"La vie est un studio de hasard": une rencontre avec Heiner GOEBBELS

Hier au soir, se tenait, au GOETHE-Institut de Lyon, toujours dans le cadre de la Biennale Musiques en Scène et grâce au GRAME, une rencontre publique avec le compositeur et metteur en scène Heiner GOEBBELS, interviewé par Nicolas EHLER. L'occasion, plutôt rare, de l'entendre confirmer ce que nous avions pressenti, jusqu'ici, quant à la démarche artistique de l'auteur, entre autres, de Stifters Dinge.*

 Pour expliciter son parcours, (l'artiste est né en 1952), Heiner GOEBBELS commença à raconter qu'il se fit connaître en réalisant et en inventant des pièces radiophoniques. Mais, parce que la littérature avait pour lui toujours compté, qu'il ressentit ensuite très vite le besoin de porter à la scène, des oeuvres en prose ou poétiques qu'il estimait fondamentales: CANETTI, BECKETT, STIFTER, STEIN, BLANCHOT afin d'élargir le seul champ acoustique de la musique, et pour y faire résonner divers niveaux d'interprétations.

Le souvenir, pour lui, des années 70, reste attaché à l'idée qu'il s'agissait là d'une période "anti-autoritaire". Qu'ainsi, sur scène, pouvaient s'architecturer sans contrainte, des espaces qui n'imposaient rien. Il maintint cette opinion jusqu'au bout de l'entretien, faisant référence naturellement à l'écrivain et metteur en scène Heiner MÜLLER, auprès duquel il connut le bonheur de travailler. Lequel MÜLLER lui transmit donc ce goût de ne pas asséner de "vérités politiques" mais que c'est par l'oeuvre elle-même qu'un artiste peut inviter le public à affûter son regard politique.

Sus donc, aux "messages" à vocation péremptoire : l'oeuvre doit demeurer ouverte le plus possible, aux impressions, sensations, pensées qui traversent l'esprit du spectateur-auditeur. Que s'il y a "utopie" exprimée sur la scène, c'est par la forme et non par le sens ou le contenu des mots énoncés ou par un langage trop élaboré et totalitaire, qu'elle peut advenir. 

Qu'il ne sert décidément à rien d'essayer de décrire une "réalité" avec un sérieux impondérable: que c'est la scène elle-même qui doit être prise au sérieux, non le pseudo reflet de cette réalité. Puisqu'il s'agit que le spectateur-auditeur reste actif pendant toute la durée d'une représentation. Et que, communément, l'apport des textes de BRECHT et celui de la musique "impulsive" de Hanns EISLER, lui permirent d'acquérir une conscience assez radicale: il faut savoir s'intéresser à tout (musique, architecture, littérature, etc) pour concevoir le moindre opéra. 

L'écrivain Gertrude STEIN est aussi essentielle, pour Heiner GOEBBELS (et inspira, donc, ces Chants des guerres que j'ai vues, d'après Wars I have seen, présentées au Théâtre des Célestins depuis hier soir). Et surtout son oeuvre The making of America (révélée entre autres par HEMINGWAY) quasi intraduisible sur un plateau, selon l'artiste allemand. Que STEIN, par ses livres, montre à quel point il est justement difficile, voire quasi impossible, de trouver son propre langage pour évoquer "la guerre". Et donc, toute chose appréhendée de manière générique. Qu'une méta-fiction, une interrogation sur l'écriture doivent inter-agir et s'exposer, se raconter, plus que les fictions elles-mêmes. Consterné par deux traductions pour lui trop approximatives de Wars I have seen, qui condensent mille pages en un peu moins de trois cents, l'artiste prit le soin d'en faire concevoir une nouvelle, bien plus respectueuse du jeu des redondances, de la syntaxe et de la musicalité originelles.

Souriant malicieusement, Heiner GOEBBELS fit ainsi part de son étonnement quant à l'esthétique contemporaine, selon lui inadaptée à notre XXIè siècle, encore aujourd'hui, sur les principales scènes des opéras ou théâtres européens. 

La grande valeur des oeuvres de BECKETT, BLANCHOT, CANETTI, STEIN, réside dans le fait qu'elles incitent à un travail de recherches non pas tant intellectuelles que concrètes, rythmiques, grâce à une prosodie qui favorise et encourage la scansion, l'allitération, les sonorités. 

À la question de savoir comment il concevait ses fresques théâtro-musico-opératiques, l'artiste avoua qu'il veillait à ne rien préméditer. Excepté, peut-être, une question sur la forme. Ainsi fit-il pour concevoir Stifters Dinge: que se passe-t-il sur une scène lorsqu'il n'y a personne? que peut-on concevoir, hors toute présence humaine, avec seulement des éléments concrets tels qu'une machinerie, des pianos, des tuyaux, de la glace, de l'eau? Qu'il se donnait l'entière liberté, la veille même d'"achever" une oeuvre, la possibilité d'ôter des scènes, d'en rajouter, d'inverser ou contrarier leur agencement, de travailler encore et toujours au grand bénéfice du doute, la forme. Que la notion de "hasard", - s'il y a hasard apparent librement exposé -, dans chacune de ses mises en scène, reste au coeur même de leurs réalisations. Hasard, par exemple, de la commande qui permet ainsi une plus grande distance critique par-rapport à l'élaboration de son propre parcours pour un artiste.. Et que c'est la rencontre avec d'autres artistes, des scénographes, des musiciens, chanteurs, acteurs, qui fait frémir politiquement une position changeante et active, eu égard au Monde.

Il termina cet entretien d'une heure en confessant que son travail d'enseignant à l'Université de Giessen et son statut de directeur artistique à la Ruhrtriennale (festival international des Arts) comptent autant que son oeuvre, afin de transmettre ainsi cette utopie magnifique, à l'instar du compositeur John CAGE:  "la vie est un grand studio de hasard".

De quoi méditer, en sortant du Goethe INSTITUT, tandis que les vapeurs vespérales et précocement printannières enveloppaient la place BELLECOUR en cette heure entre "chien et loup": une couleur crépusculaire à la fois festive et grave, qui sied particulièrement bien aux rêves hallucinés, songeait-on, propres aux oeuvres de Heiner GOEBBELS, que LYON célèbre ainsi pendant tout ce mois de mars. Une initiative de rétrospective unique, primordiale et, surtout, inédite.

www.bmes-lyon.fr

 * Stifters Dinge: 13-15 mars 2014, au TnP de Villeurbanne. Chants des guerres que j'ai vues, 11-15 mars 2014, Célestins-Théâtre de Lyon. Max Black, avec André WILMS, 21-22 mars, Théâtre de la Renaissance à Oullins. Mais aussi une installation, au Musée d'art contemporain de Lyon.

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