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Billet de blog 13 mai 2021

"Triso Tornado": rien d'enfantin...

Entre les pages d'une bande dessinée parue le 10 mars dernier, Violette Bernad et Camille Royer arpentent, en traits, en couleurs et en mots, le chemin sinueux de l'acceptation d'une naissance qui avait décidé de ne pas aller de soi.

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C’est une expression tombée un peu en désuétude et c’est bien dommage, car elle avait le mérite de son éloquence : « je ne vous fais pas un dessin » s’emploie, en effet volontiers quand on veut faire comprendre, à un interlocuteur, quelque chose de si évident, d’enfantin, ou que l’on peut si aisément se représenter, qu’il ne semble pas utile d’entrer dans les détails ou d’expliciter la chose de manière trop insistante.

Pourtant ! en certaines circonstances, « faire un dessin » à quelqu’un s’avère fortement indispensable, surtout quand il est question (délicate) de faire appréhender une réalité peu familière, voire incommodante à imaginer pour l’interlocuteur auquel on s’adresse. Et, dans la plupart des cas, lorsqu’il devient utile d’ôter les représentations convenues qui s’attachent à une réalité, comme la gangue rétive qui colle obstinément à un fruit et empêche ainsi que l’on goûte l’éventuelle saveur de celui-ci, fut-elle acide, alors raconter et dessiner en même temps s’imposent ensemble, tout aussi bien.

 L’autrice Violette Bernad a, justement, choisi de faire faire des dessins à une comparse pour narrer l’aventure personnelle que ni elle ni son compagnon n’avaient prévu de connaître, au moment de la naissance de leur deuxième enfant. Et le résultat a donné l’édition d’une bande dessinée parue en mars dernier, aux éditions Futuropolis : « Triso Tornado ».

Triso et Tornado, malgré les consonances séduisantes qu’ils font entendre, ne sont pas les noms de deux héros mais ceux des deux parties (d’inégales longueurs) de l’ouvrage, l’un désignant l’humeur et le caractère tempétueux d’un enfant mais aussi l’impression de cataclysme survenu au sein d’une famille, lorsque celle-ci constate, après les médecins, que le bébé présente le syndrôme de Down, anomalie génétique autrement plus communément appelée « trisomie 21 », mot qui, une fois raccourci, se propose comme la personnalisation d'une idée qu'on tente d'apprivoiser, en usant d'un diminutif qui aidera peut-être à la rendre plus familière.

"DEUX GOUTTES D'EAU"

 Amélie et Frédéric, couple de trentenaires et parents déjà d’un garçon prénommé Nils qui, déménageant de Paris pour Valence dans la Drôme, ignorent tout d’abord que leur nouveau-né présente divers symptômes de trisomie 21. Le jour de l’accouchement, ils sont d’ailleurs les premiers à s’esbaudir, à l’instar de tous parents, sur la beauté du bébé. Et ce, bien qu’une angoisse diffuse les étreigne, sans qu’ils parviennent à en identifier réellement les causes. Le silence des médecins ou, au contraire, l’insistance de ceux-ci à récupérer, auprès de l’hôpital parisien qui s’était occupé des premières semaines de grossesse d’Amélie, les résultats d’un test généralement effectué pour justement déterminer si un fœtus est en parfaite santé sur le plan génétique, finissent de mettre en colère la mère qui pressent que quelque chose ne tourne pas rond. Son époux, rentré seul au domicile, lui aussi inquiet, regarde attentivement une photo du bébé prise au moment de la naissance et veut se persuader à toute force que le « visage lunaire » de son deuxième fils est en tous points conforme à celui de l’aîné : « je savais bien qu’ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau », tente-t-il de se rassurer. Exposée ainsi, la saynète peut paraître banale mais l’avantage du dessin avec le texte est qu’il permet de nuancer, contredire ou préciser l’état moral réel du personnage qu’on voit suer à grandes eaux, tandis qu’il examine, de près, les clichés.

Cette esthétique de superposition/cohabitation d’une illustration qui contredit ou nuance la teneur des dialogues ou textes de la narration, est caractéristique d’une manière d’école (qui ne s’est pourtant pas revendiquée comme telle) de la bande dessinée survenue au milieu des années 90 et jusqu’en 2017, à l’initiative des éditions indépendantes et littéraires « Ego comme X », essaimant ainsi une belle série d’albums à forte teneur autobiographique, sous forme de journaux intimes, autofictions ou témoignages… (1)

 Au récit très précis de Violette Bernad, avec un sens aigu des dialogues tantôt dans leur stricte économie, tantôt dans quelques échappées poétiques, se calque, en s'autorisant les débordements, se désolidarisant parfois des mots ainsi choisis, le trait de la dessinatrice Camille Royer. (2) Un trait à la ligne claire qui privilégie la rondeur des figures, des profils des personnages et de presque tout ce qui est représenté, sauf lorsque la bande dessinée nous fait sortir du réalisme du huis-clos familial et natal. Certaines planches occupent alors une page entière et élancent leurs dessins vers des formes plus acérées, comme la toute première qui, de manière radicale, entraîne illico le lecteur dans l’épaisseur touffue des forêts sur les monts de l’île de la Réunion, où le couple est parti en vacances. Ou cette page, sarcastique, tant dans le texte que l’illustration qui, lorsque le récit évoque la somme et la teneur des paroles toutes plus sentencieuses ou excessivement rassurantes, de la part des proches, sitôt qu’ils sont informés de la malformation de Charlie, représente alors ironiquement sept fées faisant dodeliner leurs hennins de batiste, penchés sur le berceau. Doux, de prime abord, ce trait n’hésite pas à se relativiser par le choix de teintes tantôt sombres flirtant avec le vert-de-gris (qui sied aux terrains de guerre), tantôt de couleurs vives ou laiteuses, rarement univoques ou monochromes. Les recours au zoom, aux gros plans qu’augmente aussi la mise en perspective d’espaces parfois inquiétants, claustrophobes, dé-réalisent ou accentuent, au contraire, les remords ou égarements de l’esprit des personnages.

 « TOUT REMBOBINER JUSQU’À LA FÉCONDATION »

 Mais « Triso Tornado » ne se contente pas non plus de seulement conter la prise de conscience progressive des deux parents d’une réalité qu'ils ont d'abord oblitérée. L’album en profite pour mettre quelques pendules à l’heure, exposer les préjugés qui donnent libre cours à des réactions maladroites, voire blessantes, de la part de l’entourage ou encore, de façon assez pédagogique, présente l’état des recherches dans le domaine de la prévention des trisomies, quand ce ne sont pas les statistiques relatives aux décisions d’avortement lorsque les parents sont instruits, avant le terme de la grossesse, de la forte probabilité que l’enfant naîtra avec le syndrome de Down.

 Violette Bernad, malgré la distance prise pour concevoir sa fiction, n’use pas de surplomb réprobateur, et ne dissimule, par exemple, rien de l’authenticité des émotions et réactions suscitées par l’irruption de l’angoissante nouvelle :« sans rien connaître de la trisomie, comme tout le monde, elle nous faisait horreur », reconnaît Amélie, tandis que le dessin décale subtilement la confession en représentant les mains d’un soignant en train d’effectuer de délicats prélèvements sanguins sur le bébé. Manière aussi et surtout, pour l’auteur, de prévenir peut-être certains parents comme elle, de ce qui les attend, s’ils sont confrontés à pareils stupeurs et sentiments qui n’ont rien d’enfantins. Car si Violette Bernad salue volontiers les associations ou structures d’accompagnements l’ayant aidée, elle et sa famille, à tenir en équilibre durant les premiers mois et épreuves de l’aventure, elle ne manque pas de s’interroger sur les pudeurs médicales qui l’ont laissée parfois totalement démunie.

Quand colère et déprime laissent place à une forme de dénégation, c’est bel et bien la peur qui parle, envahit tout, plus que de raison, puisque dévêtue de tous les faux-semblants : « Je voudrais ravaler mon bébé, sentir sa tête remonter le chemin à l’envers, revenir habiter mon ventre, diminuer de taille, tout rembobiner jusqu’à la fécondation… et encore avant, lui choisir d’autres gamètes, sélectionner - pas forcément les meilleurs, mais au moins ceux qui n’ont pas le 21 en double… » songe Amélie qui, prostrée, perdue, se cache dans des pensées négatives, comme en autant de ronces dans une forêt hostile. La sortie du gouffre qui n'a pas atomisé divers degrés de sourde culpabilité injuste, puis la remontée vers des sentiers plus calmes et plus tranquilles n’en seront que plus assurées, tandis que les illustrations se ragaillardissent de couleurs plus franches. Ce qui n’empêchera évidemment pas des complications à venir ni leur lot de nouvelles épreuves.

Or,

 « Si tu n’avais plus peur,

tu ne ferais plus d’ombre sur tes pas »

a écrit le poète Philippe Jaccottet (3) : dès lors, qui, du dessin ou du texte, est l’ombre de l’autre, dans le domaine de la bande dessinée ? la question peut sembler plutôt oiseuse… quoiqu’il en soit, grâce à une connivence apprivoisée certainement par la patience qu’exige toute réussite pour élaborer un tel album, Bernad et Royer reforment ainsi, à deux mains et à plusieurs sensibilités (celles de tous les personnages de la fiction), le lent chemin troué à la fois de lumières et de pénombres, qui mène de l’angoisse vers la paisible certitude qu’on peut aimer aussi, et sans doute même très fortement ce qui, a priori, ne semblait pas nous plaire ni nous convenir.

Peut-être même… plus que tout ? …

Violette BERNAD, Camille ROYER, Triso Tornado, Histoire d'une famille avec trisomie 21, 136 pages, © éd. Futuropolis, Paris, 10/03/2021, 20 €, version numérique: 14, 99€.

 NOTES:

(1) https://www.pastis.org/jade/cgi-bin/reframe.pl?https://www.pastis.org/jade/juin01/ego1.htm

(2) Camille Royer est l’autrice (texte et illustration) aussi de la bande dessinée Mon premier rêve en japonais - © éd. Futuropolis, Paris, 2019

(3) Philippe Jaccottet, « Parler », in Chants d’en bas, recueil À la lumière d’hiver, suivi  de Pensées sous les nuages, Paris, coll. et éd. Poésie/ Gallimard, 1994.

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