Isabelle Védie: Comédienne Courage contre un long cancer

Cet article a été écrit avec l'aimable et nécessaire contribution de Karine Walker, cinéaste et comédienne.

C’est l’un des paradoxes cruels des métiers de théâtre : réunis un temps parfois court, parfois plus conséquent à l’occasion de la production d’un spectacle, comédiens et techniciens partagent des journées, souvent même des nuits durant, des instants où l’émotion peut être décuplée, où les sentiments s’exacerbent, pollinisent plaisirs, attentes, heures de grâce ou de renfrognements. Pour peu que le spectacle entraîne en son sillage l’occasion de tourner à travers le pays ou en d’autres contrées lointaines, et l’album des mémoires pour plus tard se constelle d’autant plus de ramifications, de proximités à perfectionner.

 Et puis, soudain, alors qu’on avait fini par se résoudre à l’éloignement ou à la distance parce que le lieu de la rencontre initiale a pris du champ, parce qu’on s’affaire ailleurs et avec d’autres, advient, des années après, l’annonce du décès de l’une, de la maladie de l’autre. Aussitôt se réactivent la boîte à mémoires et les séquences rembobinées de ces heures d’échanges. Mâtinées de remords : ceux de n’avoir pas su, pas pu être aux abonnés présents pendant les obsèques, pendant la lutte contre un mal, autrement qu’en pensées ferventes mais cependant distantes.

 Tel fut encore le cas récemment lorsque j’ai appris trop tardivement (la faute à une messagerie électronique déficiente au plus mauvais moment) la disparition, l’été dernier d’Isabelle VÉDIE, comédienne et complice le temps de deux saisons au CDN La Comédie de Valence, pendant les années 1998-2000. Actrice qui n’aurait pas fait la une d’un magazine aux feuilles glacées furtivement exhibé à la devanture de ce qui reste de kiosques et qui ne cherchait d’ailleurs pas à l’être puisque avant tout férue d’aventures théâtrales à mener dans l’agitation plus probante des régions et théâtres de campagne. Sans exclusive, cependant, puisque Isabelle eut les honneurs aussi de la presse nationale, Libération ou Le Monde, entre autres pour sa prestation, en 1991,  dans le spectacle "Cent millions qui tombent" d'après Georges FEYDEAU conçu par le metteur en scène René LOYON, directeur du CDN de Franche Comté d'alors, qui avait eu l'idée originale d'adjoindre à cette pièce inachevée un collage d'autres textes d'auteurs contemporains tels Catherine ANNE, Roland FICHET, Eloi RECOING... Et, parmi les spectacles de théâtre qui marquèrent son parcours, citons, même en renonçant à toute exhaustivité, "P'tite souillure" texte de Koffi KWAHULÉ mis en scène par Serge TRANVOUEZ où elle fut particulièrement brillante, "Jusqu'à ce qu'elle se coupe les cheveux" texte de Bohumil HRABAL, mis en scène par Josanne ROUSSEAU ou encore le "Dom Juan" de MOLIÈRE d'Anne-Laure LIÉGEOIS au CDN Théâtre Les Ilets de Montluçon...

Le journal quotidien « La Montagne » organe de presse des clermontois et de tous ceux résidant dans le Puy-de-Dôme et l’Allier, voire dans leurs départements limitrophes, a eu la bonne idée d’évoquer la mémoire d’Isabelle dans un article paru le 22 octobre dernier (1) , et grâce à l’initiative conjointe du Social Club d’Hérisson et du Cube, le Studio-Théâtre de La Belle Meunière, la compagnie du metteur en scène Pierre MEUNIER (installée elle aussi à Hérisson) auprès duquel Isabelle avait prêté présence forte et grand talent pour « Les Égarés », l’une des fresques de la troupe parmi ses plus troublantes. 

Hérisson est une bourgade de l’Allier non loin de Montluçon où habitait, à l’année, Isabelle qui demeurait viscéralement attachée à cette « Petite Cité de Caractère » comme la qualifie précisément ce label obtenu pour la distinguer. C’est aussi en ce secteur que demeurent, par exemple, Olivier PERRIER, l’ex codirecteur (avec Jean-Paul WENZEL) du CDN de Montluçon dans ses années les plus fastes,  Monique BRUN, aussi, comédienne, metteur en scène du spectacle « Utopia ruralis » où Isabelle et Monique jouaient également : autant de gens de théâtre et d’endroits où vous pouviez être certains d’être accueillis de la plus enviable des façons, récompensant ainsi un peu les kilomètres accomplis pour aller leur rendre une grande visite. 

en photo: Isabelle Védie, droits réservés en photo: Isabelle Védie, droits réservés

LA GRAVITÉ D'UNE VOLUBILE

Isabelle VÉDIE avait, entre autres, chez nous, à la Comédie de Valence, joué dans une œuvre de Serge VALLETTI, Si vous êtes des hommes ! (2) exposant déjà à l’époque l’incurie de certains politiques pour lutter contre la pauvreté, au travers d’une fable suffisamment loufoque pour être plausible : la décision d’une assistante sociale de mener les résidents d’un foyer de sans-abri occuper le Musée de l’Homme, à Paris, pour qu’enfin les pouvoirs publics prennent conscience de l’urgence à proposer un contre poison efficace susceptible d’enrayer durablement le fléau de la précarité. Et elle prêtait silhouette et tempérament d’une volubilité telle qu’on pouvait d’autant mieux percevoir pour le personnage qu’elle dessinait à traits subtils que, sous ces couches d’énergie dépensée, se dissimulait la gravité d’une lucidité abîmée par le désespoir, quant à son sort d’abandonnée.

C’est, n’en doutons pas une seconde, cette même énergie qui permit à Isabelle de lutter vaillamment contre le cancer qui l’a rongée pendant des années, lui donna l’illusion de  quelques mois de rémission avant que de repartir à l’attaque de son corps. 

Elle traversait depuis ces trois dernières années des difficultés grandissantes, invalidantes, liées à son cancer de la gorge. Être privée de sa voix pour une comédienne, c’est une double peine. Isabelle, c’était l’incarnation de l’engagement et de l’indépendance. Elle a travaillé longtemps et dansé sur scène seize jours avant son décès… Une grande aventurière et amoureuse de la vie, accordant son amitié, ses talents d’artiste aussi à des inconnus, sa personne à des causes justes.

Elle a pu participer à des protocoles de recherche en immunothérapie et bénéficier de thérapies ciblées personnalisées pas encore commercialisées, dans le cadre de son parcours de soin à l'institut Curie qui l'ont aidée assurément à prolonger sa vie, comme le dit le Professeur Le Tourneau, oncologue médical et  responsable de l’unité des essais précoces à l’Institut Curie dans les rushes, film version longue en cours de finalisation « Isabelle, les couleurs de la vie » réalisé par Karine WALKER, comédienne et cinéaste (3) qui a veillé avec constance sur Isabelle. Un film qui prend racine dans une amitié complice de trente ans, interrogeant l’attente d’Isabelle se sachant condamnée et la notion d’accompagnement selon un point de vue franco-malgache, les origines de la réalisatrice.

TRINQUER AVEC UNE SERINGUE

Isabelle répondait très bien aux traitements prescrits grâce à son exceptionnelle force d’Esprit, sa grande mobilité, son énergie optimiste et son humour. Elle était devenue presque une mascotte dans le service qu'elle a fréquenté onze ans durant malgré un cancer très agressif. Elle faisait preuve d'une résilience forçant l'admiration, tant dans sa vie, sur scène que dans la maladie. Elle a dû cesser toutes hydratation et ingestion par voie orale il y a trois ans. Elle a pu survivre grâce à une sonde gastrique et une alimentation par poches, un système innovant adapté à son ultra-mobilité, sous forme de sac à dos qu’elle embarquait dans toutes ses tribulations. On a tous le souvenir de l’avoir vue « manger branchée et hilare en trinquant avec sa seringue »…  Elle est allée au bout du bout de ce que son corps pouvait supporter... Elle avait fait le choix de n'utiliser aucun support pour mieux communiquer, se coupant parfois ainsi des autres, même jusqu'au bout avec Karine, elle préférait parler, elle a toujours été bavarde, elle avait tant à dire… On se demandait toujours comment on parvenait à la comprendre, une sorte d'intuition…? Et puis, la dernière fois que Karine est allée lui rendre visite à Hérisson, elles avaient ensemble convenu d'un code de secours au cas où... elle l'a fait dans un état semi conscient, dès lors les secours sont intervenus ; elle a retrouvé sa dignité et a été prise en charge par l'hôpital de Montluçon avant d'être transférée à la maison de soin palliatif Jeanne Garnier à Paris. Un mois auparavant, elle avait refusé d'intégrer cette même maison. Elle voulait rester à Hérisson, son village, sa deuxième famille de coeur, d'artistes...

 Dans Les Égarés, de Pierre MEUNIER (vus alors à Orléans puisque programmés la saison d’après à la MC 2 de Grenoble) elle baladait déjà ce profil nerveux sans cesse en mouvement pour un personnage né de personnalités de femmes décalées, obnubilées par quelques T.O.C.S. et autres malaises déchaînant des flots de paroles qu’on pouvait penser absurdes et incontrôlés parce qu’elles ne triaient pas parmi ce qui se dit et ne se raconte pas. 

 A la conjonction de ces rôles qu’elle a pris toujours habillés naturellement de fièvre et de ferveur, Isabelle enclenchait sans s’y forcer, la compétence à savoir fédérer, comme dans la vie réelle, les instincts de survie et l’obstination à vouloir jouir de la vie, coûte que coûte.

Si, chez elle, le partage, les mots "compagne" ou "compagnon" n’étaient pas des cailloux semant de vagues ou vains parcours, c'est que peut-être elle avait, sûrement, depuis longtemps, fait sienne cette pensée de René CHAR : « « Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : faire de l’art avant elle ». (4)

 

 NOTES:

(1) https://www.lamontagne.fr/herisson-03190/actualites/une-soiree-tres-speciale-au-cube-avec-le-social-club_13668632/

(2) Si vous êtes des hommes ! théâtre,  Serge VALLETTI, éditions l’Atalante, 1998.

(3) Karine WALKER a conçu le court métrage documentaire « Couleur Isabelle »,  de 19 minutes, réalisé et produit dans le cadre d'une association de films collaboratifs nantaise Mad Cow#1 en 2016,  et a obtenu le prix du documentaire en septembre 2016. Une version longue est en cours de finalisation « Isabelle, les couleurs de la vie »- Bande Annonce: https://vimeo.com/290969744 

(4) René CHAR in Les Dentelles de Montmirail, La Parole en archipel, Gallimard, 1962.

 

 

 

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