On lira tous en vacances 1/ VIVIANE ELISABETH FAUVILLE de Julia DECK

Passons sur l'expression commune et fort ambiguë "lire est une évasion". Mais il est vrai que bien des amateurs de fictions, de récits expérimentaux, profitent de la période estivale pour explorer encore davantage le monde, de pages en pages. Cycle court proposant quelques titres à découvrir et à empocher sur soi. Qu'on parte au loin ou... pas.

Presque tout, de ce roman paru chez Minuit en 2012, avait de quoi aguicher notre errance en librairie: un titre que n'aurait pas renié Marguerite Duras, un nom d'auteur trop britannique pour n'être pas éventuellement pseudonyme (et pourtant, Julia DECK est bien le véritable patronyme de l'auteur) et, enfin, une lapidaire présentation en 4è de couverture, presque aussi neutre qu'un rapport de police: 

"Vous êtes Viviane Elisabeth Fauville. Vous avez quarante-deux ans, une enfant, un mari, mais il vient de vous quitter. Et puis, hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous auriez sans doute mieux fait de vous abstenir. Heureusement, je suis là pour reprendre la situation en main."

Précisément, c'est cet adverbe "presque" qui semble loucher du côté de Jankélévitch (1) qui jette une ombre tenace, durable et obsédée sur le déroulé du récit proposé par Julia DECK. On serait aussi tenté d'avancer qu'à part le meurtre signalé dès le dos de couverture du livre - lequel est narré de la façon la plus expéditive qui soit et à dessein, puisque on comprend pourquoi plus tard - aucune autre péripétie ne vient gaver l'appétit des attentes du lecteur. 

Dans un automne puis un hiver parisien où la neige réserve ses ciels blafards de mer cotonneuse, on suit, pas à pas, les déambulations de Madame Viviane Elisabeth Fauville, personnalité aux contours aussi flous que la vision contrariée du monde alentours que l'on a, en cas de temps maussade et lesté de précipitations oiseuses. On s'aperçoit alors vite que le récit est volontairement cousu de fils si blancs qu'ils en sont transparents et qu'ils ne dessinent la trame d'aucun motif sinon éloquent, du moins cohérent.

D'où vient, dès lors, qu'on reste si vivement accroché aux pas de cette anti-héroïne? 

Elle circule beaucoup, dans Paris; rien ne nous est épargné des trajets, longs ou courts qu'elle effectue, la plupart du temps par les transports en commun: noms des arrêts de stations, tracé des lignes de métro ou de bus, itinéraires dans des quartiers aussi divers que le Quartier Latin ou le XIXè arrondissement... Viviane Elisabeth Fauville semble ne pas tenir en place, tour à tour encombrée d'un bébé qu'elle empoigne comme on traînerait un sac et ralentie, de temps à autre, par les pilules de tranquillisants ou l'alcool qu'elle ingurgite comme autant de repas pris à la sauvette. Georges Perec aurait aimé cette cartographie précise des lieux, lui qui avait choisi la deuxième personne du singulier pour son Homme qui dort, tandis que Julia DECK lui a préféré la seconde personne du pluriel, énonçant ainsi tous deux, la présence au premier plan d'un narrateur qui ne cherche surtout pas à masquer qu'il s'agit de l'auteur lui-même/elle-même en train d'écrire.

ECRIRE UN "CRIME ET CHÂTIMENT" À L'ENVERS

Et jamais livre ne vous aura paru autant feindre de vous faire prendre au pied de la lettre, l'ordre comminatoire du petit panonceau-logo bleu "Vous êtes ici", habituellement apposé sur les plans ou les tracés d'itinéraire des lignes de bus, ambigu à souhait (puisque, rigoureusement, on ne saurait être sur le support cartonné du plan proposé). Car l'ironie et la drôlerie ne sont pas accessoires dans le style si particulier choisi par Julia DECK. Qui manie, aussi, avec dextérité, et par goût du jeu, des stylistiques surprenantes, mélangeant ainsi styles directs et indirects libres, voix et voies de la narration, description quasi scientifique d'un combat érotique en phrases purement nominales apurées de tout affect... l'auteur, partie de l'idée de "ré-écrire Crime et Châtiment à l'envers" selon ses confessions au quotidien suisse "Le Temps", a étudié la littérature à la Sorbonne puis, comme le personnage de son premier roman, a travaillé comme chargée de communication dans des groupes industriels (Viviane est employée comme telle aux Bétons Biron) avant de devenir secrétaire de rédaction pour divers journaux.

Ainsi, Viviane Elisabeth Fauville est-il un de ces récits qui met à l'honneur l'écriture dans son processus le plus arasé au niveau des coquetteries et des rebondissements, ces derniers opérant parfois des têtes à queue sans qu'on y prenne garde, dans l'entrechoquement de deux séquences qui obligent, tour à tour, la protagoniste, à se rendre au commissariat de police où elle est convoquée pour témoigner de ses moindres faits le jour où son psychanalyste fut découvert baignant dans la mare de son sang, à son cabinet, puis en cellule de prison ou d'hôpital: la claustration de l'héroïne, malgré ses déambulations dans Paris, est manifeste. Car quelle liberté, finalement, que l'écriture! puisqu'aussi bien on peut emprisonner quelqu'une au moindre prétexte et la disculper trois pages plus tard... De toute façon, Julia DECK semble beaucoup trop honnête car elle se garde bien de vous manipuler complètement au point de vous livrer, au contraire, les meilleures recettes pour vous expliquer comment coudre une narration. On peut même avancer que DECK est plutôt moins manipulatrice que bien d'autres écrivains, lesquels ne s'embarrassent pas de principes en concevant des fictions si serrées que vous ne pouvez vous en détacher.

L'auteur, avec malice, sait nous épargner toute considération attendue, au sujet de ce meurtre perpétré sur la personne d'un professionnel de la santé mentale: non, Viviane Elisabeth Fauville ne s'est pas transformée en virago criminelle pour "tuer le père", et si certaines de ses réactions, de ses paroles, de ses actes la feraient vite être assimilée à une femme borderline, c'est ta responsabilité, lecteur, que tu engages, sur le sentier de frousse que tu empruntes, pour exciter ou, au contraire, apaiser tes incrédulités...

Si vous appréciez les trompe-l'oeil et que la lecture d'un récit vous mène par le bout du nez, alors n'hésitez plus: élisez la compagnie, pour quelques jours, de cette Viviane Elisabeth Fauville: elle fera davantage que distraire la langueur de vos promenades aux soirées chaudes d'été, elle vous fera plutôt vous souvenir que l'écriture est matière, comme la glaise l'est pour le sculpteur. Et que vous écrivez donc, vous-même, ce récit, jusqu'à la chute bien entendu... inattendue mais que vous auriez été néanmoins bien incapable de préméditer, malgré toutes vos prudences et précautions à croire ce "je ne sais quoi et le presque rien" qui reste la bible de tout concepteur de romans. Que, surtout, même si c'est vous qui écrivez le livre, vous auriez tout de même grandement tort de faire semblant d'oublier que c'est une autre qui l'a conçu avant vous...

LA CROISIÈRE VERS LES APPARENCES

Etrangement, l'ouvrage n'a pas donné lieu à la moindre adaptation cinématographique. Et pourtant, à l'instar d'un Robbe-Grillet, d'un Resnais, d'un Michel Deville, un réalisateur d'aujourd'hui pourrait assez bien se saisir de l'oeuvre pour jouer formellement avec le spectateur, le conduire et le perdre jusqu'à lui rappeler, au final, que toute fiction est avant tout labile, inopérante à déterminer des réalités objectives et tangibles. 

Si, en définitive, Julia DECK est plus proche d'un Italo CALVINO que d'un DOSTOIEVSKI, on lui sait gré d'être avant tout éloignée des modes actuelles d'une littérature minimale et confessionnelle. 

Elle a ensuite publié, toujours chez Minuit, Le Triangle d'hiver. Sous le prétexte de s'attaquer à la figure géométrique si commune dans les passions sentimentales, elle franchit une autre étape qui met à l'honneur la mise en abyme puisque la protagoniste, cette fois, se choisit un nom d'emprunt, un nom de papier - elle est... romancière - qui n'est autre que celui d'un personnage inventé par le cinéaste Eric ROHMER pour la comédienne Arielle DOMBASLE, dans "L'Arbre, le Maire et la Médiathèque" et la fait aussi voyager beaucoup, et plus largement que Viviane, du Havre jusqu'à Marseille, via Saint-Nazaire: trois ports qui autorisent toutes les échappées fantasmées ou concrètes, pourvu que ce soit, une fois encore, une authentique croisière pour les apparences qui ne sauvent de rien, sauf de l'ennui.

Les éditions de Minuit feront paraître, à la rentrée, son 4è roman, (il y eut, entre temps, Sigma, en 2017) intitulé "Propriété privée" et dont l'argument nous certifie qu'il fera, une fois encore, la part audacieuse à tout ce qui se rapporte à l'altérité contrariée; car voici comment la maison d'édition présente ce prochain livre:

"Il était temps de devenir propriétaires. Soucieux de notre empreinte environnementale, nous voulions une construction peu énergivore, bâtie en matériaux durables. Aux confins de la ville se tramaient des écoquartiers. Notre choix s'est porté sur une petite commune en plein essor. Nous étions sûrs de réaliser un bon investissement.
Plusieurs mois avant de déménager, nous avons mesuré nos meubles, découpé des bouts de papier pour les représenter à l'échelle. Sur la table de la cuisine, nous déroulions les plans des architectes, et nous jouions à déplacer la bibliothèque, le canapé, à la recherche des emplacements les plus astucieux. Nous étions impatients de vivre enfin chez nous.
Et peut-être aurions-nous réalisé notre rêve si, une semaine après notre installation, les Lecoq n'avaient emménagé de l'autre côté du mur."

Voilà qui nous en promet encore tant et si bien ...

(1) cf. Le je ne sais quoi et le presque rien, Vladimir Jankélévitch, essai, Points/Seuil (2 volumes).

Julia DECK, Viviane Elisabeth Fauville,  © Minuit, Paris, coll. Double, 2014 (1ère édition: 2012), 8 euros.

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