger et étourdir une lecture simpliste des faits et gestes, de l'action, en un mot comme en cent: de la Dramaturgie.

Belletto et Deville introduisent donc, dans les parages des deux protagonistes déjà cités, divers personnages aux profils également fortement ambigus: Graham et Viviane, respectivement mari et fille de Julia Thombstay, Edwige Ledieu, la nouvelle voisine de ceux-ci et Daniel Forest, un homme qui porte secours à David Aurphet, un soir où celui-ci se fait agresser en rentrant chez lui.

Le jeune professeur de guitare fait la connaissance de Julia Thombstay pour s'entendre sur les modalités des leçons de musique, tandis qu'il croise Edwige Ledieu en train d'emménager dans sa nouvelle demeure jouxtant celle des Thombstay. Encore bohème et fauché, David est invité à plusieurs reprises chez les uns et les autres, tandis qu'il reçoit bien vite, et pour plusieurs étreintes, Julia Thombstay, dans son appartement plutôt miteux qu'il troquera, tout aussi rapidement, contre une maison elle aussi menaçant ruine,  mais plus vaste et cachée dans des bois.

On reste intrigué surtout par la relation qui se tisse entre le musicien et son sauveur d'un soir. Leurs pouvoirs d'attraction respectifs se différencient entre un naturel doué de transparence pour l'un et une personnalité plus ombrageuse car secrète pour l'autre. Et, au fur et à mesure qu'avance le film, on finit par saisir, pas seulement intellectuellement, que David Forrest est presque l'anagramme de David Aurphet. Les deux hommes formant ainsi une seule et unique personnalité fantasmatiquement dédoublée? comme la paume et le revers d'une main, le côté pile et le côté face d'une même pièce de monnaie?

PROCÉDÉS, FACÉTIES ET FICELLES

Deville maîtrise admirablement l'art de nouer et dénouer encore les fils, les rêts d'un piège diabolique, en soignant particulièrement le montage de son film et par l'introduction de liaisons, jointures entre certains plans, exhibées à dessein de souligner le rôle ludique de la fiction en train de se ficeler, tandis que, sur le même principe, certaines répliques se chevauchent entre les personnages, d'une image l'autre. Prudent et savant dans son art cinématographique, Deville n'abuse, cependant nullement du procédé. L'avantage de ces facéties visuelles ou auditives est d'inviter le spectateur à prendre de la distance avec le rythme plutôt rondement mené de cette histoire en spirales successives. Laquelle est encore davantage mise en valeur par le choix des musiques qui, extra-diégétiquement ou intra-diégétiquement, interviennent dans le cours de son film: Brahms, Schubert, Granados, joués le plus souvent (mais non exclusivement) à la guitare, teintent ,tantôt de mélancolie ou de sursauts dramatiques, une parition filmique qui semble perdre haleine et se réjouir de se ruer dans les méandres du thriller.

Le choix des acteurs par Deville contribue à garantir l'harmonie d'une oeuvre cinématographique qui privilégie pourtant apparemment les éléments et données hétérogènes d'un sextuor de figures qui n'étaient pas, hormis par les caprices du hasard, amenés à se fréquenter, se séduire ou même s'affronter. Malavoy et Garcia dansent leur ronde érotique en communion parfaite et quasi adolescente malgré leurs écarts d'âge, Anémone et Bohringer campent deux quadragénaires qui semblent avoir décidé d'arrêter de vieillir, malgré la claudication feinte de l'une et le fatalisme suicidaire de l'autre, Anaïs Jeanneret promène une fausse candeur tardive en mimant ses atouts de séduction sur un Malavoy presque lovelace qui semble aussi très au goût du patriarche trompeusement mutique Piccoli à propos de sa vraie nature... insaisissables tels des gouttes de mercure, les six personnages ne semblent, en effet, pas disposés à être en quête d'auteur mais bien plutôt de vouloir, justement, échapper à lui. Et donc, au spectateur irrésolu de définir avec précision, le spectre de leurs caractères que tout s'ingénie à déguiser.

La mise en abyme (autre élément structurant de toute fable mettant en relief la machinerie duplice) intervient aussi, par le biais de l'introduction d'une caméra portative dont se servent successivement Viviane et Julia et celle d'un magnétoscope par l'étrange voisine, seule apte à révéler, au final, la manière dont l'un des personnages se fait abattre dans le jardin des Thombstay. Armes féminines s'il en est, tandis que les hommes, eux, règlent, par pistolets interposés, leurs différends et leurs... différences (fussent-elles illusoires).

Deville montre alors admirablement à quel point le cinéma peut se montrer tyrannique dans l'usage de son pouvoir des images. Qu'une chose montrée ne correspond évidemment pas à sa pseudo-réalité, de même que ce que l'on dit de soi peut dissimuler qui l'on est plus ou moins véritablement. C'est que, justement, il n'y a, bien sûr, pas de "vérité". Ni dans l'art ni dans la vie.

Raison de plus pour multiplier les faux-semblants, les complots plus ou moins clairement ourdis. Par les trucages de montage, les trucages de mots, aussi (ils sont nombreux) à commencer par celui de son titre? Péril en la demeure aurait pu, dès lors, à l'instar d'un jeu homophonique, s'entendre comme un "Péril en la majeur"... Lequel est orchestré et interprété admirablement par une coalition de fort sympathiques virtuoses.

Péril en la demeure, de Michel Deville.

Drame psychologique. 100 mn, 1984.

Avec: Christophe Malavoy, Nicole Garcia, Michel Piccoli, Anémone, Richard Bohringer, Anaïs Jeanneret.

Diffusé lundi 7 juin, à 21h sur France 5, dans le cadre de "Place au cinéma" présenté par Dominique Besnehard.

Péril en la demeure - Bande annonce © Gaumont

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