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Billet de blog 10 mars 2015

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SAMUEL SIGHICELLI ET SON ÉLOGE DU CHANT D'HIVER NOCTURNE

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Au Théâtre de la Renaissance d’Oullins, désormais dirigé par Gérard LECOINTE, depuis cette saison 2014-15, la création de Chant d’hiver, par Samuel SIGHICELLI, musicien/ metteur en scène, et dans le cadre des « Journées Grame » de Lyon, a fait partie (du 24 au 26 février derniers) des spectacles notoires qu’il y avait lieu d’aller entendre et voir pour affûter, s’il est besoin, une sensibilité visuelle, auditive et intelligente.

 L’arrivée des musiciennes (Claudine SIMON, pianiste et Élise DABROWSKI, contrebassiste) s’effectue comme au commencement d’un concert classique. Mais, fort vite, cette convention est déroutée par les sons qu’elles distillent dans l’espace encore enténébré. Grincements d’archet, trituration des cordes essaiment la scène dans sa résonance encore vierge, comme des flocons de neige sur un paysage scénographique qui dit la glace, l’extrême des températures de froidure.

 Le comédien Dominique TACK – vu chez Joël POMMERAT-  émet à son tour les premières lignes du carnet d’un explorateur imaginé par l’écrivain Tanguy VIEL, qui, à cette occasion, a en effet, composé un texte narrant diverses expéditions dans l'Antarctique. Texte auquel Samuel SIGHICELLI, concepteur de ce Chant d'hiver a ajouté l'un des Hymnes à la nuit de NOVALIS, ainsi que les vrais-faux carnets du glaciologue Claude LORIUS. Prose au naturalisme apparent qui sera néanmoins relativisé par une superposition subtile, qui tuile habilement, mais jamais de façon démonstrative, des extraits de « lieder » signés Willem MÜLLER sur la musique de SCHUBERT (Winterreise) (et dont la traduction est projetée, par intermittence, en fond de scène) ou encore, pour la musique de SCHUMANN (Mondnacht) EICHENDORFF, auteur romantique allemand un peu oublié (il faut relire ses Scènes de la vie d’un propre à rien, roman d’éducation fort étonnant à plus d’un titre). Joseph Von EICHENDORFF, issu du mouvement romantique germanique est plutôt bien choisi, puisque le spectacle se propose de coudre, par effets d’échos, une superposition entre les affres propres au voyage à celles de la déréliction amoureuse.

 Car ce Chant d’hiver croise parfaitement et sans jamais déroger à ce principe, la coïncidence jamais fortuite qui s’opère – pourvu qu’on veuille bien y réfléchir – entre deux évasions : le goût de l’exploration et celui de la déception sentimentale. Au mitan desquels la plongée en apnée vers des abysses fort sombres de celui qui s’y soumet, s’avère risquée.

 La musique de SCHUBERT et de SCHUMANN – jouée ou adaptée  – avec les paroles qui sont ainsi mêlées, narre la lente traversée hivernale d’un homme qui peine à se remettre d’un échec amoureux.  Tandis que l’explorateur conte ses déboires et ses (dés)espoirs dans un contexte rude. Et que tous deux, ainsi, plongent donc, sans protection aucune, démunis, dans les tréfonds de l'inconfort. Mais jamais cette proposition ne plombe le moral; on assiste plutôt à l'enchantement positif qui prévaut à la découverte. Le spectateur est ainsi convié à être, à son tour, malgré le confort de son fauteuil en une salle de spectacles, un explorateur attentif et consentant, créateur de ses propres divagations au gré de cette proposition sensible.

 Sacrée gageure que d’essayer de décrire ainsi un « spectacle »  qui procure de belles  surprises, - qui mobilise à chaque instant l’attention - essentiellement impressionnistes.  Et personne n’est obligé de maîtriser toutes les références ci-dessus évoquées, tant le déroulement des diverses séquences qui se suivent, fortifie aisément la certitude qu’un réel travail dramaturgique (chose devenue fort rare, reconnaissons-le surtout dans les propositions pluri-disciplinaires) est parfaitement maîtrisée. Sans l’inconvénient d’un didactisme forcené, bien au contraire. On pressent, dès lors que l’auteur Tanguy VIEL, autant que le metteur en scène Samuel SIGHICELLI et ses interprètes, ainsi que les autres complices artistes (Fabien ZOCCO, pour le graphisme vidéo, Nicolas VILLENAVE pour les lumières, Élodie MONNET pour la scénographie, Max BRUCKERT au son et à l’informatique musicale, Maria Dan VALLE, chorégraphe) ont su, ensemble, s’imprégner d’images, sons, textes et chants, au point de les conjuguer de manière réellement artistique et en rendre toute la saveur sans que les uns ou les autres ne tentent de prendre le dessus.

 On n’est pas loin de penser (un peu) à la démarche artistique d’un Heiner GOEBBELS, sans que, pourtant, jamais on ne puisse soupçonner la moindre tentative d'aucune imitation. Sauf que le résultat donne, comme avec GOEBBELS, une fresque dont le souvenir vous reste en mémoire longuement. Il faut aussi évoquer la teneur des projections vidéographiques à la fois abstraites (formes qui évoluent, comme un grain de glace passé à la loupe, agrandi, déformé, animé selon diverses combinaisons) ou des visions de chutes de neige battantes zébrant le cyclorama du fond de scène, tandis que des tôles froissées mais mobiles, agitées par un vent qu’on devine hivernal, agit comme des reflets non dérisoires. La seule réserve qu’on pourrait avancer se situe sur l’abus, parfois, de ce recours aux images vidéos, par leur répétition pas forcément toujours utile. Celles-ci gagneraient, en effet, par leur raréfaction, à être encore justement plus éloquentes.

 SIGHICELLI, c’est évident, agit comme un artisan, sachant manier ainsi divers matériaux à la fois concrets et évanescents. Mais qui confèrent à ce Chant d’hiver la puissance jamais crâneuse d’un poème scénique à la fois sensible et intelligent. La qualité des interprètes, la malice qui consiste à mêler anecdotes et considérations scientifiques, la musicalité et les vers poétiques tantôt mélodiques ou savants, donnent à cette fresque très plaisante la résolution de ne pas dédaigner une telle saison mais d’en apprivoiser justement aussi les nuances et les beautés. Rien, dans ce rituel, ne s’énonce bien sûr sacralisé, et pourtant on goûte, avec une réelle gourmandise sensorielle, la spiritualité jamais surplombante, de ce Chant d'hiver. Puisque, au fond, rechercher les origines du Monde, ou les raisons d'une rupture amoureuse, n'est-ce pas, conjointement, viser sinon le "divin", mais l'accès à une spiritualité qui sauve parce qu'elle parvient à nous maintenir en vie... à nous "sauver", même de manière provisoire?

 C'est à tout cela que l'on songe lorsque, rentrant chez soi, on recherche, en sa bibliothèque, pour les relire et prolonger ce plaisir permis par le spectacle de SIGHICELLI, deux textes littéraires qui ont autrefois compté et rappellent, à leur manière,  cette même évasion bienvenue :  Le Voyage d’hiver de Georges PEREC (une nouvelle de l’an 1980, restée longuement inédite, parue aux éditions Seuil dans la collection "La Librairie du XXè siècle" en 1993) et Après-midi d’un écrivain de Peter HANDKE ( Gallimard, collection "Arcades", 1987) : cheminement au départ prosaïque de l’auteur vers la ville distante de quelques kilomètres depuis sa demeure, une fin d'après midi d'hiver qui lui fait retrouver le sursaut de vivre, au coeur de ce moment réputé hostile mais dont la promenade, ce jour là, va lui procurer bien des réjouissances, même infinitésimales, oubliées...

Superbe!

 Dates des prochaines représentations :

 -bientôt : 26 & 27 mars à la Maison de la Musique de Nanterre (92)

-puis, à l’automne prochain (saison 2015-16) : Théâtre de Privas (07), Train-Théâtre de Portes-les-Valence (26) , Espace Albert-Camus de Bron (69), Théâtre de Vienne (38).

pour visionner quelques photos du spectacle signées Bertrand STOFLETH: http://b.stofleth.free.fr/Invites/SighicelliChantdHiver/

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