On lira tous en vacances 2/ Ô SOLITUDE de Catherine MILLOT

Passons sur l'expression commune et fort ambiguë "lire est une évasion". Mais il est vrai que bien des amateurs de fictions, de récits expérimentaux, profitent de la période estivale pour explorer encore davantage le monde, de pages en pages. Cycle court proposant quelques titres à découvrir et à empocher sur soi. Qu'on parte au loin ou... pas.

 C’est un livre que je trimballais partout, pendant la quinzaine d’un sale mois d’août vraiment poisseux de pluie, à Paris où je passais des vacances volontairement solitaires, bien décidé, comme d’autres étés, à arpenter longuement à pied, durant des heures, les quartiers, rues de la Capitale que je connaissais mal ou, au contraire, ceux qui avaient depuis longtemps ma préférence.

 Désormais rangé dans ma bibliothèque, si je me saisis aujourd'hui de l’ouvrage, aussitôt le bleu et le vert de sa photo de couverture m’éclaboussent de ces ondées aussi drues qu’inattendues, versées par les multiples fioles des nuages outremer qui contrariaient mes déambulations diurnes dans une ville judicieusement désertée.

 Annotés au crayon à papier en première page vierge du Folio que je m’étais procuré par l’effet du slalom désoeuvré parmi ses rayons, à la Librairie de Paris place Clichy, je me souviens des efforts fournis pour que les extraits de cet ouvrage m’aident à amenuiser la banalité d’un dernier chagrin pas même sentimental car sans cris ni tempêtes et dont je jurai que ce serait l’ultime. Naturellement, dociles à ce fantasme, lesdits extraits courbaient le dos rond des lettres imprimées sur ce mauvais papier que Gallimard s’obstine à sélectionner pour ses livres de poche. Sauf que, grâce à ces annotations, je ne me lasse pas de redécouvrir le livre de Catherine MILLOT, chaque fois que l'envie m'en prend.

 On ne retient pas toujours (fautivement) la citation élue par son auteur, en exergue au texte, en début de volume qui, tel un fleuron qu’on croit à tort parfois rajouté à la hâte au dernier moment, se propose en guise d’apéritif à la lecture de l’ensemble. Mais celle-ci, outre le bon goût de sa concision que rehausse le recours à la langue anglaise, résonnait comme une fatalité de laquelle il ne servait décidément à rien de vouloir se défausser :

 « Ô Solitude ! my sweetest choice ! » - Katherine Philips- . 

 Pour un peu, je serais allé me racheter un exemplaire du CD « O solitude » de PURCELL, par Alfred DELLER et sur un texte de Katherine Philips, d’après un poème de Saint-Amant, à seule fin de compléter le tableau un peu trop parfait d’une cohérence thématique… (1)

 ECRITURE AMOUREUSE ET SOLITUDE : DEUX PASSIONS GEMELLAIRES

 L’auteur du récit, qui emprunte donc son titre à ce chant de la Renaissance, évoque les prémices d’un voyage depuis Naples qui lui ordonnent intérieurement et calmement d’écrire. Psychanalyste, ses livres antérieurs se focalisent pour la plupart sur cette activité éminemment créatrice mais engendrant la déréliction : La Vocation de l’écrivain, Gide Genet Mishima, surtout.  Et, bien vite, Catherine MILLOT superpose deux nécessités de solitude qu’exigent deux passions rigoureusement gémellaires : l’écriture et l’amour. Rappelant PROUST, elle suggère que « Si l’amour rend malade, il apporte aussi la guérison de l’oubli et des reniements de l’âge mûr, de sa sclérose. Car l’amour est une ascèse, il détruit tout ce qui n’est pas lui, il élague, il dépouille de l’accessoire. »

 Narrant rapidement sa traversée par bateau en direction de la Sicile, dans l’archipel éolien précisément, elle admire l’accord parfait entre deux frères navigateurs, Giuseppe et Giulio, qui ont embarqué à bord de leur voilier, leur cartel tranquillement aventureux : la narratrice et son amie Paola sont les invitées d’une croisière sur laquelle elle ne s’attarde pas : l’objectif de son livre n’est pas autre chose que de raconter la seule vacance qui trouve grâce à ses yeux : celle de l’esprit. Car ce que Catherine MILLOT tente de capter, dans cet ouvrage, c’est bel et bien l’escapade des coq-à-l’âne du moral et de l’humeur, des rêves et des échos suscités par la lecture ou l’exercice d’admiration d’un peintre, d’un cinéaste, d’un écrivain. Viscéralement attachés à l’œuvre de Solitude qu’ils ré-inventent chacun personnellement.

 Empruntant les sillages escarpés des gouffres tant paysagers que mentaux, les territoires sur lesquels Catherine MILLOT nous entraîne sont ceux d’artistes ou de malades, de gens assez déraisonnables pour vivre autrement le combat universel entre l’aliénation et la recherche d’une liberté totale, quoique... illusoire.

 « Le choix de la solitude a toujours pris deux visages : celui de la cellule ou celui du désert », songe-t-elle, page 107.

 Passant allégrement, comme elle traverse les océans et les aéroports, pays et villes (Budapest, Buenos-Aires, la Patagonie, pour ne citer qu’eux), plus vite que le lecteur ne saurait s’y résoudre habituellement, elle superpose également et convoque aussi bien – tous éminemment spécialistes de la Grande Solitude - Georges BATAILLE qu’Eric ROHMER, KAFKA, ROUSSEAU, PROUST (déjà mentionné), BORGES, Roland BARTHES, L’Ecclésiaste, le plasticien KLOSSOWSKI, MUSIL, etc…

LE FUGITIF, L’INFINI ET L’AMBITION EXTATIQUE

 Ce maelström n’est pas mélange désinvolte: juste la cartographie changeante et irisée d’une pensée active qui sait se perdre au galop étourdi des idées, des accointances, assimilations qui s’imposent naturellement face à un fleuve ourlé de houle sauvagement vociférante, laquelle s’apparente elle-même à une foule, celle-là même qu’analysait BAUDELAIRE dans son Peintre de la vie moderne : « La foule est son domaine comme l’air est celui de l’oiseau… Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini ».

 Tous contemplatifs, les créateurs qu’honore Catherine MILLOT, sont obsédés par le spectacle du monde, plus que le monde lui-même. Et que l’état amoureux démultiplie encore. ROUSSEAU, qui était féru de l’ambition extatique, ne la démentirait pas. Pas plus que BATAILLE qui, rappelle la psychanalyste, jugea Ernst JUNGER à l’aune de sa propre propension à privilégier cet état de stupéfaction : « L’extase, cet état particulier aux saints, aux grands poètes, aux grands amoureux, présente de réelles analogies avec le vrai courage. Dans les deux cas, l’enthousiasme élève l’énergie à de telles hauteurs que le sang bouillonne à travers les veines et qu’il écume en affluant au cœur (…) ».

 On aurait envie de tout citer de ce livre aussi, à l’instar de Catherine MILLOT, comme lorsqu’on parcourt un peu des lieux, monuments, paysages approchés à la hâte parce qu’on ne peut pas les retenir tous ou qu’il faudrait vingt mois, comme vingt volumes pour donner à chacun le temps qu’il mériterait qu’on leur consacre.

Signalons cependant l’hommage capital et plus disert que les autres que l’auteur dédie à l’ornithologue et naturaliste argentin William-Henry HUDSON.  Prisonnier de Londres où il fut forcé de s’installer et parce qu’aucun travail dans ses compétences n’était alors disponible, contraint d’accepter des jobs ingrats, il reporta alors ses dons d’observateur et de scientifique des oiseaux sur les… Hommes.

 En effet, cette aptitude hors-normes pour la contemplation avait favorisé chez lui le goût immodéré pour la solitude.

 L’éloge conçu par Catherine MILLOT à l’endroit de HUDSON est si prégnant, éloquent, parfaitement écrit, qu’on s’en souvient plus que tout le reste pourtant si clairvoyant et instructif.

 A défaut d’être naturaliste, au dernier jour de ce séjour parisien embelli grâce à la beauté exploratrice de O Solitude de Catherine MILLOT et malgré l’humeur maussade des cieux souvent obtus, traversant en bus la Place Clichy pour rejoindre la gare de Lyon, la trouée spectaculaire d’une lumière à la fois mauve et jaune dans la touffeur des nuages anthracite et tandis qu’une pluie battante essaimait des paillettes de lueurs quasi phosphorescentes, le souvenir, cette fois, non de PURCELL, mais d’une chanson de Julien CLERC (2), de circonstance, me fit penser, un court instant, que ce livre avait atteint et réussi son but : savoir ébouriffer l’ordre du monde en refusant les idées et sensations préconçues, s’exercer (comme s’efforce de le faire le travail psychanalytique)  à apparier quelques choses à quelques autres, les distinguer à la fois séparément et toutes… ensembles. 

 Observer, observer, d'abord observer... Ne rien hiérarchiser, ni surtout: rien... dédaigner.

 Notes (musicales) :

(1) : 

Purcell - O Solitude, Z 406 - Alfred Deller © civileso

 

(2): 

Place Clichy © Julien Clerc - Topic

 

Catherine MILLOT, Ô Solitude, © Gallimard, éd. Folio, Paris, 2011.

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