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Billet de blog 8 oct. 2013

CLAUDE RÉGY NOUS FAIT "VOGUER PARMI LES MIROIRS" *

Denys Laboutière
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"... le génie du langage est dû à son insuffisance même.

La force du langage réside dans son infirmité: son incapacité à dire ce qu'il veut dire. Il ne peut le dire qu'en le disant sans le dire: et c'est la poésie" (Claude RÉGY, Au-delà des larmes, éditions Les Solitaires intempestifs, 2007).

A ceux qui n'auraient pu voir, aux Ateliers Berthier du Théâtre national de l'Odéon à Paris, la saison passée, La Barque le soir, une expérience comme chaque fois unique car troublante, émouvante, permise (mieux que par le seul biais du théâtre traditionnel) par le metteur en scène Claude RÉGY, l'occasion leur est donnée de la vivre prochainement pendant un mois, au 104,  que dirige José Manuel Gonçalvès.

PRÉSENTATION

La Barque le soir est un livre de l'écrivain norvégien Tarjei VESAAS, traduit en langue française par Régis BOYER et publié aux éditions José Corti. De ce poète, Les Ateliers contemporains avaient déjà réalisé Brume de dieu, en 2010 (avec l'acteur Laurent CAZANAVE). "Brume de dieu" est une expression qu'on entend de la bouche du narrateur de Ode maritime du portugais Fernando PESSOA (texte également conçu scéniquement par RÉGY, avec Jean-Quentin CHATELAIN et créé au Théâtre de Vidy-Lausanne en Suisse).

C'est le dramaturge norvégien Jon FOSSE, comme souvent présenté de façon inédite, en France, par RÉGY (en 1999, il crée aux Amandiers de Nanterre Quelqu'un va venir avec Yann BOUDAUD, Valérie DRÉVILLE, Marcial DI FONZO BO ) c'est à dire bien avant Jacques LASSALLE ou Patrice CHÉREAU et d'autres,  qui confirme l'importance de VESAAS au metteur en scène. Lequel se risque donc, avec bonheur, à transcrire scéniquement quelques unes des pages des Oiseaux (titre du roman dont s'inspire Brume de dieu).

On ne peut présenter - au risque de la restreindre à un résumé trompeur ou lacunaire - la teneur de  La barque le soir. Sauf en recopiant, ici, ce qu'en dit RÉGY lui-même, dans son ouvrage Dans le désordre (propos provoqués et recueillis par Stéphane LAMBERT, collection "Le temps du théâtre", aux éditions Actes-Sud, 2011):

Un homme d'âge moyen, rempli d'échecs, semble-t-il, est là au bord d'un fleuve. En train plus ou moins de glisser.

Avec une volonté de glisser.

Ou non.

Attiré qu'il est par son reflet et des éclats de lumière dans l'eau comme des fragments de miroirs successifs et superposés.

Une alternance de respiration et d'asphyxie.

L'homme touche le fond. Allégé - le noyé a ôté ses chaussures dans la vase, arraché sa veste - et porté par un courant oblique il remonte et se cogne à un tronc d'arbre qui flotte à la surface.

Pendant un temps sans mesure il navigue sur le fleuve non pas dans une barque mais accroché à ce tronc.

Des visions de visages se forment tout au long de la rive.

Son coma les crée.

Des cris de corneilles - on en parle, on ne les entend pas - en quête de cadavre, c'est-à-dire de nourriture.

Tout cela accompagne l'étrange navigation.

Il y a ce cheminement hors du temps le long du courant avec les visages apparus et les cris dans l'air. A quoi se mêlent, on ne sait quand, les aboiements d'un chien - eux aussi créés par les mots. Aboiements prémonitoires. Ils accompagnent le cheminement du tronc sur le courant avec le demi-cadavre et sa faible étreinte.

YANN BOUDAUD ET LES AUTRES 

On a eu beau, maintes fois, admirer les dimensions fort artistiques des spectacles de RÉGY (depuis Grand et Petit de Botho STRAUSS, en 1982  jusqu'à Brume de dieu, vu en 2012, à quelques productions non vues près) rien d'aussi radical ni d'aussi évident ne paraît avoir été créé par le fondateur des Ateliers contemporains.

Le mérite en revient aussi, bien sûr, au comédien Yann BOUDAUD qui fut le partenaire de RÉGY pour plusieurs spectacles, puis avait décidé de s'éloigner des terres arides du théâtre. On se souvient surtout de lui au Théâtre national de la Colline, pour Melancholia-Théâtre d'après un roman de FOSSE. Et, avec La Barque le soir BOUDAUD atteint à une quasi perfection, quant à la transmission d'un tel texte (RÉGY n'a prélevé, du récit de VESAAS qu'à peine plus une demi douzaine de pages, persuadé qu'il est, désormais -et nul ne saurait lui répliquer qu'il a tort- que la connaissance profonde d'une oeuvre permet d'en extraire patiemment l'essentiel, même avec la raréfaction des mots, à condition qu'on l'ait lu si attentivement et intensément que la connaissance à la fois précise et instinctive opère).

BOUDAUD ne mime jamais l'engloutissement dans l'eau, ni la terreur, ni l'effroi de la noyade- volontaire ou pas: là aussi, rien ne permet d'en décider - il fait mieux:. Stylisée, sa voix se fait voix de boue, ("boue d'eau"?) corps amolli, visage fripé par l'eau qui défigure l'apparence. et la parole bue par le fleuve lui fait, bien sûr, naturellement ânonner des mots quasi inaudibles. Et que le spectateur-auditeur doit donc accepter d'en recomposer, grâce à son propre imaginaire, l'incertitude, sinon l'ambivalence. Je ne connais aucun artiste dramatique, à part RÉGY, qui soit, à ce point, attentif à habituer le spectateur à quitter les agitations du monde réel d'où il vient jusqu'à ce monde privilégié que constitue le fait d'être enfermé dans une salle pour y écouter ce qu'il ne peut entendre habituellement. Où, sur quelles scènes théâtrales françaises d'aujourd'hui peut-on constater un tel ART de l'acteur?

Les lumières de Rémi GODFROY, la scénographie (Sallahdyn KHATIR) et le son (avec le fidèle et toujours inventif Philippe CACHIA) sont au diapason de cette création inouïe. Tout comme la présence d'Olivier BONNEFOY et Nichan MOUMDJIAN, acteurs.

LES MOTS COMME DES ABIMES

On ne l'écrira jamais assez: loin des mots d'ordres de quiconque, et du spectaculaire terroriste qui appauvrit tout, RÉGY milite vraiment pour la contribution, de la part de tout spectateur, de son propre imaginaire: de sa faculté à lire, entendre, voir - puisque tous les sens restent ouverts s'il y prend garde - ce qu'on lui fait deviner, et surtout inventer, créer.

Tout le contraire donc, d'un théâtre normé. C'est bien en cela que je peux oser dire qu'auprès des KANTOR, des WILSON, BAUSCH, STREHLER, MNOUCHKINE, BROOK, MARTHALER, H.GOEBBELS, rares, à part RÉGY, sont les représentants de l'art dramatique européens contemporains, qui sauraient figurer en bonne place fondamentale parmi les véritables artistes du Théâtre y compris de ses limites, puisque RÉGY, comme certains de ses pairs, ne souhaite plus être assimilé à la simple catégorie des metteurs en scène dramatiques, puisqu'il opère différemment et loin des conventions.

Tout le récit de VESAAS, aux lisières de l'autobiographie, est une déclinaison d'aveux, songes intérieurs et séquences elliptiques, gestes poétiques agencés comme en archipel, non par un texte linéaire qui dessinerait la fausse carte d'une île unifiée et logique et qui prétendrait au "sens" fermé.

Cette expérience essentielle du langage que procure la vraie poésie nous est donc permise par cette entreprise de transmission artistique. Loin des faux plaisirs réputés par de fausses représentations. 

RÉGY, d'ailleurs, loin des fabricants truqueurs de représentations figuratives, pour son livre Dans le désordre, recopie cette considération extraite de  Journal de galère de Imre KERTÉSZ, qu'il ne peut que nous inviter à partager et qu'on devrait bien plutôt se rappeler souvent, en nous insurgeant contre:

"Le théâtre comme usine à distraire. Le public dégradé à l'état de masse. Le plaisir esthétique aliéné comme jouissance et plaisir d'un public transformé en masse: on n'apprécie pas le contenu poétique, mais la ruse et la technique mises en oeuvre pour nous dominer. La main velue qui noie sa victime dans du sirop. L'esprit de la comédie donne naissance à la terreur."

En effet: que de terreurs soi disant aimables, proposées aux spectateurs d'aujourd'hui, sous prétexte de simplement les "distraire"! 

ÉBRANLÉS PUIS APAISÉS

L'auteur norvégien connaît la duplicité et la vacuité du langage humain. Dans une autre partie de son texte La Barque le soir  intitulée "Des mots, des mots", il écrit ceci:

"... les mots peuvent devenir de sombres abîmes que l'on ne franchit pas de toute une vie".

Ce que Régis BOYER, son traducteur français, rappelle, dans la préface qui présente l'ouvrage, par cette autre phrase de VESAAS: 

"A qui parlons-nous lorsque nous nous taisons?"

À VESAAS qui, par l'entremise de RÉGY, nous invite donc à "voguer parmi les miroirs", répond, d'une certaine façon, l'écrivain Henri BOSCO (in Un rameau de la nuit)

"Pour moi, déceler cette vie, c'est vraiment comprendre le sens d'une parole prononcée si loin et par une bouche si faible qu'on ne peut plus l'entendre, sinon dans le fond de soi-même..."

Osez vous risquer au 104 pour assister à une expérience artistique inégalée. Certes, il y est question de mort, de toute chose que d'habitude on tait, mais à quelle délivrance, finalement RÉGY nous permet de croire, tant tout cela semble à la fois grave, inculte pour finalement devenir, de par son art, étonnant et même... apaisant.

Puisque nulle part ailleurs on ne vous étourdira par une distraction que vous oublieriez le lendemain, alors que, si vous l'osez, le souvenir de cette expérience vous permettra au contraire d'accueillir l'idée et l'expérience de la mort et d'une éventuelle renaissance, comme restant fondamentales. Sauf qu'on vous y aura préparés. Et que cela n'a pas de prix. Car, oui, à l'instar du narrateur on s'extirpe de La Barque le soir plutôt bouleversés et ébranlés. Mais aussi: très tranquillisés. 

J'ai eu la chance d'assister à cette expérience de La Barque le soir, donc, une seconde fois (après l'avoir écoutée lors de la représentation "générale") en compagnie de lycéens des options "arts plastiques" et "théâtre" du Lycée Charles de Foucauld de Paris, en septembre 2012. A la sortie, entre incompréhensions feintes et stupéfactions ou élans enthousiastes de la part des uns ou des autres étudiants, une seule et même foi les réconcilait: la certitude d'avoir assisté à quelque chose d'incomparable, de vivant. Loin des mensonges, loin des distractions, puisque à quelque chose de si vrai et si nourrissant pour les poches secrètes et encore à remplir de leurs imaginaires avides et susceptibles, plus tard, de les aider à concevoir peut-être, eux-mêmes, l'inouï.

Et, pour moi, en me souvenant de ces 3 dernières expériences sensibles proposées par Les Ateliers Contemporains, de Ode maritime juqu'à La Barque le soir, en passant par Brume de dieu, se tend plus ou moins nettement le fil rouge de cet aphorisme de Gaston BACHELARD (in L'Eau et les Rêves) : 

"L'être voué à l'eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute.

On relit alors, aussi, ces lignes de VESAAS:

"Le coeur est fendu en deux et ne sait ce qu'il veut. 

La barque doit aller pour lui - jour ou nuit ne sont qu'un rideau changeant à traverser.

Avancer d'un courage farouche. Pas à cause des hommes. A cause d'énigmes embarrassantes. Le coeur est fendu en deux en grand secret."

et:

"Il y a du mouvement, de la vie dans la barque. Se forment des rangées d'images.

La barque avance avec un courage que nul ne comprend.

C'est juste: on ne peut pas tout comprendre. Il ne faut pas tout comprendre. La vie, la mort, le désir de mourir, le désir d'aimer et de vivre demeurent totalement incompréhensibles. C'est bien cela que les Ateliers Contemporains permettent, chaque fois, de nous faire presque... admettre ?

 _______________

LA BARQUE LE SOIR Tarjei VESAAS/ par LES ATELIERS CONTEMPORAINS - Claude RÉGY

au 104, 5 rue Curial à Paris (75019),  dans le cadre du FESTIVAL D'AUTOMNE 2013

http://www.festival-automne.com/claude-regy-show1584.html

du 24/10 au 24/11/2013

http://www.104.fr/programmation/evenement.html?evenement=260

 ________________________

* "voguer parmi les miroirs" est l'un des sous titres d'une partie du récit de VESAAS

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