L'Américaine Nathalie Sarraute

Au moment - hasardeux? opportun? - où est publiée une biographie sur Nathalie Sarraute, pour les 20 ans de sa disparition, n’oublions pas ses œuvres, comme ces lettres dites «d'Amérique» publiées en 2017, chez Gallimard. Qui nous instruisent autant sur le tempérament de la femme de lettres, que sur son esprit de facéties et quelques-unes de ses obsessions.

sarraute
 C'est un ouvrage d'apparence discrète qui, finalement, a connu un destin assez semblable à celui de la plupart des livres de l'intéressée elle-même, au moment de leur publication, (tout au moins jusqu'en 1984, année où la parution d'Enfance suscita un intérêt inédit auprès d’un lectorat sans doute plus populaire qu'à l'accoutumée, en France, d'abord, puis à l'étranger) qui mérite toutefois notre attention pour bien des raisons. À l'initiative de Carrie LANDFRIED et Olivier WAGNER, furent publiées, en effet, les lettres que l'auteur de Tropismes a adressées et expédiées à son mari, alors qu'elle était invitée, entre le 1er février et le 31 mars 1964, aux Etats-Unis, pour une série de conférences sur son oeuvre et sur la littérature française en général. Document d'archives si l'on veut, mais qui est une mine de renseignements fort utiles à ceux qui voudraient cueillir un témoignage - et non des moindres - sur ce qu'était une vie littéraire au mitan des années 60.

Sans doute que, de son vivant, l'écrivain Nathalie SARRAUTE, n'aurait pas été très enthousiaste à l'idée qu'on donne à lire ces lettres. Elle qui veilla, en 1996,  à ce que l'édition de ses oeuvres complètes (excepté l'ultime Ouvrez, paru après) ne contienne pas autre chose que ses textes, refusant la correspondance, les mémoires et autres ajouts accessoires mais permit des notes, quelques variantes et notices critiques quoique réduites à l'essentiel, serait sans doute fort étonnée de découvrir ces Lettres d'Amérique réunies dans un volume de la collection Blanche chez Gallimard. Et que dire de la "grande biographie" (titre d'une collection chez Flammarion) éditée en cette rentrée littéraire 2019, conçue par Ann JEFFERSON, son amie britannique, éminente spécialiste du roman français? car SARRAUTE aimait à rappeler qu'elle "n'avait pas de biographie", qu'elle était "rien" (mais qu'elle n'était pas rien, la nuance est capitale), tant sa conviction que l'être humain ne peut être résumée à certains de ses actes, de ses mots, de ses manies... Tout juste si elle reconnaissait tout de même "n'avoir vécu que pour une obsession", laquelle s'appelle... écriture.

Et pourtant, cet ouvrage fort bien décidé et surtout richement annoté par Carrie LANDFRIED et Olivier WAGNER, et avec l'assentiment de la famille de Nathalie SARRAUTE, non seulement se lit fort agréablement, mais constitue un regard original porté par une personnalité des Arts et des Lettres réputée exagérément pour son seul grand sérieux, voire son intellectualisme, sur un pays qu'elle apprivoise et qu'elle ne cesse d'admirer, mais aussi sur les coteries plus ou moins légitimes des uns et des autres, sur l'importance détectée très tôt, par les Américains, quant à la qualité et à la force inventive et formelle de ses livres, peut-être davantage que ce qu'elle put obtenir en France, à l'époque: 1964 est pourtant l'année où elle reçut le prestigieux Grand prix International de littérature pour son récit Les Fruits d'or. Distinction qui émut avec une plus grande force les Etats-Unis que la France ? 

C'est son premier voyage aux États-Unis et elle ignore encore qu'elle y retournera par la suite pas moins de treize fois, jusqu'en 1995. Si elle s'émerveille sur l'architecture new-yorkaise, sur la richesse des collections des principaux musées, sur la qualité d'accueil des étudiants, des enseignants et chercheurs qui l'admirent et la vénèrent, elle n'oublie pas d'aller se promener dans des quartiers moins rutilants, de ne pas se laisser duper complètement quant aux échanges et parce qu'elle tient à distance toute la vanité qu'une autre aurait pu se laisser aller à assumer en restant persuadée qu'elle est unique et irremplaçable. D'ailleurs, à de nombreuses reprises, Nathalie SARRAUTE certifie dans ses lettres à son mari que ces deux mois ne la fatiguent pas (elle a alors 64 ans) et que ses discours, ses allocutions conçues selon des programmes pourtant rigoureux (sur Flaubert, Dostoïevski, sur le nouveau roman... ) ne représentent pas tout à fait, pour elle, un travail. Il lui arrive même de s'étonner qu'on la rémunère pour cela, de façon plutôt généreuse (et use, étonnamment, à plusieurs reprises du terme "fric" quand elle détaille les sommes des émoluments dont on la gratifie). Si elle apprécie hautement certains luxes, un confort qu'on lui offre pour ce séjour, c'est surtout l'amitié, l'amour de certaines personnalités, y compris celles avec lesquelles elle avait pourtant connu des rapports assez tendus (tel Alain ROBBE GRILLET qui ne tarit  toutefois pas d'éloges à son sujet, auprès des critiques américains) qu'elle note et commente non sans humour ou quelques vacheries distillées à propos de certains confrères.

NATHALIE SARRAUTE: UNE FRIVOLE SÉRIEUSE ?

Le lecteur, lui, se surprend à découvrir une Nathalie SARRAUTE qui, relation épistolaire oblige, se laisse volontiers aller à un style parfois télégraphique et, surtout, une femme de lettres amusée, parfois frivole angoissée ou naïve scrupuleuse sur les questions d'argent, l'état de santé de ses trois filles (Anne, Claude et Dominique), sur les compliments dont on l'abreuve quant à son physique, à s'adresser à l'être aimé par son surnom, Chien-Loup, (tandis qu'elle signe "Fox") (1), qu'elle incite à venir la rejoindre, sans doute parce que, même si bien accompagnée et reçue, elle déguise le trouble de l'absence de celui-ci à ses côtés par la persuasion répétée qu'il serait parfaitement en terre conquise, à San Francisco, en Californie, à New-York... Pour l'amour de la peinture et des artistes.

Celui qui connaît relativement bien l'oeuvre de Nathalie SARRAUTE sait combien elle demeure la cueilleuse surdouée et infaillible du principe de la duplicité qui innerve et se ramifie au coeur de tout ce qui est vivant : car SARRAUTE aura, toute sa vie, eu à se reconnaître lotie d'une double identité/nationalité (franco-russe), accentuée par la séparation sans bruits mais douloureuse pour l'enfant, de ses parents et qui l'a conduite à connaître de fréquents allers et retours entre Moscou et Paris. De là, découle, - peut-être? -  sa fascination pour le double-fond des choses, pour la "sous-conversation", pour le langage informel dissimulé sous le langage proclamé, l'ambivalence de certaines intonations, du sens des mots, de certaines attirances qui révèlent des répulsions (et vice versa).

Ainsi se trahit-elle un peu, par le biais de cette correspondance, tout à la fois fébrile, électrisée par l'aubaine de se faire entendre sur ce qui lui importe: l'écriture. Et, goguenarde voire sarcastique, doutant parfois de la légitimité, d'une véritable reconnaissance surtout, qui, parce qu'elle a peut-être tardé à advenir, lui semble à la fois méritée bien qu'irréelle (elle s'autorise, par auto-dérision, le terme de "Sa Majesté" en parlant d'elle, parce qu'elle n'en revient pas des honneurs qu'on lui prodigue). Car SARRAUTE aura eu à se battre secrètement mais de façon pugnace, contre les réputations abusives et élogieuses à l'égard d'autres auteurs du "Nouveau Roman" qui jetaient un voile opaque sur sa présence et son existence autrement plus vive et éclairée depuis longtemps. Et pour cause! nombre de ses récits savent démonter les mécanismes des piédestaux, montrer que, derrière les figures soi disant animées sincèrement, se dissimulent des esprits figés dans la cire des conventions (Tropismes, Portrait d'un inconnu, Les Fruits d'or,et surtout Le Planétarium, puis, plus tard, Tu ne t'aimes pas, Pour un oui ou pour un non). 

Mais, grâce à ces lettres, elle nous fait parfois aussi deviner qu'Alain ROBBE-GRILLET son confrère, n'a eu aucun scrupules à la piller quelquefois:

"... Une journaliste vient de m'interviewer. Les Fruits d'or marchent très bien: événement littéraire très débattu. Germaine Brée a eu vent du grand succès de mes conférences. Ai-je raison d'attaquer théories de Robbe-Grillet après article d'Ollier dont tu me parles? Réponds. Les journaux ont vu une attaque!!! Robbe-Grillet vient ici en septembre. Oh! oh! j'ai peur..." (2)

LES SURPRISES D'UNE GRANDE PETITE FILLE

L'émotion nous vient, en lisant ces lettres, aussi et surtout parce que leur auteur laisse éclater, à maintes reprises, sa surprise de constater à quel point elle est aimée, voire adulée, aux Etats-Unis. A quel point on connaît bien son oeuvre (pourtant encore résumée à 5 ouvrages). Elle évoque ces preuves d'affection et d'estime parfois comme une petite fille rusée qui s'amuse. Mais elle n'est, bien sûr, jamais mièvre ou ridicule, quand elle détaille les élans spontanés auxquels elle a droit et auxquels elle n'est surtout pas habituée, en France, tout au moins, de la part de ses auditoires. 

C'est un peu le début d'une revanche : née en 1900, la sexagénaire n'a jamais pu compter jusqu'ici, en Europe, que sur une vague considération polie, encore trop confidentielle (malgré la préface de Jean-Paul SARTRE pour son Portrait d'un inconnu) ou venant d'un cercle étroit de lecteurs soucieux d'avant-garde. Comme elle ne fut jamais adepte des dîners en ville parisiens, elle ne sait pas encore qu'autre part, le respect et l'admiration qu'elle impose sont sans commune mesure avec le vague intérêt qu'elle suscite en France. Et, de 1964 à 1984 (année de la publication d'Enfance qui fut reçu et salué à l'unanimité tant par la critique que par les lecteurs jusqu'ici profanes de son oeuvre, livre devenu depuis, un grand classique des manuels scolaires), rien ne la sortira vraiment de son travail solitaire d'écrivain, excepté parfois (rarement) l'occasion d'une mise en scène de ses pièces de théâtre. Par Jean-Louis Barrault, Claude Régy, Simone Benmussa ou encore Jacques Lassalle.

 Sa fringale des contacts qui rassurent sa grande maîtrise d'un sujet qu'elle domine plus largement qu'aucun de ses coreligionnaires français et ses réflexes de réserve pour ne pas être totalement persuadée que c'est bien d'elle qu'il s'agit (on a l'impression, de temps en temps, dans ses lettres, que SARRAUTE parle d'elle comme si elle évoquait une Autre) et qu'on veut célébrer comme l'icône qu'elle ne se résoudra jamais à devenir, la rendent particulièrement touchante et émouvante, dans chacune de ces missives. 

Extrait: "Signé livre d'or fantastique, réservé aux grands. Sur la page énorme, il y avait juste pour l'année dernière (oh!oh! je jure que c'est vrai) Lyndon Johnson, André Malraux, Léger et Nathalie Sarraute!!! Puis, conduites par Morot-Sir au "Crillon" de New York, le "Palazza Athénée" (sic): fantastique vieil hôtel sur place divine, extraordinairement luxueux et "distingué", bar aux lumières tamisées (ici, jamais de néon, mais bougies ou lampes voilées, même dans petits bistrots!) où venait Faulkner, où Fitzgerald s'est ruiné en boissons alcooliques, où Henry James retrouvait ses amis, où nous attendait le journaliste de Time qui vient de faire sur les Fruits d'or un article qui a mis Braziller, Maria et Morot-Sir dans un état de transe, qui est exceptionnel, paraît-il, pour un auteur étranger..." (3)

Si elle rappelle qu'elle n'est guère compétente à parler politique, SARRAUTE devine néanmoins que l'Amérique connaît les affres d'une réelle mutation, à l'aube déjà avancée de ces années 60. Et que les Universités, là-bas, constituent justement des lieux essentiels pour influer sur les changements culturels d'un continent moins englué qu'il n'y paraît alors dans les traditions, que celui de l'Europe. C'est aussi qu'elle sait se servir, contrairement à ses homologues, Butor, Pinget, Robbe-Grillet, d'un atout majeur: elle parle parfaitement l'anglais (mais aussi le russe, l'allemand) et que cette maîtrise de la langue fait s'émousser bien des incompréhensions et rendre inutiles d'éventuels médiateurs. Pas grand chose ne lui échappe, même si elle reste avant tout concentrée sur les missions qui lui sont confiées et qui ne s'occupent que de littérature. Et on loue, là-bas, grandement, la qualité de ses conférences, y compris celles prononcées en anglais. Nathalie SARRAUTE n'aura jamais rien élaboré à moitié et la rigueur scientifique est, chez elle, une seconde nature. Ce qui n'empêche pas l'animation joyeuse de l'esprit. 

MOUVEMENT, AGITATION, FOR INTÉRIEUR: TOUT POUR LE LANGAGE

Elle use d'un ton aussi railleur, se moque aimablement de certains de ses hôtes trop empressés à s'assurer qu'elle ne décevra pas les paris qu'ils ont déjà lancés quant à sa modernité. Bref, se montre, dans l'écriture de ces lettres, particulièrement vivante, alerte, pétulante, en rapportant à son mari, ses pérégrinations. Car c'est aussi, hélas un malentendu qui perdure en France: on la croit austère ou hiératique, campée sur des convictions irréfutables, alors qu'il suffit de lire attentivement ses oeuvres pour se rendre compte à quel point, aucun écrivain avant elle, n'aura à ce point privilégié, au contraire, le mouvement, la description de l'agitation, fait battre, en l'écriture, le sang bouillonnant des relations inter-personnelles ou des relations entre êtres et choses, d'une conscience avec son opposée. La plupart de ses textes (surtout après 1972, année de la parution de Vous les entendez? et pour cause, même inconsciente, quatre années après les revendications de la jeunesse en 1968) manifestent un grand intérêt pour le mouvement, les pulsations de vies tant intérieures qu'extérieures. Et, surtout, le langage. Qui deviendra le pivot autour duquel les livres d'après s'obsèderont à rendre compte qu'il est crucial. Bien davantage que les situations, l'action, les personnages. Si, de Tropismes jusqu'aux Fruits d'or, SARRAUTE cherche à rendre compte que le roman contemporain ne peut plus s'embarrasser de descriptions réputées objectives ou impressionnistes (pour "faire vrai"), elle condensera, par la suite, la raison d'être de ses recherches poétiques uniquement par les fonctions que le langage peut occuper pour traduire les inter-actions agissant entre les Etres. Que le for intérieur n'est jamais dépourvu de langage, contrairement à ce qu'on pense, ou que, si ce langage semble mal articulé dans la conscience, elle-même, en tant que poète et écrivain, tente d'en traduire, tout de même, les balbutiements. Et c'est en cela que son oeuvre fut décidément parfaitement moderne. Et le demeure encore aujourd'hui.

LE VERBE "AIMER" AU CHÔMAGE

Elle était allée de plus en plus loin, au fil de ses oeuvres, dans cette attention, cette obsession pour les mots. Jusqu'à son ultime récit publié Ouvrez (sans point d'exclamation, c'est important de le souligner) qui met en présence des syntagmes, véritables personnages qui ne cessent d'échanger, de se confronter, de lutter, de s'appréhender, de se comprendre: d'un côté d'une paroi vitrée, siègent les mots qui ont droit de cité, qui sont autorisés, qui détiennent un permis d'être utilisés, tandis que, de l'autre côté, supplient des mots qui sont parjures, qui n'ont pas l'autorisation de circuler, de s'énoncer... 

Quelques années auparavant, SARRAUTE avait publié L'Usage de la parole, recueil de récits courts (mais plus étoffés que ceux de Tropismes) qui, tous, partaient de variations, de considérations poétiques à partir, majoritairement, de certaines expressions ("A très bientôt", "Eh bien quoi, c'est un dingue...", "Mon petit"). Dans "Le mot Amour", se devinent les prémices de ce qu'elle développera dans Ouvrez, puisqu'elle dote ce mot de pouvoirs d'animation vivace, de qualités humaines. Mais elle l'apparente, surtout, à une lueur - celle qui illumine le sens de tous ses livres ? - qui devrait tomber en pluie sur tout ou tous qui le méritent.

"Le mot "amour" répand en ceux qu'il vient éclairer une si éclatante lumière qu'elle aplanit, qu'elle nivelle tout... plus nulle part aucune aspérité ou anfractuosité, pas le moindre recoin ombreux où quoi que ce soit d'à peine visible tremble, glisse...

Mais là, peut-être, il y a un instant, il m'a semblé... mais non, c'est impossible, c'est impensable, comment ai-je pu imaginer... vite, aide-moi, je t'en supplie, éclaire mieux... " Tu m'aimes?" ... et aussitôt, un faisceau lumineux plus intense vient répandre sur tout sa clarté... "Mais oui, bien sûr, je t'aime..." ".(4)

Toute sa vie, Nathalie SARRAUTE aura sans doute guetté toute preuve de cette lumière qui lui manqua lorsque, par exemple, ses parents se séparèrent et que sa belle-mère entretenait avec elle des relations bien trop distantes.

Toute éprise qu'elle fut d'art, de littérature, d'écriture, elle ne manqua jamais de vérifier que l'ombre trop profonde ne la fasse rétrograder dans les ténèbres, l'oubli. D'où cet émerveillement continu, dans ses Lettres d'Amérique, de constater que ses nombreux hôtes lui dispensent de francs rayons qui lui réchauffent l'esprit et le coeur. C'est pourquoi ce délicat ouvrage disperse, à sa façon, l'or des paillettes reçues il y a 50 ans et dont elle fait bénéficier, à distance épistolaire, l'homme qu'elle aura aimé constamment, son mari, Raymond Sarraute qui fut toujours son premier lecteur critique et dont elle divorça pendant la guerre de 1939-45, juste pour lui éviter d'avoir à subir les conséquences de sa judéité à elle (elle et sa famille furent dénoncées, elle fut traquée et prit pour identité le nom de Nicole Sauvage pour échapper à la milice), dans le contexte de son travail en tant qu'avocat (ils se remarièrent une fois le conflit mondial fini).

On raconte aussi volontiers qu'avant sa mort, Nathalie SARRAUTE avait commencé à écrire une nouvelle pièce de théâtre au titre performatif et sobre (et néanmoins sûrement encore provisoire, compte tenu du fait qu'elle n'avait écrit que quelques pages et seulement dessiné le plan de son écriture à venir) : "Je vous aime". Une oeuvre dramatique où, paraît-il, l'écrivain imaginait malicieusement que le verbe "aimer" subissait les affronts du... chômage. On ignore, bien sûr, comment elle aurait fini par se débrouiller avec une telle gageure (dans la droite ligne de ce qu'elle avait défriché avec Ouvrez). Puisque Nathalie SARRAUTE s'éclipsa derrière une pénombre définitive, à l'âge de 99 ans, le 17 octobre d'il y a vingt ans, non sans avoir pris le soin de demander qu'après sa mort, personne ne puisse lire ces pages inachevées... (sans compter sa précaution que personne n'accède à certaines de ses archives avant un délai de 40 ans). Emportant ainsi avec elle comme un secret ultime, des feuilles à jamais blanches mais dont chacun peut à loisir imaginer, en pur fantasme, ce que ce "Je vous aime" recèle d'aveu fervent à ses lecteurs...

NOTES:

(1): ainsi que nous le renseigne une longue note de Carrie Landfried et Oliver Wagner " Nathalie SARRAUTE appelait son mari Chien-Loup qui la désignait, de son côté par "Mon cher petit Fox". Ces surnoms affectueux font référence à une nouvelle de David Garnett, Lady into Fox, publiée en 1922. Dans celle-ci, l'héroïne, Sylvia Tebrick, se métamorphose en renarde au cours d'une promenade en forêt avec son mari. Perdant peu à peu contact avec son humanité et livrée à la vie sauvage, la renarde meurt, blessée par des chiens. Nathalie SARRAUTE s'était fortement identifiée à cette nouvelle et à ce qu'elle pouvait représenter pour elle, notamment au sujet des doutes qu'elle pouvait éprouver au sujet de la vie maritale et de la liberté individuelle. Il s'agissait également d'un témoignage de la profonde complicité qui unissait le couple Sarraute" (Carrie Landfried et Olivier Wagner, note de bas de page, in Lettres d'Amérique, p.41, Gallimard, 2017).

(2) : Nathalie SAURAUTE, Lettres d'Amérique, 18 février 1964, pp. 84-85, Gallimard, 2017.

(3) : Nathalie SAURAUTE, Lettres d'Amérique, 5 février 1964, pp. 51-52, Gallimard, 2017.

(4) : Nathalie SARRAUTE, L'Usage de la parole, in Oeuvres complètes, p.952, Gallimard, Edition de la Pléiade, 1996.

 

 

 

 

 

 

 

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