Tomi Ungerer ne conseillera plus aux parents de «traumatiser les enfants»

La disparition, à l’âge de 87, ans de l’auteur et dessinateur Tomi Ungerer, nous fait nous souvenir, rétrospectivement, combien sa pensée, son trait, étaient alors, hors les sentiers battus...

LES SOURCES ET ALÉAS DU TRAUMA 

Est-ce parce qu'il avait perdu son père alors qu'il était seulement âgé de 3 ans et demi ? que la maison et l'entreprise familiale -une horlogerie de pointe - furent saisies par les Nazis, en Alsace où elles s'étaient établies ? ...

Quoi qu'il en fut réellement, le "traumatisme" chez Tomi UNGERER n'était un mot ni vain, ni abstrait.

Contraint, comme bien d'autres à l'endoctrinement, pendant la Seconde guerre mondiale, sa connaissance, malgré lui, des chants nazis a dû être forcément marquante. Tout comme l'obligation qui lui fut faite de germaniser son prénom. Tomi devint Hans pour ces années noires.

Balloté ainsi entre trois langues (le français, l'allemand et l'alsacien) il a toujours eu le goût pour les escapades hors les routes d'avance tracées.

Il cherche à découvrir mieux, d'abord, la France à bicyclette, puis voyage, plus tard, jusqu'en Laponie. Peu docile pendant ses études (il échouera au Baccalauréat et sera renvoyé de l'école des Arts décoratifs de Strasbourg), préférant s'improviser marin, globe-trotter ou simplement étalagiste pour des entreprises. 

La Grèce, la Yougoslavie, New York, seront ses destinations principales et intermittentes, pendant les années 50. C'est aux Etats-Unis que son art pour le dessin est le plus apprécié et des revues ou journaux comme Life ou le New-York Times font appel à ses talents d'illustrateur. Et signe, publie pas moins de 80 ouvrages surtout à destination de la jeunesse pendant cette décennie. Pour, quarante ans plus tard, en 1998 très précisément, se voir décerner le prix Hans-Christian Andersen, au titre de dessinateur et pour l'ensemble de ses oeuvres à l'intention des jeunes. Et, surtout, avoir connu la réprobation quasi définitive des Etats-Unis où il fut considéré comme impudent par un pays à la mémoire courte et qui amalgame tout par réflexe de pudibonderie, suite à l'édition de Fornicon en 1969, un ouvrage qui évoquait ouvertement les risques de l'automatisation du sexe dans le monde adulte. Or, pour les Américains, un auteur si talentueux et si réputé pour ses oeuvres enfantines, ne devait pas se risquer jusqu'à ce terrain-là. Sa désaffection pour New-York (qu'il distinguait du reste des Etats-Unis) n'en sera que plus peinée et, par la suite, sans appel.

Jamais en mal d'être en phase avec l'actualité de son temps, on aurait tort cependant, en effet, de ne voir en UNGERER, qu'un aimable illustrateur pour bambins. Ses croquis érotiques ou satiriques et, bien sûr, cette fois, à l'intention des adultes, ont été salués et reconnus pour la vigueur de son trait au graphisme doux mais finalement implacable. Il milita aussi pour le maintien du bilinguisme en Alsace, pour l'entraide circonstanciée à la catastrophe des Disparus de Sainte-Odile (où sa soeur trouva la mort), fit construire un monument à Strasbourg derrière l'Opéra national du Rhin.

À LA GUERRE COMME À LA GUERRE: PAS DE BAISERS POUR MÈRE 

Une fondation, à Strasbourg, le Musée Tomi UNGERER, s'applique à conserver la mémoire de ses dessins. Mais on peut aussi y consulter des archives, grâce à la bibliothèque, y admirer les nombreux jouets que l'artiste avait collectés au fil des ans, des estampes... et lire, surtout, son autobiographie A la guerre comme à la guerre (par ailleurs disponible hors le Musée, mais ce lieu est sans doute encore plus propice à s'en imprégner) où il confie:

 J’ai aussi vécu la guerre comme un soldat d’infanterie, pendant la bataille de la poche de Colmar en 1945. Nous devions creuser des tranchées antichars pour les Allemands. J’ai vu des armes, des bombes, des cadavres. En Alsace, pour survivre, il faut être rusé, et j’ai appris de ma mère à ne pas avoir peur. Tous les Alsaciens ont été flanqués dans la Wehrmacht. Mon beau-frère, dans son livre À l’ombre de la guerre, raconte comment il a déserté pour se faire rattraper à la frontière suisse et envoyer dans un camp. Après Stalingrad, il a eu le choix entre la mort et les bataillons disciplinaires SS. De son bataillon, seuls 2 soldats ont survécu, et, quand il est rentré à Colmar, sa mère avait été tuée par un éclat d’obus. J’ai aussi des amis dont les cendres d’une tante, morte dans les bombardements à Francfort, ont été envoyées dans une boîte de conserve parce qu’il n’y avait plus d’urne. Ils l’ont mangée sous forme de bouillon. La réalité dépasse toujours la fiction. Tous ces souvenirs ont forgé mon identité, mais, dans un sens, les enfants ont besoin de traumatismes pour trouver la leur. La surprotection actuelle ou la télévision créent un vide effrayant."

Et, pour revenir sur la cohabitation obligée, pour lui, avec le traumatisme, il poursuit, plus loin, dans ce même livre: " Je suis obsédé par la mort. J’avais 3 ans et demi quand mon père est décédé et depuis tout petit je souffre du Weltschmerz. Je ne peux pas supporter la misère du monde et de la condition humaine. On peut avoir du courage, l’angoisse c’est une autre histoire. Ce désespoir est un moteur pour la création, une muse pour mes engagements. J’ai appris très tôt l’ambivalence humaine avec la guerre. Il n’y a pas de gentils et de méchants. Dans mes livres pour enfants, je réhabilite les animaux mal aimés, la chauve-souris, le vautour, la pieuvre, le serpent, et j’imagine avec un ours en peluche un lien entre un enfant juif et un enfant allemand."

De lui, j'ai surtout en mémoire un livre offert par une ancienne amie: "Kein Kuss für Mutter"  - 1973 - (titre ô combien provocateur qu'on pourrait traduire par: "Pas de baisers pour Mère").

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Car fort d'un vécu qui lui apprit très tôt, comme il l'avoue lui-même, l'ambivalence des passions humaines, il introduisit, dans ce bel ouvrage, la parabole illustrée d'un chaton à l'humeur systématiquement grinçante et contrariée pour un rien, car il ne veut pas obéir à la réputation de ses confrères: il ne sera jamais un félin domestique qu'on cajole et qu'on caresse tant et plus. Et, plus révoltants que tous, prétend-il, sont les baisers à répétition de sa mère, "dégueulasses", été comme hiver... Sauf qu'évidemment, même un tigre ne pourra perpétuellement se passer de signes d'affections, malgré son tempérament en apparence indomptable.

QUELLE DESTINÉE POUR LES VRAIS CONTESTATAIRES ? 

Comment ne pas deviner, sous les moustaches faussement furibardes du petit animal, l'humeur à contresens et à raison, d'un authentique artiste qui n'hésitait pas à expliquer, faussement docte, et devant une assemblée de spécialistes "la nécessité de faire peur aux enfants, du traumatisme, faute de quoi ils deviendront tous experts-comptables..."

On craint toujours que de vrais contestataires, de par le monde, des pays réputés civilisés à ceux qu'on ne croit guère engagés contre les ordres établis, n'ont plus lieu d'être. Leur disparition, les uns après les autres, (je pense bien sûr aux dessinateurs de Charlie Hebdo, du Canard Enchaîné, sacrifiés pendant les attentats les plus odieux de ces cinq dernières années, entre autres) et surtout celle des plus résistants malgré leurs vies souvent difficiles depuis l'enfance, hors-normes, devrait plutôt nous inquiéter. Tomi UNGERER aurait dû attendre encore une dizaine d'années avant que de se retirer en talentueux Maître des Brumes qu'il aura toujours été... 

 

 

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