LE RECIT EN MIROIR DE DEUX REINES
C’est une laissée-pour-compte que beaucoup ont fuie davantage encore, la croyant perdue à cause de sa vie en lambeaux où presque tout vient à manquer. Où, en tout cas, ce qui reste est à l’image de son jardin dévasté qui frôle lui-même un destin de décharge.
Son prénom aurait pu la prédestiner à une existence de Reine. Ce qu’elle n’a pas même jamais pensé avec ses trois enfants qu’elle élève seule, tant la violence d’un tel quotidien harassé ne saurait être imaginé par un faiseur de contes. D'ailleurs, un mauvais jour, elle sursaute à l'idée qu'elle a peut-être, sans s'en souvenir, mis un terme à la vie de sa fille et de ses deux garçons.
Cette Reine, donc, issue d’une lignée de femmes ouvrières, fut éduquée, adoptée par sa communiste de grand mère. Voilà pour la biographie de la non-héroïne à priori.
Il n’est sans doute pas indifférent de préciser ici que Reine, bien que sans emploi, est couturière: c'est aussi le prénom et la profession de cette femme d’Aix-en-Provence qui se rendit à Marseille pour saluer l’écrivain Alphonse de LAMARTINE et le remercier de l’aider à la faire vivre grâce à ses poèmes. Texte longtemps déconsidéré de l’auteur du célèbre Lac, il appartient à un genre romanesque dit « populaire ». Et surtout conçu par LAMARTINE lorsque, suite au coup d’Etat de Napoléon, il fut obligé de suspendre sa vie politique : il était ruiné et sa plume dut donc l’aider à passer la dangerosité de ce gué. (1). Et Femme à la mobylette n’aurait sûrement pas été mis à l’écart dans la bibliothèque d’Emile ZOLA, pas plus que dans celle de Victor HUGO. C'est aussi ce qui explique pourquoi est proposé cet autre texte en postface: A la recherche du sixième continent de Lamartine à Ellis Island, relation de voyage. Une sorte de rêverie à propos de l'immigration américaine et surtout du rôle social de l'écrivain. D'où sont extraites ces lignes: "Il n'y a pas de lien à faire entre une cathédrale, un camp de concentration et Ellis Island, si ce n'est que sont les rares endroits au monde qui nous bâillonnent. Cela vient des lieux eux-mêmes et de leur histoire. Ils contiennent soit la plus grande souffrance soit la plus grande ferveur humaine. Ellis Island contient les deux."
UN SEMBLANT D'OR DANS LA FERRAILLE
On peut trouver que le livre de Jean-Luc SEIGLE (dont on parierait, en espérant ne pas se leurrer, que l’auteur lui-même a dû connaître ou côtoyer de près la pauvreté, pour aussi bien en connaître et suggérer les prurits) est une œuvre qui va dans le même sens du bois de ce genre souvent dédaigné qu'est le « roman populaire ». Or, il n’en est rien. D’abord, parce que l’auteur - dont ce n’est pas le premier livre- (2) n’a peut être pas eu du tout les mêmes motifs que son aîné romantique, pour coudre son récit (vivre de sa plume, quand on est dans l’impasse sociale, n’est pas même une promesse qu’on se fait sérieusement à soi-même). Ensuite, et surtout, parce que le roman n’hésite pas à frayer du côté du mysticisme ou du fantastique. Mais, plus important que tout, est ce goût pour l’art, l'esthétique qui fait partie de ces qualités que Reine entretient secrètement dans ses pensées où l’élan intérieur pour ce qui vous grandirait est deviné, ressenti fortement. Sauf qu'évidemment, bridée par l’inculte réalité qui brutalise alors que vous êtes déjà sur l'envie de rompre tout commerce avec le monde, elle sait aussi que de telles prédispositions, toutes nobles qu'elles soient, ne parviendront jamais à faire apparaître une flûte de pain sur la table pour nourrir ses enfants.
Et l’on sait gré tant à Jean-Luc SEIGNE qu’à son éditeur d’avoir si bien mis en valeur cette caractéristique propre au tempérament de Reine : « Femme à la mobylette » est évidemment un titre qui louche pas même ironiquement vers ces titres de toiles croisées dans les musées, où la discrétion d’un cartel vous renseigne sur l’appellation souvent sobre d’un tableau.
Le désœuvrement de Reine, lors d’une de ces journées de chômeuse qui la pousse à vaguement remuer le tas de ferrailles aussi délaissées qu’elle par son mari, lui fait découvrir une vieille mobylette bleue. Gage presque miraculeusement offert par un Ciel cependant jusqu’ici aveugle et sourd à sa condition, -objet moins obtus et moins obstiné que les Hommes- l’engin finira par redémarrer. Ce n'est peut-être qu'un semblant d'or mais il va servir de troc provisoire pour améliorer un sort. On a certes connu pantoufles de vair plus enviables dans des fééries classiques, mais on comprend fort bien que le XXIè siècle n’ose plus même proposer ce style de rodomontades pour consoler les foules.
UNE ISSUE DENUEE DE COMPLAISANCE ET DE FACILITE
Reine chevauche alors ce nouveau destrier pour se rendre à un entretien d’embauche. Sésame inespéré pour un peu croire encore à la vie. Le poste de thanatopracteuse (laveuse des morts, pour le dire plus nettement) lui sera finalement attribué. Ce qui la conduira à savoir encore redresser la tête et les yeux sur ses enfants. Et qui la mèneront également à repérer un homme, lui aussi en flagrant délit de survie, n’arrivant pas, à l’instar de ces balles de ping pong écrasées par le joug de raquettes trop virulentes, à rebondir dans ce grand Huit que l’existence s’acharne à faire accélérer pour parfois vous faire mieux chuter.
Ces instants de sursauts d’humeur, à la lecture, sont presque piégeants: ils vous font vous ressouvenir comme on est, enfant, à oser espérer que les anti héros finiront par se dépêtrer de leurs sorts infâmes. Même dans les situations extrêmes.
Cependant que, sans bien sûr vouloir la révéler, l'issue de l'histoire est encore plus féroce, dans sa tonalité et ses péripéties, que le premier tiers du roman.
Mais sans doute faut-il être, à ce point, radical lorsque, désormais, on imagine pouvoir décrire ce que sont les soubresauts des vrais misérables. Quand bien même ils ont, en leur esprit, en leur âme, des existences plus larges que ce que leur condition semble injustement refléter.
Quand parvenir à lire jusqu’au bout un roman qui ne flatte ni n’enjolive rien mais vous fait redouter qu’il parvienne à abrutir votre conscience, devient un acte si délicat, c’est sans doute, bel et bien, parce qu’il parvient à crier une écriture qui embarrasse vos propres limites.
Ce n’est pas le moindre mérite de Jean-Luc SEIGLE d’ainsi réussir à être dans ce tout petit sentier tracé par l’écrivain Louis GUILLOUX, -autre parangon notoire de la littérature populaire du début du XXè siècle - qui déclara, à propos d’un de ses romans, Le Sang noir que son but littéraire n’était autre que « sauver ce qui peut être sauvé des vies dérisoires, en les ensevelissant dans ce qu’elles ignoraient de grand, en elles »…
Agrandissement : Illustration 1
Jean-Luc SEIGLE, Femme à la mobylette, Paris, suivi de A la recherche du sixième continent: de Lamartine à Ellis Island, relation de voyage, éditions Flammarion, coll. Rentrée littéraire, 2017.
Notes:
(1) : Geneviève histoire d'une servante de Alphonse DE LAMARTINE, 1850.
(2): Jean-Luc SEIGLE (également écrivain de scénarii pour le cinéma et la télévision) a publié :
- La Nuit dépeuplée, Paris, Flammarion, 2001
- Le Sacre de l'enfant mort, Paris, Flammarion, 2004
- Laura ou l'Énigme des vingt-deux lames, Paris, M. Lafon, 2006
- En vieillissant les hommes pleurent, Paris, Flammarion, 2012 (Grand prix RTL-Lire 2012 ; Prix Octave-Mirbeau 2013.
- Je vous écris dans le noir, Paris, Flammarion, 2015
- Excusez-moi pour la poussière, le testament joyeux de Dorothy Parker, pièce en huit tableaux, Paris, Flammarion, 2016.