"Elle entendait dans le silence"...

Il est des oeuvres qui n'ont pas besoin de s'ériger comme manifestes en faveur de telle ou telle cause. Ce qui n'empêche pas le lecteur de deviner, entre les lignes de certaines des plus fameuses, ce que l'inconscient du langage peut faire percevoir de lucidités bien plus performantes pour révéler des parcelles de réalité insoupçonnées.

Sans aucun doute, aurait-elle été - à juste raison - fort contrariée, si elle avait su qu'un article la concernant serait publié le jour de l'année international où l'on célèbre soi-disant les droits des Femmes. Non qu'elle considérât que ceux-ci n'avaient pas d'importance. Et si elle a su, quelquefois, exprimer ce qu'elle pensait quant à la différence notoire qui existe entre la considération recueillie par ses pairs masculins et la méfiance que ses consoeurs en littérature ont pu connaître avant elle, elle eut la sagesse de ne pas s'estimer le porte-faix d'une cause qu'elle redoutait en son temps de n'être que seulement sociale. Elle n'hésita pas non plus d'ailleurs à enregistrer, pour le compte de la maison d'édition des femmes, quelques uns de ses textes.

"NI HOMME, NI FEMME, NI CHIEN, NI CHAT"

Nathalie SARRAUTE, née en 1900 en Russie, à Ivanovo et décédée en 1999 à Paris est l'une des rares femmes de lettres à avoir été publiée de son vivant (en 1996) à la Bibliothèque de la Pléiade. Et répondait invariablement aux éventuelles questions quant à ce statut, qu'en écrivant (la passion de toute une vie) elle ne se sentait "ni homme, ni femme, ni chien, ni chat; je n'ai pas de sexe, quand j'écris". Car cette inlassable foreuse de terres inconnues au royaume de l'écriture eut le génie de résumer la majeure partie de ces recherches en se référant au principe du "tropisme" qui désigne, scientifiquement, l'ensemble des manifestations organiques d'attirance, de répulsion, d'infimes mouvements qui s'opèrent entre deux substances vivantes. Et que, suivant cet instinct, elle tendait à privilégier la neutralité du genre. Afin que tout lecteur, de quelque sexe auquel il appartienne, ne se focalise pas sur les apparences des origines d'une querelle, d'un conflit ou au contraire d'une attirance, mais saisisse plutôt tout ce qui entre en ligne de compte lorsque deux forces s'opposent. Comme elle défendit l'oeuvre de PROUST qui fut, pour elle, à l'âge de 24 ans, une révélation, pour la profonde originalité dont l'oeuvre a pu témoigner qu'elle n'était pas une simple saga descriptive des milieux bourgeois, aristocratiques, Nathalie SARRAUTE réfutait qu'on traque, dans ses récits, la moindre parcelle de psychologie chez des figures en présence qu'elle animait par le seul langage, en discours direct ou indirect tout aussi bien, non pas des personnages avec des caractères ne serait-ce que nimbés par un flou savamment entretenu. Seuls les mouvements, les perceptions, les sensations, le jeu des attraits ou repoussoirs, les mots intérieurs qui s'agitent dans la conscience de manière désordonnée et forcément désarticulée, maintenaient, fermes, sa prédilection personnelle pour une cosmogonie artistique unique en son genre.

Soulevant, patiemment, le moindre caillou ou fétu de paille, la moindre roche ou la plus petite botte de foin, elle autopsia, avec un sens poétique indéniable, le grouillement d'insectes non répertoriés dans aucune tablature. Avec une préoccupation maniaque des mots qu'elle n'hésita pas à personnifier à plusieurs reprises (comme doués d'autonomie et vivants) mais surtout dans "Ouvrez".

Elle avait la patience et l'exigence d'attendre plusieurs années entre la parution de plusieurs livres. Estimant que, tant qu'elle n'était pas à peu près satisfaite de chacune des pages qu'elle travaillait comme un artisan, toute publication s'avérait inutile. C'est ainsi que, contrairement à bien d'autres, sa bibliographie se "résume" si l'on peut ainsi oser l'écrire, à une vingtaine d'ouvrages (récits, romans, théâtre). Elle obtint le prix International de Littérature pour "Les Fruits d'or" (1964) , un anti-roman qui se propose comme une comédie de l'entre-soi, dans un savant jeu de mise en abyme où des voix échangent des considérations tour à tour cocasses, oiseuses ou angoissées, sérieuses, à propos de l'événement littéraire. 

"Et alors? - nous objectera-t-on, peut-être - , tout cela, nous le savons déjà" ; c'est sans doute vrai pour les vrais passionnés de littérature, sans doute moins pour les jeunes ou les profanes?

"ELLE ENTENDAIT DANS LE SILENCE..."

Mais, surtout, relisant récemment le premier ouvrage de SARRAUTE qui fut édité, en 1939, chez Denoël, "Tropismes", (Gallimard qui deviendra plus tard son éditeur principal et Grasset l'avaient tous deux refusé) et désormais publié chez Minuit, l'appréhension du récit V, me fit songer ce que j'avais pourtant déjà pressenti quand j'avais lu l'ouvrage, il y a déjà au moins deux décennies. Qu'à lui seul, peut-être, il pourrait constituer une sorte de manifeste artistique quant à la cause des femmes.

Qu'on en juge, plutôt:

V

Par les journées de juillet très chaudes, le mur d’en face jetait sur la petite cour humide une lumière éclatante et dure.

Il y avait un grand vide sous cette chaleur, un silence, tout semblait en suspens ; on entendait seulement, agressif, strident, le grincement d’une chaise traînée sur le carreau, le claquement d’une porte. C’était dans cette chaleur, dans ce silence – un froid soudain, un déchirement.

Et elle restait sans bouger sur le bord de son lit, occupant le plus petit espace possible, tendue, comme attendant que quelque chose éclate, s’abatte sur elle dans ce silence menaçant.

Quelquefois le cri aigu des cigales, dans la prairie pétrifiée sous le soleil et comme morte, provoque cette sensation de froid, de solitude, d’abandon dans un univers hostile où quelque chose d’angoissant se prépare.

Etendu dans l’herbe sous le soleil torride, on reste sans bouger, on épie, on attend.

Elle entendait dans le silence, pénétrant jusqu’à elle le long des vieux papiers à raies bleues du couloir, le long des peintures sales, le petit bruit que faisait la clef dans la serrure de la porte d’entrée. Elle entendait se fermer la porte du bureau.

Elle restait là, toujours recroquevillée, attendant, sans rien faire. La moindre action, comme d’aller dans la salle de bains se laver les mains, faire couler l’eau du robinet, paraissait une provocation, un saut brusque dans le vide, un acte plein d’audace. Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal, comme un appel vers eux, ce serait comme un contact horrible, comme de toucher avec la pointe d’une baguette une méduse et puis d’attendre avec dégoût qu’elle tressaille tout à coup, se soulève et se replie.

Elle les sentait ainsi, étalés, immobiles, derrière les murs, et prêts à tressaillir, à remuer.

Elle ne bougeait pas. Et autour d’elle toute la maison, la rue semblaient l’encourager, semblaient considérer cette immobilité comme naturelle.

Il paraissait certain, quand on ouvrait la porte et qu’on voyait l’escalier, plein d’un calme implacable, impersonnel et sans couleur, un escalier qui ne semblait pas avoir gardé la moindre trace des gens qui l’avaient parcouru, pas le moindre souvenir de leur passage, quand on se mettait derrière la fenêtre de la salle à manger et qu’on regardait les façades des maisons, les boutiques, les vieilles femmes et les petits enfants qui marchaient dans la rue, il paraissait certain qu’il fallait le plus longtemps possible – attendre, demeurer ainsi immobile, ne rien faire, ne pas bouger, que la suprême compréhension, que la véritable intelligence, c’était cela, ne rien entreprendre, remuer le moins possible, ne rien faire.

Tout au plus pouvait-on, en prenant soin de n’éveiller personne, descendre sans le regarder l’escalier sombre et mort, et avancer modestement le long des trottoirs, le long des murs, juste pour respirer un peu, pour se donner un peu de mouvement, sans savoir où l’on va, sans désirer aller nulle part, et puis revenir chez soi, s’asseoir au bord du lit et de nouveau attendre, replié, immobile. "

Comment ne pas distinguer, dans ce court récit, que l'auteur, à la manière d'un peintre, mais avec le seul recours des mots comme autant de teintes, de reliefs, impressionne grandement, grâce à l'économie du langage, également grâce à sa précision presque radicale, sa scansion, son rythme, donne plus à voir et à entendre que le langage lui-même? Et que, ce faisant, même inconsciemment, les mots ainsi agencés, le choix minutieux du lexique qui ne cherche jamais l'épate mais demeure très accessible, pourraient, de façon sous-jacente, - à condition qu'on ne lui accorde pas qu'un seul des degrés de lecture possibles - en dire beaucoup, quant à la condition des femmes? plus qu'un tract, un article politique?

LES MURS D'UN CLOAQUE

En étudiant de manière très attentive plusieurs textes de SARRAUTE, je me suis rendu compte que leur mystère et leur limpidité intrinsèquement liés, venaient de cet art ailleurs inégalé de savoir décrire souvent, ensemble, des oppositions relatives à l'immobilité ET au mouvement. Comme si chaque texte était un oxymoron coagulant deux énergies, deux pôles, deux manies. Et cela se vérifie presque toujours dans chaque récit de l'écrivain. Dans "Vous les entendez?", roman qui voit s'affronter deux hommes mûrs admiratifs de sculptures d'art crétois à la brusquerie dérangeante pour eux, des mouvements d'impatience d'adolescents qu'on pense indifférents à l'art et qui, partis se réfugier dans leur chambre pour échapper au pensum de à la religion de l'art pour l'art, vont créer de véritables cataclysmes dans les soubresauts de la conscience d'une génération qui ne sait plus que faire pour maintenir son pouvoir d'aliénation.

Comment ne pas lire, dans cette prose poétique, les reliefs de cette lutte incessante mais aussi un peu perdue d'avance, des femmes contre une société qui les contraindrait "longtemps" ainsi à se tenir "immobile, dans l'attente", "ne rien faire, ne pas bouger", ". Vivre, donc "en prenant soin de n'éveiller personne", "attendre, demeurer ainsi immobile", "rester sans bouger". N'avoir, donc, du monde qu'une appréhension lacunaire en se contentant de le deviner s'agiter "derrière des murs"? Car ce sont bien des murs qui épaississent la distance du cloaque en lequel on voudrait que des femmes continuent de végéter. 

BLAISE PASCAL, NATHALIE SARRAUTE, EDWARD HOPPER 

Il n'est pas indifférent de savoir que ces premiers textes courts qui figureront dans Tropismes, ont été écrits au début des années 30. Qu'ils ont été salués par Max Jacob, Jean-Paul Sartre, lequel aidera SARRAUTE à faire éditer son deuxième livre Portrait d'un Inconnu, en le préfaçant (même si cette contribution, en 1948 n'aidera pas forcément l'écrivain à se faire pour autant très bien reconnaître).

Relisant ainsi d'autres textes de Tropismes, je m'aperçus que plus d'un peut être lu à l'aune de ce portrait en trompe-l'oeil de la condition des femmes qui, depuis 1930, n'a peut être pas changé autant qu'on l'espérerait. Là, le récit d'un homme qui fait tout pour qu'une femme à qui il s'adresse ne parle pas, n'exprime rien, là encore, une femme qui n'a que le terrorisme des choses matérielles et concrètes pour dicter sa loi, une autre  qui ne jure que par l'intellectualité qu'elle convoite comme un bien matériel incessible, une autre, croyante et sensible, qui est bousculée par ceux qui la raillent...

Si l'on prend en compte encore ce récit V ci-dessus recopié, l'on peut surtout élargir son appréhension en ne la restreignant pas non plus qu'à une tentative de description même inconsciente du statut des femmes. Mais à une sorte d'état des lieux qui fait que tout être humain est plus ou moins condamné à n'être, pour autrui, pour le monde qui l'environne, qu'un être isolé entre quatre cloisons, qui aurait oublié que "la véritable intelligence, c'était cela, ne rien entreprendre, remuer le moins possible, ne rien faire". Parodiant sans le savoir tout à fait (mais est-ce bien sûr?), un peu le philosophe Pascal qui prétendit "j'ai toujours pensé que le plus grand malheur des hommes était de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre."

Ce même Pascal que l'auteur du Planétarium prit un malin plaisir à moquer dans "Ici", quand elle fait dépecer, par la voix d'une figure de son livre,  ce vers célèbre "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie". Et qu'elle l'oppose malicieusement à la fantaisie d'un Arcimboldo.

Pour ne pas m'obliger à commenter de façon scolaire ce qui doit rester vivant - car l'écriture de SARRAUTE, plus que toute autre, sûrement, ne peut se prêter à de tels exercices à moins de vouloir les réduire - j'ai fait exprès d'interrompre ce qui ne se veut pourtant pas une leçon de littérature, de français ou de bon goût. Même si le point de départ de l'écriture de cet article est né de l'envie d'inviter à prendre quelque hauteur concernant la cause qui ne sera jamais illégitime de défendre le sort contemporain des femmes dans la société présente, mes vagabondages instinctifs m'ont surtout invité à croiser, superposer, deux illustrations qui n'ont peut être pas été franchement concertées mais qui, indéniablement, se répondent et dialoguent. Hasardeusement? 

La couverture désormais illustrée d'une photo de Nathalie SARRAUTE, des éditions de Minuit pour Tropismes, et ce tableau de Edward HOPPER intitulé "Chambre à Brooklyn" qui date de... 1932 (année où l'écrivain a elle-même peaufiné l'écriture de ses récits).

A l'immobilisme bien rendu par SARRAUTE dans son récit décrivant discrétions et mutisme par obligation d'une femme, répond la glaciation raidie par des traits saillants comme les barreaux d'une prison de carrés et de cadres rigoureux de lumières pourtant froides et la rigidité inquiétante de la femme qui se tient de dos - même si la dérision du vase aux formes plus oblongues et douces tentent de l'atténuer - .

Un écho quasi parfait entre deux illustrations, deux formes d'expression artistique  qui, toutes deux, luttent contre une mélancolie quasi mortifère et l'élan naturel pour repousser une fatalité.

Cette même fatalité qui ne sera plus jamais définitive pour les femmes. De Brooklyn, de Paris, d'ici, d'ailleurs, de la vie réelle à la vie sublimée car intelligente et sensible d'oeuvres d'art à jamais essentielles. Et, on le souhaite... libératrices.

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