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Billet de blog 13 août 2021

Geneviève Asse est partie chercher un autre Bleu

D'une discrétion peu commune, la plasticienne qui fréquenta plusieurs écrivains de renom, et qui était retournée vivre dans son Morbihan, bien que galeries et Musées d'art contemporain continuaient de la célébrer de toutes parts, a emporté chevalet et toiles immaculées de l'autre côté du bleu'horizon, ce 11 août dernier.

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Tous ceux qui la connaissaient et l'appréciaient le savent: il y a le Bleu Klein et il y a le Bleu Asse. Même si les oeuvres de la plasticienne ont, en majorité, célébré cette couleur, sa préoccupation majeure était d'étudier la forme pure. Qu'il s'agisse d'un trait, d'une teinte, d'une figure géométrique vacillante, rien de ce qu'elle semblait balbutier sur ses toiles, ne prenait ombrage d'une sommation tonitruante. Tout au contraire, le flou et le tremblé, la brume et l'évanescence étaient ses perceptions les plus manifestes. Quand bien même elle attachait une importance à la luminosité de certains de ses "outremers" ou de ses aplats bleutés.

Des écrivains - et non des moindres - comme Samuel Beckett, Francis Ponge, Borgès, André Frénaud, Silvia Baron-Supervielle, Yves Bonnefoy ne s'y sont pas trompés, qui lui confièrent d'illustrer certaines de leurs plaquettes de poèmes édités en des maisons elles aussi souvent discrètes.

C'est qu'il y a de l'ocre, dans les bleus de Geneviève Asse. Et, surtout, même si on ne le voit pas à l'oeil nu, du noir. Comme il y a du blanc dans les ténèbres de Soulages.

Francis Ponge a-t-il songé à Geneviève Asse en écrivant, par exemple, ce texte ?:

" Éclaircie en hiver

 Le bleu renaît du gris, comme la pulpe éjectée d’un raisin noir.
Toute l’atmosphère est comme un œil trop humide, où raisons et envie de pleuvoir ont momentanément disparu.
Mais l’averse a laissé partout des souvenirs qui servent au beau temps de miroirs.

 Il y a quelque chose d’attendrissant dans cette liaison entre deux états d’humeur différente. Quelque chose de désarmant dans cet épanchement terminé.

 Chaque flaque est alors comme une aile de papillon placée sous vitre,
Mais il suffira d’une roue de passage pour en faire jaillir la boue.  "  (1)

 Nul ne saurait le dire, mais l'auteur du Parti pris des choses en connaissait un horizon, dans le domaine de "l'autorité du ciel", lorsqu'il fut saisi, un jour qu'il parcourait la campagne provençale par l'obstination de la nuit à continuer de colorer le bleu des petits matins.

Geneviève Asse, elle, semblait l'avoir compris, senti bien avant lui, sauf que ses toiles à elle ne s'imbibaient pas des azurs du midi. Plutôt des topazes du nord ouest, de Vannes, où elle est née en 1923.

Considérée par le monde de l'art international comme une figure capitale de l'abstraction, elle fit connaissance très jeune avec l'oeuvre de Robert Delaunay (à l'âge de quatorze ans) étudia aux Arts Décoratifs, dès 1940,  à Paris où elle était partie rejoindre sa mère remariée, après avoir été élevée par sa grand mère. Or, la guerre la conduisit à entrer dans la Résistance, aux côtés de son frère, ce qui lui valut d'être décorée, en 1945, de la Croix de guerre, pour avoir contribué à l'évacuation du camp des déportés de Terezin.

Il n'est pas interdit de penser que, malgré la grande discrétion qu'elle tint à observer à propos de ces événements, ce fameux noir qui sous-tend sans qu'on le distingue nettement dans ses oeuvres, son Bleu, est un signe, un rappel que rien ici bas ne peut être ni tout à fait clair ni tout à fait sombre. Que les éléments qui concourent à la représentation artistique, entremêlent tout comme dans la nature, des dimensions controversées.

Admirative de Chardin, Braque ou Cézanne, à ses débuts, la rencontre aussi et surtout avec la peinture de Nicolas de Staël, celle des Bram van Velde, la conduira à préférer désormais un art nettement moins figuratif et sa longue et patiente recherche pour dompter l'indigo presque le plus pur ne la fera plus dévier de cette voie.

"Horizon sensible", Geneviève Asse, huile sur toile, 2007 - tous droits réservés

Outre le Bleu, l'espace et la lumière seront ses alliés et, bien qu'il soit permis de lire dans certaines oeuvres, le spectre d'une fenêtre, le vague profil aveugle d'une porte, de persiennes à peine entrebâillées, leur représentation est si ténue qu'elle fait douter notre appréhension même.

Autrice elle-même de textes qui, à l'image de son tempérament en apparent retrait, ne murmurent qu'aphorismes ou notes brèves, au style presque télégraphique, elle consigna, par exemple, dans "Notes par deux":

" Le vide n'est pas le silence

(...)

L'espace est ma préoccupation.

Devant la toile, je ressens le besoin d'ouverture et de lumière. Par la couleur de la matière et par le geste je tente de m'y introduire. " (2).

Qu'on ne se méprenne pas: son Bleu à elle ne frayait pas du côté formaliste du monochrome. Même infinitésimales, une trace d'autre teinte ou l'écorchure d'un semblant de fente se laissent apprivoiser par la couleur dominante faussement étale. Et, parfois, le grain même du tissu de la toile perce ce sublime maquillage.

Invitée régulière, pendant toute sa vie, de plusieurs institutions, fondations, musées, galeries français et internationaux, elle légua, en 2013 à sa ville natale de Vannes, plusieurs de ses toiles et un étage entier du Musée de la Cohue lui est consacré. La même année, le Centre Georges Pompidou, à Paris, inventera une exposition qui n'était pas encore seulement rétrospective, puisque d'autres lieux prestigieux, ont continué, jusqu'en 2020, à présenter ses peintures, gravures comme autant de "formes du Silence" à ne jamais tout à fait épuiser...

NOTES:

 (1) Francis Ponge, Pièces, dans Œuvres complètes, tome 1,La Pléiade, p. 720-721, Gallimard, Paris, 1999.

(2) Geneviève Asse, Notes par deux, éditions Jannink, Paris, 2003.

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