"LES HUIT MONTAGNES" de Paolo COGNETTI

Pour contrer un abattement profond suite à de trop grandes désillusions, l’écrivain italien Paolo COGNETTI abandonne tout et va se réfugier dans les Alpes. Là, seul et coupé du monde, il conçoit « Les Huit Montagnes ». Un récit prégnant. D'amitié poétique.

Parce qu’il s’était investi, en sus de son travail d’écrivain, à peine âgé de 30 ans, dans la fondation d’une association d’intégration sociale, pendant sept années, à la Bovisa, secteur du nord de Milan (où le film Rocco et ses frères de Visconti fut réalisé) en une friche industrielle désaffectée, et que l’échec final, au bout de l’impasse, a fini par lui ruiner le moral, COGNETTI, en 2007, regagne le Val d’Aoste, un lieu de vacances estivales de son enfance et se réfugie au hameau d’Estoul où cohabitent, l’hiver, à 2000 mètres d’altitude… 4 habitants – dont lui-même… Loin de vivre cet isolement volontaire comme une contrainte mais au contraire favorisant sa concentration et son inspiration, il tente de dompter l'écriture et de s'y soumettre pour survivre, surtout moralement...

SE LIBÉRER DE TOUT, SAUF DE LA...  SOLITUDE

 Et, là, est né, d’abord Le garçon sauvage (paru aux excellentes éditions Zoé en 2016 puis ré-édité en 2017 en 10/18) qui narre son emménagement en cette contrée digne d’un Vendredi ayant acquis son île d’indépendance farouche. D’ailleurs, cet aveu, consigné entre les pages du livre sous titré « carnet de montagne » est aussi limpide que les eaux des torrents qui serpentent en bas, dans la vallée : « Je pourrais me libérer de tout, sauf de la solitude ». L’encore très jeune misanthrope malgré lui guette les escapades des animaux qui peuplent son royaume, seuls bruits qui viennent défier l’accoutumance indispensable au silence. Et pourtant, on devine, entre les lignes, que l’épreuve ne va pas de soi. L’auteur avoue quand même des larmes versées contre la joue froide d’une roche, un jour d’épuisement, les efforts consentis aussi pour se détacher de tout et de tous, aller jusqu’au bout de ce que d’aucuns nommeraient « folie ». On songe immanquablement parfois au long métrage « Into the wild », sauf que le nomadisme du protagoniste du film de Sean Penn, devient sédentarisme sous la plume de COGNETTI. Ce qui revient, à peu de détails près, au même. Dans un cas comme dans l’autre, trouve-t-on vraiment la liberté ou même un ersatz ombrageux à cette prédisposition ? Rien n’est moins sûr. L’auteur ne cache pas les obstacles nombreux qui interdisent de se sentir pleinement satisfait en se retirant du monde. C’est alors qu’il appelle à la rescousse pour solidifier son endurance, bien des auteurs qui lui offrent, en miroir, leur propre obsession.

« Il aimait Thoreau et en avait adopté le manifeste : "Je suis parti dans les bois parce que je désirais vivre de manière réfléchie, affronter seulement les faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu'elle avait à m'enseigner, et non pas découvrir à l'heure de ma mort que je n'avais pas vécu. ». (1)

A la différence d’Alceste ou de la performance pour s’épater d’abord soi-même suggérée par le tour du monde de Christopher, le héros du roman de Jon KRAKAUER que Sean PENN a donc adapté, cette expérience vise à faire se réconcilier COGNETTI avec le genre humain. Non de cultiver une appétence morbide pour la non sociabilité obstinée.

 DE QUEL CÔTÉ COULERAIT L’EAU DE L’AVENIR ?

 Les huit montagnes, quant à elles, une année plus tard, vont transfigurer l’aveu autobiographique en fable plus universelle et mettre ainsi en présence, cette fois,  deux personnages qui se séduisent amicalement malgré leurs dissemblances apparentes : Bruno, le garçon des montagnes et Pietro, l’enfant urbain. La dichotomie est la figure de style qui irrigue le flot tranquille et simple d’un récit qui se garde bien d’opposer deux mondes aux antipodes. Car, autant le signaler, même tardivement, COGNETTI ne cherche jamais à éblouir par une stylistique éventuellement novatrice. C’est sans doute pour cette raison que l’auteur est tant plébiscité par les lecteurs d’œuvres aux propos authentiques et sans afféterie. Ce qui ne veut bien évidemment pas dire que le simplisme soit à l’œuvre. Bien au contraire.

Pietro et Bruno ont tous deux 11 ans. Dans les années 80. Pietro (comme COGNETTI, enfant) vit l’hiver à Milan et l’été à Grana (Val d’Aoste), saison pendant laquelle Bruno lui fait découvrir quelques uns des secrets des glaciers, des alpages qui meublent, de façon fière et imposante, son cadre de vie.

Puis, vingt ans plus tard, revenant sur ces sommets délaissés, une fois les chapitres de l’enfance refermée, les deux amis se retrouvent et permettent à Pietro le Milanais, de mesurer le temps et la distance parcourus dans l’écoulement hâtif des ans qui n’offraient plus la saveur singulière d’une confrontation avec la nature.

Un voile de tristesse ténu, tantôt volage, tantôt plus insistant, comme l’ambivalence de la brillance d’un vernis voulant dissimuler son usure, est jeté sur la trame de ce récit. Parce que l’ombre des pères, même remplacée par celle - éventuellement aussi sévère qu’inatteignable des montagnes qu’ils font mine de vouloir conquérir - , semble jeter une opprobre insoluble sur leurs destins respectifs et cependant communs à eux deux.

 Si ce récit semble si indispensable, dès lors qu’on l’a lu, c’est sans doute parce que, sans insister, il bannit les idées préconçues, les constats proverbiaux à sens trop simple. Témoin, cet extrait : «  Tu le vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où l’avenir ? » Je réfléchis. Cette question-là me paraissait déjà plus facile. Je répondis ce qui me paraissait le plus évident : « L’avenir est du côté où l’eau descend, en contrebas.
– Faux, décréta mon père, et heureusement !
»

 Reste, surtout, comme un précepte à jamais vérifié, à la fois par tout le monde et cependant par chacun mais ici gravé par les deux garçons, au maillet, sur la paroi d’une roche (celle-là même où, dans Le garçon sauvage COGNETTI a incliné son visage empli de larmes ?) cette sentence : « C’est dans le souvenir que se trouve le plus beau refuge ».

Qui oserait prétendre qu'au dedans de son for intérieur, il n'a pas ressenti qu'effectivement, la ouate du souvenir même le plus dérisoire, a pu lui servir de bouée ou de cordage, lui permettant alors de ne pas sombrer?

Précisons, enfin, car ce n'est pas rien, que l'auteur italien cite souvent la poétesse Antonia POZZI, dans ses écrits. D'elle, on retiendra surtout ces vers, afin de demeurer en proximité avec la poétique de COGNETTI:

PRÉSAGE

L'ultime lueur hésite

entre les doigts joints des peupliers –

l'ombre tremble de froid et d'attente

derrière nous

et serre lentement les bras tout autour

pour nous rendre plus seuls –

Tombe l'ultime lueur

sur la chevelure des tilleuls –

dans le ciel les étoiles font des bagues

aux doigts des peupliers –

 Quelque chose descend du ciel

vers l'ombre qui tremble –

quelque chose traverse

nos ténèbres

comme une blancheur –

peut-être quelque chose qui n'est

pas encore –

peut-être quelqu'un qui sera

demain –

peut-être une créature

de nos pleurs –

 Milan, 15 novembre 1930

 Les Huit montagnes, quant à elles, ont été couronnées, l'automne dernier, par le prix Médicis Etranger 2017.

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Note: (1): Henry David THOREAU, Walden or life in the woods (Forêts, ou la vie dans les bois). 1854.

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