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Billet de blog 11 août 2018

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DIX HEURES ET DEMIE DU SOIR EN ÉTÉ de Marguerite DURAS

C'est loin d'être une nouveauté. Mais un roman qu'on peut relire avec plaisir au moment des escapades estivales? Il signe en tout cas le début d'une stylistique qui deviendra unique et originale.

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Roman de Marguerite DURAS publié en 1960, d’une facture encore classique, Dix heures et demie du soir en été constitue une vraie charnière entre les récits antérieurs et l'avènement d'oeuvres radicalement plus exigeantes comme Détruire, dit-elle, ou Le Ravissement de Lol V Stein. Puisque, sous les apparences d’une intrigue conventionnelle, ce roman de Marguerite DURAS donne sa pleine mesure à une écriture qui mûrit déjà des particularités stylistiques originales. Avec le risque, parfois, de frayer trop avec l'artifice.

L'intrigue est mince: un couple, Maria et Pierre, accompagné de leur fille Judith et de leur amie Claire, partent en vacances d’été pour l’Espagne. Entre chaleurs accablantes et orages pas même bienfaisants, se jouent des tensions à géométrie variable mais qui se croisent de façon non hasardeuse : Maria semble se résigner à trop bien savoir à quel point Claire est la maîtresse de son mari. Tandis que la police d’une petite ville où ils se sont arrêtés pour faire une halte avant de rejoindre Madrid, traque Rodrigo Paestra, un criminel qui a tué sa jeune femme et l’amant de celle-ci, Toni Perez.

Peut-on imaginer histoire en apparence plus banale, comme ironiquement conçue comme l'une qui structurerait un roman ni tout à fait à l’eau de rose ni vraiment roman noir ?

ORAGES AUX CAPRICES INTERMITTENTS

Le parallélisme et les échos nombreux entre les deux forfaits et adultères se laissent, cependant, percevoir bien vite et se révèlent efficaces pour, à la fois, nuancer réciproquement un crime sordide et les dernières cendres d’une passion qui n’en finit pas de s’éteindre et cependant déjà consumée.

On retrouvera cette même obsession d’amours croisées et qui ne s’opposent pas de façon aussi nette, plus tard, dans la bibliographie de DURAS, bien sûr avec Le Ravissement de Lol V Stein.

Mais Dix heures et demie du soir en été annonce déjà la volonté de marquer, par ce qui ne sera pas encore des tics expressifs, dans l’écriture, une singularité qui deviendra l'empreinte imaginative d’un écrivain qu'on pastichera, vingt ans plus tard, tant et plus.

Sauf que cette originalité n’est ni pose ni posture. Mais que le récit est impeccablement scandé, régulièrement, comme en peinture, par une observation et une consignation des paysages noyés par les orages aux caprices intermittents.

"Le ciel est toujours bas et court, toujours happé par un vent très fort, vers l'ouest. Il est visible, dans sa couche parfaite jusqu'à l'horizon. Et visibles aussi sont les limites de l'orage qui tente de gagner plus avant les contrées claires du ciel."

"Voici enfin l'averse. En quelques secondes elle remplit les rues. La terre est trop sèche et n'arrive pas à boire tant de pluie. Les arbres de la place se tordent sous le vent. Maria voit leur cime apparaître et disparaître derrière les arêtes des toits et, lorsque les éclairs illuminent la ville de la campagne, dans leur blême clarté, dans le même temps, elle voit la forme fixe et noyée de Rodrigo Paestra agrippée autour d'une cheminée de pierre sombre."

Ce dernier extrait est éclairant à plus d'un titre: car l'idée et le motif de l'ombre sont majeurs dans Dix heures et demie du soir en été. Silhouette anonyme que Maria s'obstine à repérer comme celle du criminel duquel elle veut se rapprocher, profil noir de sa fille qui se repose auprès d'elle dans le couloir de l'hôtel où la tenancière s'est résolue à faire dormir les clients en surnombre, ombres du souvenir d'un passé amoureux pleinement vécu avec son mari désormais volage: l'ensemble des éléments et personnages ainsi évoqués se découpent dans un clair-obscur qui nimbe les mots, phrases, paragraphes, chapitres du livre. Et, symboliquement, voilent la transparence des enjeux. On ne sait si Maria qui sait que le criminel hante les toits, se rapproche vraiment de lui ou si son accoutumance puis son manque d'alcool la fait chavirer au point d'identifier des formes qui n'habitent que son imagination, mais le récit parvient magistralement à amalgamer ainsi des points de vue incertains avec des descriptions presque objectives, impressionnistes, de visions qui étourdissent les sens et la raison.

On s'interroge, dès lors, sur le refus têtu que DURAS a opposé à la proposition qui lui fut faite, par les critiques littéraires de l'époque, d'être assimilée à cette Ecole du Regard que représentait le "Nouveau Roman" et à laquelle, sans faire davantage de concessions mais sans non plus en contrarier la volonté, sa consoeur Nathalie SARRAUTE s'était ralliée, même malgré elle. Car Dix heures et demie du soir en été est, selon nous, le roman le plus fraternel des obsessions choyées par le Nouveau Roman. Il est même plus concret et surtout bien moins formaliste à outrance que La Modification de Michel BUTOR, que La Jalousie de Alain ROBBE GRILLET.

UN SIMULACRE DE LIVRE DE PLAGE

L'avantage de ce récit que son titre vante d'être à la fois nocturne et estival, c'est à dire conjuguant noirceur et lumière, est qu'on peut le conquérir plus aisément que les propositions littéraires presque trop provocantes de ROBBE GRILLET et BUTOR. Car ce roman est un trompe-l'oeil. Une curiosité stylistique qui défie l'entendement. Il semble ne rien dissimuler de ses artifices littéraires, tant la plupart des phrases paraît avoir été sculptée dans le gel d'une lourdeur d'atmosphère empesée, il semble même être fier d'aligner autant d'afféteries exhibitionnistes et, justement, parvient, par ce choix, à démontrer que la saison des congés est elle-même une concession accordée à la vanité de l'idée même des vacances. Laquelle favorise, justement, l'emprise consentie à l'artifice et à la feinte, voire à l'hypocrisie des attitudes. Il emprunte aux registres des récits catastrophistes relatant des fins du monde, leur lot de descriptions quasi apocalyptiques. La tranquillité de ce village dérisoire à des kilomètres de Madrid restant, bien entendu, le cadre idéal fantasmé pour y graver une double histoire rocambolesque.

Illustration 1

Simulacre de livre de plage au titre pourtant aguicheur, Dix heures et demie du soir en été permet d'appréhender l'écriture de DURAS si particulière désormais, avec ce livre, qu'elle déroute à la fois le lecteur néophyte mais aussi le critique avisé.

Bien mal adapté au cinéma par un Jules DASSIN trop peu rigoureux (à commencer par le choix de Mélina MERCOURI, que les excès de jeu désavouent, dans le rôle de Maria) (1), le roman de Marguerite DURAS a aussi su saisir la sensibilité de Françoise HARDY qui, dans son album injustement boudé de 1996, "Le Danger", consacra un titre dévolu à l'hommage pour ce récit de DURAS. Les choix d'orchestration et de composition musicale de Rodolph BURGER ont le mérite de tenter de traduire musicalement les tombereaux de pluie célébrés par DURAS mais on peut aussi légitimement regretter que la voix d'HARDY soit couverte à ce point par les stigmates orageux conférés par la musique qu'il faut vraiment dresser l'oreille pour distinguer la pertinence des paroles.

Décidément, ce Dix heures et demie du soir en été ne peut sans doute être appréhendé que par une lecture attentive du roman, hors toute adaptation jusqu'ici impossible à envisager, compte tenu de son originalité formelle.

Peut-être, plus tard, se trouvera-t-il une ou un artiste qui sauront mieux le retranscrire en un autre langage que celui du roman. Lequel, sans doute, sans même le vouloir tout à fait, est si bien conçu qu'il sait, à l'avance, que rien ne saura le remplacer hors son 'écriture décidément et indubitablement originale...

note: (1) : le film de Jules Dassin d'après le roman de Duras date de 1966. En 2015, le réalisateur Fabrice Camoin, dont c'était le premier long métrage, a adapté également Dix heures et demie du soir en été, sous le titre "Orage" avec, dans les rôles principaux, Marina Foïs, Sami Bouajila, Valérie Donzelli.

Francoise Hardy - Dix Heures En Eté - Le Danger - 1996 © bonzoboydog

Françoise HARDY - Dix heures en été, in Album Le Danger, 1996.

Comment décrire
Le jardin dévasté
Dix heures du soir en été...

À quoi bon vous dire
Le chaleur lourde
D'avant la foudre?

La vie qui part
La terre qui s'ouvre
Le feu aux poudres...

Dans leurs regards
Entre leurs mains, la fin de l'histoire...

À tout jamais
La beauté niée
Détournée...

L'orage éclaté

La pluie qui tombe

Dans un fracas de fin du monde...

On aimerait rire
Des faux soupirs...
Au moins lui dire...

Le vain miroir
Qu'elle tend, les fards...
Le vent qu'elle vend...

Comment décrire
Tout le carnage
D'après l'orage?

Dix heures en été:
La nuit qui tombe
Dans un néant de fin du monde...

Il devrait fuir
Les faux sourires
Se dessaisir

Du vain miroir
Qu'elle tend, des fards
Du vent qu'elle vend...

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