A Lyon, le SYTRAL n'augmente pas l'abonnement TCL excepté pour certains... précaires

Si l'on voulait surprendre quelque preuve supplémentaire de la méconnaissance des réalités sociales de certains politiques et de certaines entreprises publiques de transports, en voici une particulièrement originale.

A Lyon, jusqu'en 2020, contrairement à Paris et à l'Ile-de-France, la gratuité des transports en commun n'était pas considérée comme une mesure qui allait de soi. Un(e) allocataire RSA, ASS, ARE, un(e) bénéficiaire d'un CAE, d'un CIE ou d'un CDDI, devait s'acquitter d'une souscription mensuelle au tarif de 9, 30 euros pour voyager sur les lignes de l'actuelle Société des Transports en Commun Lyonnais (TCL). Chaque année, ledit abonnement augmentait d'environ 20 centimes par mois, au même rythme que les souscriptions scolaires ou normales.

L'ANNONCE TONITRUANTE DES NOUVEAUX ABONNEMENTS SOLIDAIRES

Fin novembre, le SYTRAL, qui confie à Keolis-Lyon l'organisation concrète, matérielle du réseau, annonça à grands renforts d'articles dans la presse, mais aussi sur BFM-Lyon que, désormais, certains précaires n'auraient plus à s'acquitter d'aucun abonnement à compter du 1er janvier 2021. Et d'expédier, bien sûr, à chaque titulaire d'une carte TÉCÉLY à tarif solidaire, un dépliant d'informations pour expliciter les nouvelles règles et les dispositifs innovants en faveur des plus démunis.

Comme c'est le cas chez certains politiques mais aussi au sein même d'organisations ou de structures sociales régionales ou départementales, une méconnaissance étendue des réalités est à l'oeuvre. Qui consiste à ne pas savoir, par exemple, ce qu'est l'A.S.S, l'Allocation de Solidarité Spécifique. Octroyée à tout demandeur d'emploi ayant épuisé ses droits à l'A.R.E (Allocation de Retour à l'Emploi), elle n'est versée que si celui-ci peut faire état d'au moins 5 années consécutives de travail à temps complet, dans les 10 ans précédant la fin du contrat de travail au titre de laquelle ont été ouverts les droits aux allocations chômage. Des conditions d’activités spécifiques s’appliquent pour les catégories particulières. Et le droit à cette allocation est ré-examiné tous les 6 mois, en fonction des revenus autrement perçus.

Dans la presse, les précaires sont unanimement désignés sous le terme générique de Rmistes (autrefois) ou des seuls bénéficiaires du RSA, actuellement. Peu de journaux prennent le temps d'un minimum de pédagogie pour instruire leurs lecteurs des différences notoires qui existent pourtant, entre l'Allocation RSA et l'allocation A.S.S

L'Allocation de Solidarité Spécifique, versée par Pôle-Emploi, donc, et non la C.A.F qui s'occupe de gérer le R.S.A, est d'un montant journalier de 16, 89 euros. Elle est donc, mensuellement, de 506, 70 euros pour les mois de 30 jours et de 523, 89 euros les mois de 31 jours. Le R.S.A., lui, qui fut revalorisé il y a deux ans, quel que soit le nombre mensuel calendaire de jours, est d'un montant fixe de 564 euros. Soit, en moyenne, entre 40 et 57 euros mensuels de plus que le/la bénéficiaire de l'A.S.S. L'autre différence notoire qui distingue les deux dispositifs est que le RSA ne donne lieu à aucun bénéfice en matière de retraite, tandis que l'A.S.S. sera bel et bien comptabilisée pour un futur revenu calculé d'après les revenus obtenus au cours d'une carrière professionnelle.

UNE RÉPONSE DU SYTRAL CONFONDANTE D'APPROXIMATIONS ET D'ERREURS

Surpris par l'annonce de ces nouvelles dispositions pour l'octroi d'un abonnement solidaire entièrement gratuit qui marque cependant une différence notoire entre RSA et A.S.S, nous avons tenté d'obtenir des explications auprès des trois organismes concernés: le SYTRAL, KEOLIS et les TCL. Chemin de croix que de parvenir à obtenir la moindre explication, chacun se renvoyant la balle, comme à l'accoutumée.

Nous avons cependant, le 1er décembre, reçu une réponse (sans signature) du SYTRAL, à un courriel expédié il y a 15 jours. Lequel nous a laissés bien perplexe, tant les explications fournies démontrent au contraire que cette décision partiale et tout à fait injuste (au regard des montants différenciés des 2 allocations citées en exemples ci-dessus) démontre l'ignorance de l'entreprise présidée depuis le printemps dernier par Monsieur Bruno BERNARD, par ailleurs également nouveau Président de la Métropole de Lyon, élu sous l'étiquette Les Verts.

A nos remarques sincèrement étonnées car persuadées qu'il s'agissait d'une erreur, il fut répondu tout d'abord:

-"Afin de proposer au plutôt (sic! le/la correspondante voulait certainement écrire "au plus tôt"...) une tarification favorisant la mobilité des « plus précaires », nous avons dû travailler dans un temps extrêmement resserré. Et il ne nous a malheureusement pas été possible d’intégrer tous les publics en situation de précarité lors de la délibération de novembre. Notre objectif est de renforcer la politique tarifaire sociale et viser ainsi à davantage d'équité en matière des déplacements."

Ce paragraphe semble avouer donc qu'il était plus urgent de "communiquer" auprès des medias et de certains publics concernés, la mise en place de ces "nouveaux tarifs solidaires" (on notera au passage, que le dépliant expédié, évoque même, comme s'il s'agissait d'une collection de mode, une "nouvelle gamme de tarifs solidaires" re-sic) qu'un travail, en amont, de réflexion et d'études des différentes allocations perçues par les plus démunis. Le SYTRAL, pas plus que KEOLIS-Lyon ou les TCL n'ont jamais le réflexe de s'intéresser à ceux-ci au point de proposer questionnaires ou entretiens pour avoir une connaissance plus rigoureuse des réalités.

Les Verts, pas plus que le Parti Socialiste, précédemment, n'ont pas davantage envie de se mêler de politiques sociales, hormis pour claironner partout qu'avec eux, les choses changent dans la... continuité.

Plus graves, cependant, sont les autres arguments avancés par la réponse anonymisée du SYTRAL puisqu'elle avance un peu trop crânement et donc de manière tout à fait erronée que le R.S.A contrairement à l'A.S.S est une allocation différentielle. Autrement dit: si un bénéficiaire R.S.A trouve un travail à temps partiel rémunéré, son allocation se trouvera grevée du montant perçu par son salaire. Pour un bénéficiaire A.S.S, cette mesure ne s'applique pas pendant 3 mois mais est bel et bien effective, comme pour le R.S.A dès le 4è mois d'activité professionnelle, à temps partiel. Il va de soi que, selon le montant du salaire perçu, l'Allocation de Solidarité Spécifique peut ne plus être versée, faisant ainsi renoncer à tout bénéficiaire du moindre cumul. Ce qui demeure assez logique, cela, on ne peut le contester.

Enfin, l'ignorance manifeste de notre correspondant(e) lui fait écrire ceci:

-"L’ASS est une allocation d’un montant fixe de 523€/mois, avec un plafond de ressources de 1200 €/mois.. Ainsi, un bénéficiaire de l’ASS qui ne perçoit que l’ASS comme seules ressources, pourra donc toucher 40€ de RSA. Et en tant que bénéficiaire du RSA, il aura bien droit à la gratuité TCL."

Cet argument est totalement fallacieux. Car il est bien sûr absolument impossible de cumuler R.S.A et A.S.S. Ce qui, là encore, peut sembler tout à fait cohérent. Y compris pour éviter des statuts et des conditions avantageux au détriment de toute démarche volontariste de recherche d'emploi.

Si le formulaire de simulation relatif à l'octroi du R.S.A laisse miroiter la perception même minime d'une part de cette allocation avec le montant actuel de l'A.S.S, celle des deux allocations même avec une part congruë, est tout à fait indue: réponse nous fut apportée, cette fois, par un agent de la C.A.F-Lyon.

QUAND L'EMBALLAGE COMPTE PLUS QUE LE CADEAU

Que penser, donc, du peu de rigueur manifeste avec laquelle le SYTRAL a convenu sa nouvelle grille tarifaire? Car, ce n'est pas tout. L'actuel bénéficiare de l'A.S.S mais aussi ceux de l'A.R.E, de la RFPE, RFF, ASP, ASFF et d'un CAE, d'un CIE ou CDDI s'acquitteront, dès le 1er janvier 2021 d'un abonnement à 10 euros et non plus à 9, 30 euros. Soit une augmentation mensuelle de 0,70 centimes. "Vénielle!" nous rétorquera-t-on. Sans doute pour ceux qui, comme ils ne manquaient pas de contredire ceux qui râlaient lorsque E.Macron décida de rogner 5 euros sur les APL, en 2017, ignorent superbement comment gérer tout budget mensuel d'un montant approximatif mais immuable n'excédant pas le seuil de pauvreté.

La logique (pour ne pas dire la morale) de cette nouvelle friandise pour les Fêtes de fin d'année consiste encore à promettre, en vitrine, de fabuleux rabais, annoncés avec pertes - mais surtout fracas - pour faire valoir le geste de pseudo solidarité engagé par SYTRAL et Cie... C'est d'autant plus bête qu'il aurait suffi de peu pour que cette initiative courageuse et prometteuse, soit pleinement réussie et saluée comme il se devait. N'était l'approximation dont ont fait preuve les responsables chargés de fixer les modalités précises de ces nouveaux tarifs et de les mettre concrètement en place, en faveur de certains précaires. Lesquels se retrouveront, au contraire, à encore et encore devoir débourser davantage pour circuler sur un réseau qui aurait dû, depuis des années, prendre davantage en considération ces réalités. Tandis que les abonnements autres que solidaires (sauf erreur ou omission) resteront, eux, inchangés.

Les futurs allocataires de l'A.S.S. qui risquent de se bousculer aux portillons de Pôle-Emploi dans les mois à venir, en conséquence de la crise économique due à la pandémie de Covid-19, seront certainement ravis de l'apprendre... pour mieux se préparer à déballer un cadeau où l'importance des frisottis sinueux du ruban bolduc, une fois de plus, pour les politiques, l'a emporté sur la teneur substantielle dudit "cadeau"... Ils se souviendront sans doute longtemps qu'en cette fin 2020-début 2021, grâce au Sytral, ils auront été, cependant, les uniques prestataires, à leurs dépens, d'une... tarifaire augmentation!

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