"Lumière d'été puis vient la nuit" : l'art d'une familière étrangeté

Ce roman, de l'Islandais Jón Kalman Stefánsson, traduit en français par Eric Boury et paru à la fin de l'été dernier, méritait bien une seconde lecture, tant y foisonnent diverses considérations sur l'art universel de vivre et de rêver. Philosophique mais aussi ironique, on peut aussi s'y promener presque au hasard de ses chapitres. Compte-rendu...

TERRITOIRES DE LA NUIT PRIS ENTRE PLUSIEURS FEUX

N’est-ce pas le signe d’un livre réussi, lorsqu’il parvient, sans s’y forcer, à venir cueillir en nous la curieuse sensation que ce qui nous est donné à lire, nous paraît à la fois coutumier et, simultanément totalement étranger à nous-même ?

 Prenez, par exemple, ce beau titre de roman - fidèle à l’original -  : « Lumière d’été puis vient la nuit ». Rarement titre n’aura trouvé son égal pour exprimer, de façon quasi performative, le sentiment qui nous étreint quand on songe aux destinées humaines universelles et même plus globalement naturelles, organiques. A peine une chose naît-elle, qu’elle est engloutie par son anéantissement. « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » suggérait déjà Aragon. Mais « Lumière d’été puis vient la nuit » (1) est autrement moins abstrait qu’une leçon de vie.

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Bien sûr, un tel titre ne pouvait, objectiveront certains, qu’émaner d’un littérateur islandais. D’un pays dont les caractéristiques géographiques le distinguent de bien d’autres, puisque la durée de la nuit, en hiver, peut recouvrir le jour tout entier, tandis que celle du jour est permanente, pendant un mois et demi (juin-mi juillet) et annihile toute idée de nuit. D’un pays dont les caractéristiques géologiques et l’origine de son nom (littéralement « Pays des glaces ») est de mêler la froidure extrême avec le chaud des éruptions volcaniques récurrentes ou tout simplement somnolentes.

Dans une interview pour un documentaire, Jón Kalman Stefánsson n’oubliait d’ailleurs pas de préciser que l’Islande est le pays même où l’inconnu, l’imprévisible dictent, comme des métronomes, leurs lois. L’instabilité quotidienne du climat, les caprices des eaux maritimes qui cernent tout le territoire et qui demeurent visibles partout où l’on se situe, l’impossibilité de deviner à quel moment le sursaut d’un volcan peut renverser la notion même d’immobilité, ne sont pas que des vues de l’esprit mais bel et bien des ressorts de péripéties guère commodes à anticiper.

Est-ce vraiment un hasard, d'ailleurs, si l'éditeur Grasset a choisi cette période de l'été dernier pour publier ce roman aux fausses allures de science fiction presque anticipative? L'irruption, partout, d'une pandémie qui, depuis plus d'une année, nous inquiète et nous accable, n'est, bien sûr, elle, pas une "vue de l'esprit" mais nous a ré-appris à vivre avec l'idée plus nette et plus coutumière que nous sommes décidément et bel et bien provisoires. Ainsi, à l'instar de la contrée dépeinte par Lumière d'été puis vient la nuit qui, finalement, peut se lire comme la métonymie du pays islandais dans son ensemble, le roman pourrait bien s'apparenter aussi à une métaphore de nos embarras partagés mais aussi personnels, eu égard à ce qu'il advient de nos vies tout à coup prisonnières d'une forme de cataclysme, voire d'apocalypse. Un sous-titre, dans le roman qui n'est pourtant pas classiquement divisé nettement en chapitres (voir plus loin) ne manque pas d'instiller cette idée : "un synonyme d'apocalypse" (p.135). Même si cette partie du récit fait la part belle et ô combien moqueuse aux efforts insensés produits par certains personnages pour entretenir leurs corps dans divers exercices sportifs ou même... libidineux puisque faire l'amour ou faire la guerre finit par revenir au même!

 « Lumière d’été puis vint la nuit » n’est pas le dernier roman de Jón Kalman Stefánsson. Il date de 2005. Mais le dernier à avoir été traduit en français. Il y eut, depuis, une demi douzaine d’autres récits dont la saga Asta, dont le sous-titre "où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?" (2) s'annonce lui aussi comme évocateur de la réalité géographique de l’Ile des Glaces et de ses conséquences morales sur ceux qui y vivent.

L’Islande, plus que tout autre pays, se prête également à la vocation d’être sans cesse pris entre deux feux : entre froidure et bouillonnements comme déjà évoqué, entre Amérique et Europe, entre volonté farouche d’indépendance et vœux de faire partie d’organisations internationales voire mondiales favorisant la coopération, entre ténèbres obstinées et clartés excédentaires. Et sans doute, même, "Entre Ciel et Terre" (3) pour citer simplement le titre d'un autre roman de Stefánsson.

Une conversation avec Jón Kalman Stefánsson - Chez le poète romancier

HISTOIRES TROUBLES

 Comme en une sorte de parodie, l'auteur invente, à l’instar de la tradition des sagas si caractéristiques des pays nordiques, la vie d’un village dont la principale caractéristique est qu’il ne s’y passe rien ou presque, où la banalité la plus décomplexée en apparence le dispute avec l’absence de qualités notoires. A cette réserve près- et non des moindres- : ledit village (auquel on oublie, non sans malice, de prêter un nom) est exempt de toute église, de tout pasteur, de tout cimetière. Et ce n’est pas la vaine initiative d’une habitante de réclamer, par pétition au moins la présence d’un ecclésiastique, qui changera quoi que ce soit : le refus de bousculer les habitudes par superstition, empêchera que le projet arrive à son terme. C'est une manière, pour l'auteur, de suggérer qu'un pays qui semble oublier de barrer ses horizons par des signes de rappel que toute existence est vouée à sa disparition, ne serait-ce que par quelques monuments (religieux ou non), est proprement inimaginable. Tout comme l'absence de tout prêcheur, laïc ou non. Manière aussi d'ironiquement désigner le pays d'Islande comme privé d'Histoire, ne serait-ce que parce que le tourisme ne permet guère la visite de monuments notoires anciens qui témoigneraient de la densité du vécu d'un territoire? Et que l'Islande a toujours veillé à combler ce supposé déficit en se spécialisant non pas dans l'Histoire, donc, mais dans la "simple histoire", autrement dit la Saga, les récits où viennent crépiter et palpiter diverses péripéties, sans doute plus authentiques encore que celles prêtées à des lignées de Rois ou Gouverneurs plus ou moins fameux? En revanche, ce n'est pas parce qu'un lieu semble refuser à la Mort de laisser, bien visibles, stigmates ou symboles comme autant de semis et d'engrais tout à la fois, pour faire fructifier l'idée même de la Vie, que ses habitants sont dénués de toute idée, de toute pensée à propos de la camarde. La preuve avec cet aphorisme drolement tautologique et ironiquement sentencieux, glissé dans les premières pages du roman: "Il faut être défunt pour ne pas penser à la mort" .

Or, si la banalité semble revendiquée comme manière (sinon art) de vivre chez ces villageois, l'auteur ne manque pas de la chahuter en risquant, à chaque fois qu'il est question de la destinée en apparence tranquille de l'une ou l'autre, de la perforer par un événement, si minime soit-il, qui les transfigure. Rien de plus efficace, en effet, dans l'écriture, que d'asseoir le lent ternissement d'une existence pour aussitôt l'éclairer d'un "jusqu'au jour où..." qui fait vaciller toute certitude. Car qui pourrait prétendre, en ce monde, à la stabilité permanente?

Comme pour mieux nous en persuader, si besoin était, l'écrivain islandais bouscule aussi nos habitudes de lecteurs. En éparpillant, comme en un désordre concerté, les pièces de son puzzle romanesque, et comme pour voiler mieux le dessin univoque qu'il serait censé représenter. S'il commence son livre par quatre pages dont le texte est saisi entre crochets, comme pour mieux en minimiser l'importance tandis qu'il s'annonce tout de même comme une sorte de prologue ou d'"avertissement au lecteur" (or, le choix de ce procédé est repris en d'autres occasions, comme si venait s'interposer, dans la narration, la voix d'un narrateur éventuellement omniscient), il s'ingénie ensuite à troubler notre lecture en faisant semblant de distinguer les différentes parties de son récit par huit titres graphiés en italiques, lesquels sont aussitôt désavoués par les mentions récurrentes et d'abord mystérieuses d'une série de huit chiffres écrits (évidemment!) en toutes lettres, mais d'où le "un" (le narrateur?) est curieusement absent et que l'ordre de cadencement peut aussi être exceptionnellement mis à mal en obéissant à une logique à laquelle seul l'écrivain semble vouloir se tenir. Le procédé est d'autant plus diabolique puisque, en définitive, l'éditeur est obligé, pour la table des matières, de répertorier les huit parties du roman avec leurs sous titres. Bien sûr, rien dans ce principe ne vient cependant altérer notre appréhension des différents récits qui s'énoncent alors comme l'agrégat de diverses nouvelles ou, pour être plus éloquent, comme diverses îles qui constitueraient ainsi une forme d'archipel... processus qui, on s'en rendra vite compte, s'avère tout à fait adapté à la tonalité du livre dans son ensemble. Car l'onirisme (qui se moque bien, à raison, de toute logique du moins apparente), alors que l'auteur met un point d'honneur à savoir décrire avec force détails expressionnistes, la destinée d'une poignée d'habitants de ce drôle d'archipel et à raconter des histoires plus ou moins vraisemblables, dicte entièrement ses qualités à l'écriture, mais sans en exhiber pour autant les habituelles caractéristiques, surtout lorsqu'il s'agit pour elle d'obéir aux principes de la saga plus ou moins fantasque et fantastique. Là encore, Jón Kalman Stefánsson paraît vouloir débouter toute habitude de folklore plus ou moins connu, en piégeant un à un les codes usuels communément admis pour pareil genre littéraire. Et ce n'est pas son moindre mérite. S'il y parvient, c'est surtout grâce au recours d'un humour imparable où le sérieux des sentences est souvent miné par des considérations fort ironiques:

[Nous vous parlerons d’événements banals et quotidiens, mais nous évoquerons aussi ceux qui dépassent notre entendement, sans doute parce qu’ils sont simplement inexplicables ; des gens disparaissent, des rêves transforment une existence, des personnes âgées de presque deux cents ans semblent se manifester au lieu de se tenir tranquilles là où elles sont censées reposer. Et bien sûr, nous vous parlerons de la nuit suspendue au-dessus de nos têtes, de la nuit qui puise sa force au fin fond de l’univers, des jours qui vont et viennent, du chant des oiseaux et du dernier instant, cela fera sans doute un grand nombre d’histoires. Nous commencerons ici, au village, et nous achèverons notre périple sur un pas-de-porte dans les campagnes du Nord, voilà, nous commençons, qu’arrivent maintenant gaieté et solitude, retenue et déraison, que viennent la vie et les rêves - ah oui, les rêves.

À quoi bon vouloir forcer les serrures des raisons d'être ou d'exister dans un monde voué à l'absurde, nous redit l'écrivain qui, dans ses oeuvres, préfère renouveler, en nous, le voeu et l'appétence pour une vie qui se manifeste autrement de façon plus convaincante par la somme des détails et des connivences avec le reste de l'univers qui peuvent se reconnaître en la vie de chacun(e) que par la prétention assez vaine à tendre vers l'ontologique à tout prix. Oubliés, les églises, pasteurs et autres cimetières, puisqu'ils sont bel et bien EN nous et qu'ils n'ont pas tant besoin de se montrer si prompts à prêcher pour de brinquebalantes paroisses. Car ce ne sont pas les 500 jours derniers que nous avons tous passés avec le vrai oscillement lancinant d'une épée de Damoclès au-dessus de nos absences de fêtes, qui nous persuaderont du contraire...

Mieux vaut trembler, s'émouvoir avec les vies de Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, héros malgré eux d'une saga qui planque, à dessein, chez eux, plus ou moins habilement, toute veilléité de déification... : afin qu'ainsi, quoique étrangers à nous-mêmes, ils semblent pourtant nous être déjà décidément familiers.

(1): Sumarljós og svo kemur nóttin, © 2005 Lumière d'été puis vient la nuit, traduit de l'islandais par Eric Boury, © 2020, éditions Grasset

(2): Saga Ástu: Hvert fer maður ef það er engin leið út úr heiminum? (2017) Ásta : où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?, traduit par Éric Boury, Paris, Éditions Grasset, coll. « En lettres d'ancre », 2018  réédition, © Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2019.

(3)Himnaríki og helvíti (2007) - Prix Critiques Libres 2013 dans la catégorie Roman traduit Entre ciel et terre, traduit par Éric Boury, © Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2010, réédition, © Paris, Gallimard, coll. « Folio ».

 

 

 

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