Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale de P. Handke

Une splendeur: difficile de résister au recours de l'hyperbole pour qualifier à la fois la teneur et la stylistique du nouveau poème dramatique de Peter Handke. Lequel va recevoir, ainsi que la polonaise Olga Tokarczuk, le 10 décembre prochain, comme prévu, le prix Nobel de Littérature 2019.

En langue allemande, le mot "innocent" est construit d'après la racine du mot "faute" (Schuld): "Unschuldig": celui qui ne commet pas de faute. Tandis que la langue française préfère l'usage d'un substantif qui cache son origine étymologique, "innocens" voulant dire, en latin, "qui ne fait pas de mal". Dans les deux cas de figure linguistique, le titre même de la dernière oeuvre littéraire de l'Autrichien Peter HANDKE et sa traduction en français (composée par l'auteur lui-même)- fait non seulement résonner l'avantage de la sonorité commune des préfixes privatifs "In" et "Un" mais contamine aussi, bien sûr, un autre mot du titre construit sur le même principe: "Inconnue", "Unbekannte".

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 D'innocents et d'inconnus, il est bel et bien question en effet tout au long du poème dramatique de HANDKE, de la rencontre entre ceux-là, sans oublier une autre protagoniste: une Route départementale, qui peut être interprétée, -si l'on veut -, comme la métaphore même de l'existence de tout un chacun.

 Et HANDKE de sous titrer son poème "Spectacle en quatre saisons". Car, s'il s'agit en effet de théâtre et essentiellement fort bien parlé, l'écrivain ne néglige toujours pas, comme à son habitude, l'importance des images, quand bien même ce sont les mots qui avancent en autant d'actions, en cette fable nouvelle. Images ou paysages détaillés le plus possible: l'oeil attentif de HANDKE est comme un deuxième stylo primordial, ses romans, journaux, scénarios de films, pièces, en attestent chaque fois.

 De mal, de fautes, il est aussi beaucoup question, mais selon un principe désormais familier à ceux qui ont déjà lu plusieurs récits de l'auteur de La Femme gauchère, qui n'use jamais de moralisme ni ne souffre aucun manichéisme.

 On peut y lire ceci, par exemple (c'est le Chef des Innocents qui parle):

 "Je ressens de la pitié pour lui. Souvent je suis pris d'envie de lui faire du bien, de lui poser un petit bidon de lait devant la porte ou de mettre une bougie à ma fenêtre quand il erre la nuit sur la route. Il est malade. Et Dieu seul sait s'il est devenu malade à cause de sa méchanceté ou au contraire s'il était déjà malade le jour de sa naissance et devenu alors méchant à cause de sa maladie. N'importe: maladive, déjà, sa folie du silence. Rentrer sur la route - rentrer vers le silence -, seul retour possible de nos jours." (1)

 Ce "Il" n'est autre que "Moi", l'un des Dramatis Personae listés en début de volume. Qui plus est, un "Moi" scindé entre Moi l'épique (ou Moi le Narrateur) et Moi le Dramatique. Lesquels se prononcent en alternance ou... en même temps. Et l'affaire de se corser encore plus intelligemment lorsqu'on lit que le Double du Moi est... mêlé au groupe des Innocents. Preuve s'il en est que, chez HANDKE, le scrupule rigoureux à ne jamais se placer au-dessus de toute mêlée est intact et rend alors totalement audible ce qui se profère, s'échange tour à tour, dans la plus insoupçonnée des nuances ou, au contraire, dans le vacarme des disputes.

 Est-ce parce que l'auteur de cet article a toujours considéré que "Par les villages", théâtre écrit et découvert, au début des années 80,  car magnifiquement mis en forme par le metteur en scène français Claude RÉGY, était l'un des livres européens les plus fondamentaux qui soient? toujours est-il que "Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" s'apparente presque à un palimpseste de "Par les villages", justement. Car on y retrouve avec bonheur et émotion, certains motifs prégnants et communs. Réitération du chant? pas vraiment. L'écriture est absolument neuve. Mais, indéniablement, l'une et l'autre de ces deux propositions littéraires parlent et se répondent comme en échos réciproques, sensibles et peuvent très bien s'envisager séparément. Autonomes mais fraternels ô combien! Et Dieu sait si les notions de fraternités, de cousinages, d'amitiés sont activement à l'oeuvre dans "Les Innocents..." autant, quoique différemment, que dans "Par les villages".

 Le fait même que, selon ce que nous exposions plus haut, l'auteur lui-même s'engage corps et âmes et bien dans le texte et l'action, s'énonçait déjà en 1981; une note préliminaire aux acteurs n'indiquait-elle pas " "C'est moi qui suis là" Tous sont dans leur droit - Continuer à jouer, après les mots de conclusion. - Ironie fervente." (2) ?

 Faut-il aussi préciser qu'il ne s'agit bien évidemment pas du petit "moi" personnel, anecdotique, que HANDKE se permettrait impudiquement de mettre en valeur, mais tout au contraire ce "Moi" universel, grâce auquel tout le monde peut s'accorder à se reconnaître en lui ?

 "Par les villages" prenait comme argument de départ les retrouvailles de Gregor, écrivain, avec son frère et sa soeur, dans la contrée de leur enfance, pour des questions d'héritage et de vente de la maison familiale après le décès des parents. 35 ans plus tard, "Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" ne prend aucun autre prétexte que la rencontre hasardeuse (mais est-ce si sûr?), surtout utopique (le lieu de nulle part) entre divers personnages à la fois indistincts et fortement individualisés.

 "AUCUN POÈTE NE SE PROMÈNE ICI POUR UN FILM DE TÉLÉVISION..."

 C'est alors que les jeux de miroirs s'avèrent nombreux, palpitants et fondent le principe d'une écriture qui s'attache à mêler ou dissocier diverses considérations sur l'expérience de vivre,  éprouvées tour à tour par un seul d'entre eux (même divisé) et une assemblée. Enjeux sans conséquences autres que de s'énoncer dans l'ici et maintenant (hic et nunc si cher au théâtre) et auxquels prendra part aussi celle qui fut sans cesse espérée: l'Inconnue du bord de la route départementale. Inconnue qui peut faire songer à son aïeule de "Par les villages", Nova, qui préfigurait en une seule entité, le choeur antique. Et dont bien des acteurs de théâtre aiment à dire les magnétiques monologues.

 Comme en tout jeu miroitique, le trouble est plaisant à ressentir. Comme si nous avions abandonné Gregor, Sophie, Hans, Nova et les autres au fond de leur vallée et que nous les retrouvions, des années plus tard, errant cette fois sur cette asphalte où brille et se reflète la densité d'une foi demeurée intacte. Malgré les adversités, les échecs, les attaques, les infortunes et diverses querelles assassines. Et surtout les traîtrises (l'un des passages du recueil les plus saisissants, en effet, s'attache à désigner ce qu'est la figure du traître). Foi en une humanité débarrassée des tracas et des scories de la mesquinerie ou des conflits lassants à force de ne revêtir qu'une importance relative.

dessin de Peter Handke. "Les méandres noirs du bitume sur la route ici, il les voit comme une partition de musique" dessin de Peter Handke. "Les méandres noirs du bitume sur la route ici, il les voit comme une partition de musique"

 L'ode à cette route immaculée, intacte, dernier territoire peut-être libre sur la Terre, ultime refuge vierge mais non stérile, est source prodigue en confidences que peut, en secret, espérer chaque lecteur pour imaginer sa propre existence vouée à retourner à sa page blanche:

 " MOI: Ici c'est la route où jamais dans la vie une armée n'est passée, ni une vaincue ni une victorieuse. Ici c'est la route où jamais n'a flotté un drapeau excepté celui du ciel bleu, des nuages, de la neige. Aucun photographe de mode n'a fait des photos avec des mannequins, ici. Pas de rallyes de voitures oldtimers. Aucun politicien local n'a ici distribué ses tracts, aucun homme politique mondial n'a atterri en hélicoptère, aucun pape n'a ici baisé les restes de l'asphalte. Aucune chaîne humaine, ici, ni d'une façon ni d'une autre. Aucun poète ne se promène ici pour un film de télévision. Pas de festival, ni in, ni off. Aucun démographe ne s'est perdu jusqu'ici. Pas de flûtes des Andes, pas de femmes bulgares, pas de polyphonies corses, aucune chorale de chants grégoriens venant des Monastères de Guadalupe, Montserrat ou Heiligenkreuz. Exceptionnellement peut-être une fois par an une guimbarde. Ah, le vent de la vieille route, en plongeant des hauteurs, à un moment donné, comme le vent du désert, et son bruissement aux joues." (3)

 L'humour - sans doute le seul ingrédient stylistique inédit chez HANDKE - n'est pas exempté d'inspiration, comme on peut le lire. Tandis que se dévide, impassible, le fil rouge ténu mais marquant d'un motif récurrent: la revendication abusive d'un territoire, énoncée par quelques uns des personnages. Fut-il utopique, invraisemblable quoique nécessaire au maintien de la denrée la plus menacée de nos jours: le rêve.

 "MOI: Ecoutez: ma route, mon droit, le dernier chemin libre sur notre planète - je veux le défendre. Je veux? Je dois. C'est mon rôle. Et est-ce que vous voulez savoir, connards, comment il m'a été attribué, ce rôle ?" ... (4)

 puis  "LE CHEF: Prépare-toi, route, à notre assaut. Ce n'est pas une menace. Au contraire. Fin de ta solitude. Terminada tu soledad, ô carretera. Tu ne vas pas échapper à notre amour." (5)

 Que l'individualisme et les luttes infernales pour s'octroyer à tout prix et de façon délictueuse des biens collectifs aient augmenté et gagné du terrain, est un constat que l'écrivain ne manque pas d'analyser ni de railler. Les téléphones cellulaires sont bien sûr, entre autres, passés par là et imitent bien mal les bruits de la nature comme leurs vibreurs le bourdonnement des abeilles:

 " LE PREMIER INNOCENT: Ma batterie est presque vide. LE DEUXIÈME INNOCENT: En plus pas de réseau ici. L'UN: Le réseau, la vie. L'AUTRE: Le rêve - la vie L'UN: Mal dit: entre rêve et vie il faut une virgule. Rêve, virgule, vie." (6)

 et, désormais, pour nous atteindre, mutuellement, nous tous, protagonistes de nos propres fictions de vie, sommes devenus complices d'un tel forfait généralisé qui consiste à confondre le désir authentique avec la convoitise inculte.

 "TU PARLES DU VENT DANS LE VENT POUR LE VENT"

 Au fur et à mesure de la lecture de "Les Inconnus...", pâlit peu à peu l'effet du palimpseste avec "Par les villages" au profit, donc, d'une lecture plus politique, quoique savamment estompée par des fulgurances poétiques:

 "Et pendant mon monologue la nuit est tombée sur ma route, sur mon île, une nuit d'abord printanière puis, après le chant des merles, une nuit déjà d'été, remplie de chants de rossignol, et puis déjà les sons des grillons d'un été qui bat son plein, entremêlés de cris de hibou. Quand la lumière du jour revient, c'est l'été éclatant sur la départementale. Des hirondelles, visibles uniquement par leurs ombres croisant la route, audibles dans l'air, et comment! Et moi, où suis-je? C'est comme si j'étais enlevé de la scène, doucement. Une figure, enfin, de deuxième rang? Quelqu'un au fond? Spectateur? Rêveur? ..." (7)

 On aimerait bien révéler davantage de pistes de lecture, d'interprétations nombreuses et diverses que suscite ainsi ce nouveau livre. Au risque d'embarrasser le futur lecteur. Citer bien d'autres passages, tant l'oeuvre délivre de pages qui fourmillent d'impressions tenaces, de dialogues essentiels, combattifs et obstinés ou, au contraire, volontairement plus secrets. Car le principe même de la duplicité progresse et s'étend à tous les personnages: la femme du chef des Innocents n'est-elle pas, d'abord, prise pour l'Inconnue du bord de la départementale? Laquelle, comme toute vedette qui se respecte, sera la dernière à surgir, pour livrer un combat impitoyable à ce Moi décidément présomptueux et, surtout "saboteur de dialogues" comme le qualifiera comiquement à un moment précis du texte, le Chef des Innocents: "Tu désavoues le dialogue, tu fais le démontage tragique du dialogue. Ennemi du dialogue, toi! Monologue-né! Si au moins tu t'adressais à quelqu'un d'autre. Non: tu monologues exclusivement pour toi-même. Et si au moins en t'écoutant nous autres pouvions accueillir une opinion claire! Non, tu parles du vent dans le vent pour le vent." (8)

 On le voit: HANDKE n'oublie pas de s'avancer sans masque, à nouveau, dans cette oeuvre. De s'exposer. Comme il l'aura souvent fait. D'opérer une savante autocritique, quand bien même elle serait le résultat, aussi et surtout, des sérieuses polémiques qui ont entaché sa réputation, de la fin des années 90 au début des années 2000 et suite à ses oppositions contre les dogmes et autres pensées convenues car simplificatrices à outrance quant à ses positions eu égard au conflit entre la Serbie, la Croatie et la Bosnie.

 HANDKE a, irréfutablement, un penchant prononcé pour le conflit. D'où son intérêt manifeste, bien sûr, pour le théâtre, en tant que genre littéraire idéal pour le questionner. Quand bien même la plupart de ses oeuvres en appellent bien souvent aux vertus de la paix. Et son dernier poème dramatique, en effet, ne manque pas de tenter ce paradoxe irrésolu. Ce n'est sans doute pas pour rien qu'il fut, dans son pays, le principal traducteur (entre autres) de l'oeuvre de René CHAR, poète, par excellence, des ambivalences humaines.

 Ceux qui ont refusé d'entendre l'écrivain autrichien qui, après avoir d'abord voulu autopsier sérieusement les tenants et aboutissants de ce conflit des Balkans, a tourné le dos, dans un premier temps, au troupeau puis a fini par reconnaître que "les crimes commis à Srebrenica sont les pires qu'ait connus l'Europe, après la Seconde guerre mondiale", seraient bien inspirés, si la notion même de concordat a encore un sens pour eux, de lire "Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale". A commencer par les deux démissionnaires récents du Comité littérature du Nobel, (mais qui ne sont heureusement pas membres permanents de l'association)  Gun-Britt Sundström et Kristoffer Leander, ce dernier avouant n'avoir pas la patience d'attendre qu'une réforme interne à l'Académie se mette en place suite à la révélation de scandales sexuels au sein de l'Institution, tandis que la première a décrété, de façon obtuse qu'elle ne saurait approuver une académie "qui met la littérature au-dessus de la politique". Navrante confession d'une personnalité peu éclairée apparemment mais qui ne fera pas date. Contrairement à l'oeuvre plus que jamais intemporelle et indispensable, pour le monde entier, de Peter HANDKE. Car on peut gager aisément sans trop se tromper, que cette pièce sera considérée, dans les temps futurs, comme l'une des plus importantes de cette première moitié du XXIè siècle, pour ses valeurs profondément humanistes et fortement originales. En attendant que, d'ici 10 ou 20 ans, des praticiens de théâtre aient la bonne idée de proposer, les représentations conjointes mais en alternance de "Par les villages" et de "Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale", pour faire entendre la qualité des chambres d'échos perceptibles entre les deux oeuvres...

 D'ici là, on a hâte de lire, au lendemain du 10 décembre, date de la prochaine cérémonie du Prix Nobel de Littérature, le discours de réception que Peter HANDKE ne manquera sans doute pas d'écrire, pour honorer cette distinction. Hautement méritée, comme l'a saluée, sans s'y obliger, sa consoeur autrichienne, elle-même titulaire du Nobel de Littérature, quinze ans plus tôt, en 2004, Elfriede JELINEK.

 notes:

(1) à (8) sauf (2) : Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale (Un spectacle en quatre saisons) de Peter HANDKE, traduction de l'allemand (Autriche) par l'auteur, collection "Le Manteau d'Arlequin" © Gallimard, 2019. Parution: 5 décembre 2019.

 (2) : Par les villages de Peter HANDKE, traduction de l'allemand (Autriche) par Georges-Arthur GOLDSCHMIDT,  collection "Le Manteau 'Arlequin" © Gallimard, 1983.

 Le texte Les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale (Un spectacle en quatre saisons) sera créé prochainement par le metteur en scène Alain FRANÇON, au Théâtre national de la Colline, à Paris, du 3 au 29 mars 2020.

 Puis, en tournée, à la MC 2: GRENOBLE, du 2 au 4 avril 2020.

 

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