L'enfant LONSDALE et la jeune fille DURAS

Loin des articles nécrologiques circonstanciés, il est bon parfois de prendre quelque recul pour saluer la mémoire, une infime mais importante partie de la vie et de l'oeuvre d'un artiste. Ici, celle de l'acteur et fameux lecteur Michael LONSDALE, décédé le 21 septembre.

UN LONG SILENCE

À la faveur d’une fin de repas pris ensemble dans un restaurant privilégiant la cuisine alsacienne, je me souviens qu’une conversation avec Michael LONSDALE, invité par la Scène nationale de Valence,  pour une rétrospective Marguerite Duras, dans les lueurs étranges d’un début hivernal et à dix jours de Noël, nous avait plongés, tous deux, dans un long silence. L’un de ceux qui fait que votre interlocuteur fait mine de ramasser, sans y penser, du bout de son couteau, quelques miettes de pain tombées sur la nappe de la table, tandis que vous n’osez plus aspirer une bouffée supplémentaire de cigarette (car l’on pouvait encore, le 14 décembre 1999, fumer dans les restaurants), songeant intensément à ce qui vient d'être échangé.

Michael LONSDALE était l’hôte attendu et privilégié de cette rétrospective consacrée à l’auteur de L’Amant et avait, dans ce contexte, lu un récit fort peu connu de la romancière, La Jeune Fille et l’Enfant. Texte qui développait le récit sous forme de chronique publiée, quelques années plus tôt pour le recueil « Les Yeux verts » conçu par Les Cahiers du Cinéma, en lequel Duras se permettait de disserter sur divers sujets mais, surtout, bien sûr, l’expérience cinématographique, avec hommages personnels dédiés à l’endroit de divers cinéastes ou acteurs. Nadine d’Orange racontait ainsi la relation trouble et impossible (on sait que les amours permises et sans frein n’intéressaient pas Duras) entre une monitrice de colonie de vacances et un petit garçon. L’écrivain avait esquissé la trame de cette histoire dans son recueil de textes écrits pour le journal Libération , à la demande de Serge July, qui paraîtra sous le titre de L'Eté 80 (éditions de Minuit) et l’a nourrie pour l'étoffer avec cette Jeune Fille et l’Enfant. (1)

De sa voix à la fois en retrait et martelant cependant certains mots, psalmodiant des phrases qu’il avait fini par connaître par cœur (parce qu’il lisait régulièrement le texte en maints endroits où on l’invitait) Michaël LONSDALE savait faire entendre toute la part imaginaire, fantasmatique, scandaleuse, unique en son genre, de cette relation entre un enfant et une presque adulte, dans la ruine annoncée par avance d’une relation qui ne pourrait, bien sûr, jamais se concrétiser. Je me souviens du grain de cette voix qui avouait être mal assurée, rauque nocturne un peu, parce qu’elle invoquait des faits et des circonstances jusqu’ici inconnus, et le ton sombre parce que presqu neutre, presque factuel, débarrassé, en apparence, de toute émotion qui permettait que les mots du livre s’enchaînent avec la fluidité espérée. La voix d’une idéale vocation qui saisissait simultanément la gravité d’un songe interdit et l’énoncé presque objectivé, par l’écriture, de faits ténus mais sensibles.

Les auditeurs venus au C.R.A.C (scène nationale de Valence, baptisée aujourd'hui le LUX), ce soir-là, étaient comme saisis par un fluide interdisant le mouvement, les hoquets et toussotements pourtant si courants, en pareilles assistances. Aucun froissement d’étoffe parmi les rangs des spectateurs qui suivaient, comme fascinés, cette épopée intime racontée par un comédien colossal. Immense et presque hiératique malgré la voûte de son dos qui trahissait sa volonté de ne pas sembler en surplomb sur quiconque. Jetant, par moments, quelques oeillades vers la salle, hors les feuillets de sa partition. Par empathie pour ses auditeurs.

UNE PHOTO REMARQUABLE

C’est de cette même prévenance dont LONSDALE témoigne sur une photo qui le capture, peut-être malgré eux, en compagnie de Marguerite DURAS. La presque démesure de son corps longiligne s’oppose, en apparence, au gabarit frêle de la cinéaste. Car la photo est prise en 1969 lorsque, avec les comédiens Henri Garcin, Catherine Sellers, Nicole Hiss, Daniel Gélin et Michael Lonsdale, Marguerite Duras tourne Détruire, dit-elle, un de ses premiers films, dans sa propriété privée de Neauphle-le-Château. Cliché pris sur le vif, semble-t-il et qui sculpte, en le radicalisant, ce moment de bref échange par le pur regard, Lonsdale et Duras. Obligeant ainsi la photographie à s’épancher presque uniquement verticalement. Réussissant à la fois à révéler la différence importante des tailles des deux protagonistes et à la gommer complètement pour ne retenir que le vis-à-vis des quatre yeux plantés les uns dans les autres. Comme pour ne retenir que l’essentiel : une tendresse immense et réciproque entre ces deux êtres-là, au-delà de ce qui se produit entre un écrivain et un acteur.

Et c'est cette photo-là qui fut judicieusement choisie par la scène nationale pour figurer en iconographie principale de son cycle Duras qui dura plus d'un mois.

Sans que l'on se soit concertés, Michael Lonsdale et moi-même avions privilégié des textes de Duras relatifs au monde de l'enfance. Lui, donc, avec La Jeune fille et l'Enfant (le 14 décembre 1999) et moi avec un montage (intitulé La Nuit de l'enfance) de textes que j'avais cousus et fait interpréter à de jeunes étudiants de ma classe d'art dramatique de la Comédie de Valence (CDN) où je travaillais. Textes extraits d'interviews de l'auteur, de dialogues de films, de la pièce Agatha, ou de son roman La Pluie d'été (le 7 janvier 2000).

Michael LONSDALE et Marguerite DURAS, photo: Jean MASCOLO, collection particulière, tous droits réservés Michael LONSDALE et Marguerite DURAS, photo: Jean MASCOLO, collection particulière, tous droits réservés

 Cette photo, (que vous ne trouverez nulle part sur le Web), signée Jean Mascolo, l’enfant unique de Marguerite Duras qui venait régulièrement l’assister dans son travail de réalisation cinématographique, résumait en effet parfaitement non seulement les relations facétieuses, personnelles et singulières entre Lonsdale et Duras, mais suggérait aussi de manière indéniable qu’entre les deux, le goût du jeu et de la complicité passait au premier plan.

L’un comme l’autre, de façon directe ou pudique, ont souvent évoqué ces moments essentiels de rassemblement de deux consciences, deux sensibilités vraiment jumelles. Et où intervenait presque invariablement la recherche absolue du fou rire à épuiser ensemble. Car ces deux-là savaient non seulement travailler ensemble, y compris pour les projets artistiques les plus essentiels, mais aussi délester la part de sérieux qui entachait immanquablement leurs humeurs d’un trait d’angoisse réel.

Comment ne pas sourire en contemplant ces deux corps qui font mine de s'affronter dans une verticalité radicale? Y'a-t-il, à l'heure actuelle, semblables amitiés, relations confraternelles fortes parmi des créateurs qui n'hésitent pas à s'évader ensemble le temps d'une pause pendant un tournage, des répétitions et que des photographes sauraient ainsi saisir pour en capturer tout le sel et les halos seulement flous du mystère? Il paraît évident, au bout d'un moment, si l'on prend le temps de scruter la photo, que l'élan protecteur de l'un vis à vis de l'autre est une relation fortement transitive. Et non pas, comme d'abord le simple coup d'oeil superficiel voudrait le faire accroire, que l'instinct de respect de l'autre ne vient seulement que de celui qui est plus grand et à qui, par convention, on confierait le rôle ou la tâche de veiller sur l'autre. Comme, subtilement, Lonsdale se voûte à peine vers son interlocutrice, laquelle, par un réflexe tout aussi pudique, enfonce un peu son cou pour atténuer l'effort de sa tête à se hisser vers les yeux de son camarade. Pas plus qu'elle n'affaisse son épaule, malgré l'emprise d'une main qui ne la saisit pas comme pour se l'approprier mais pour l'envelopper à peine contre lui... Même le parasol, un peu bancal au-dessus d'eux, semble s'excuser de jouer les figurations dans ce cliché unique et exemplaire.

 Michael LONSDALE a toujours été l’acteur qui savait le mieux accepter des aventures théâtrales et surtout cinématographiques qui engageaient très loin sa figure faussement austère et quasi religieuse (faut-il rappeler ici le nombre de rôles de prêtres, croyants, que divers cinéastes lui proposèrent, tout au long de sa carrière ?) tout en sachant fort bien saper l’excès de fausse dignité en le mâtinant de gestes, mots, expressions au contraire délirants, obscènes même (mais avec une élégance qui ne déparait jamais son allure reconnaissable entre toutes). Sa rencontre avec Duras fut déterminante surtout lorsqu'ils tournèrent ensemble India-Song (d'après Le Vice-Consul, roman), parce que, disait-il, la cinéaste le conduisit à tellement crier tout ce qu'il ne savait pas qu'il le pouvait, qu'il eut l'impression, après ce qui lui parut une épreuve, que cela le libéra de toute chaîne.

C'est justement et surtout de cela dont nous avions parlé, à la fin de ce repas du restaurant alsacien à Valence. De la nécessité des cris, de la valeur des mots et des cris intérieurs et des cris faussement aphones de toute enfance. Des mots parfois gorgés de pleurs -qui n'ont pas toujours l'amertume des chagrins âcres- qu'il faut savoir donner à percevoir à l'auditeur, au spectateur. De l'importance absolue des secrets et des cris. Du secret de l'écrit qu'il faut savoir à peine soulever mais tout de même laisser entendre, percevoir, suggérer, en le voilant aussitôt par un silence.

Qui dira, écrira les secrets précis de cette science, justement, doit-elle, peut-elle s'écrire, puisqu'elle ne peut se confier que lors d'un long silence?

SECRETS ET CRIS

Il m'est alors apparu, dans un bref éclair de conscience ou de compréhension seulement intuitive, que Michael LONSDALE n'avait évidemment pas choisi par hasard ce récit de La Jeune fille et l'Enfant pour invoquer la mémoire à la fois littéraire et personnelle de son amie écrivain. Que, sans doute - mais en était-il lui-même un tant soit peu persuadé? - cette liaison innommée entre la jeune monitrice de colonie et un petit garçon qui se distingue des autres parce qu'il ne se mêle pas au reste du groupe, parce qu'il semble vouloir jouer seul et non en compagnie, ressemblait aussi et symboliquement à cette amitié nouée entre Duras et lui.

Car la romancière et cinéaste a souvent choisi Michael LONSDALE pour figurer ses personnages masculins les plus emblématiques d'une mise à l'écart sociale ou politique. Stein, le Juif, dans Détruire dit-elle (2), le Vice-Consul de Lahore dans India Song, qui crie et pleure dans les jardins de l'ambassade sont fraternels de ce petit garçon repéré par une monitrice qui s'attache plus que de raison à lui.

Et l'acteur a confié dans ses tentatives ludiques de mémoires, d'autobiographie (3), qu'enfant, il ne voulait que jouer, qu'il ne comprenait ni ne supportait qu'on le dérange ou l'appelle pour interrompre ce goût immodéré du jeu (pour les repas par exemple). Qu'il était foncièrement à part, dans des groupes, éloigné des préoccupations ou centres d'intérêt des autres enfants.

Alors, reviennent, comme en un écho qui ne s'épuiserait jamais, le souvenir des mots de l'oeuvre mis presque miraculeusement debout, en mouvement, par la voix de Michael LONSDALE, ce soir-là, à Valence. Comme gorgés de cette relation fusionelle entre un acteur et sa maïeuticienne de metteuse en scène.

" Il pleut.

Il pleut sur la mer, sur les forêts, sur la plage vide. Il pleut.

Il n'y a pas les parasols même fermés de l'été. Le seul mouvement, sur les hectares de sable, ce sont les colonies de vacances.

Cette année, ils sont petits. Très petits, il me semble.

De temps en temps, les moniteurs les lâchent, afin de ne pas devenir fous.

Les enfants arrivent en criant. Ils traversent la pluie, ils courent le long de la mer. Ils hurlent de joie. Ils se battent avec le sable mouillé.

Au bout d'une heure, ils sont inutilisables. Alors, on les rentre. Et on les fait chanter "Les Lauriers sont coupés".

Sauf un.

Un qui regarde. L'enfant. L'enfant aux yeux gris.

-Tu ne cours pas ?

Il dit non. Il regarde les autres chanter. On lui demande: - Tu ne chantes pas ?

Il dit non. Et puis il se tait."   (1)

Ainsi agissait Michael LONSDALE, raconte-t-il, lorsqu'il prit ses premiers cours de théâtre mais qu'il se contentait souvent de regarder ses camarades monter sur la scène. Jusqu'au jour où, contraint par Tania Balachova, l'actrice et enseignante, il fut obligé de commencer à se défaire de cet isolement obstiné en lequel il semblait vouloir se complaire. Paniqué à l'idée d'être renvoyé du cours auquel il tenait tant, pourtant, il sut déshabiller ses appréhensions et lâcher alors l'humeur vraie d'une sincère colère.

Tous les grands acteurs, tous les grands artistes grandissent, au fur et à mesure qu'ils ne mesurent pas vraiment que sans la réconciliation des contraires, il ne peut y avoir vraiment de preuve probante d'un vrai talent.

Chez Michaël LONSDALE, s'apprivoisèrent ainsi tour à tour puis en même temps les Cris et les Secrets. C'est dans cette apparente dichotomie qu'il avança ainsi, toujours, au gré des films, oeuvres dramatiques, écritures qui façonnèrent et fascinèrent tant de comparses.

C'est ce faux "entre deux" qui fut le garant absolu de la mémoire que tout spectateur de film ou de théâtre ou de lecture a conservée de lui.

Unanimement.

une des pages du programme du cycle DURAS, C.R.A.C. Scène nationale de Valence, 2009 (pdf, 222.5 kB)

Notes:

(1): "La Jeune fille et l'Enfant", in Marguerite Duras, Cahiers de l'Herne, Paris, 2005.

(2): voir https://blogs.mediapart.fr/denys-laboutiere/blog/051213/detruire-disait-elle-ou-la-brulure-de-lecriture

(3): Le Dictionnaire de ma vie , en collaboration avec Anne-Isabelle Tollet, Éditions Kero, septembre 2016.

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