L’«Opéra fabuleux» de la jeunesse algérienne de Pierre Guyotat

Sans doute l’un des derniers grands maîtres de l’écriture, Pierre Guyotat publie, en cette rentrée "Idiotie", en laquelle il évoque à nouveau la guerre d’Algérie. Et secoue les monstres de la mémoire anesthésiée de nos contemporains. Avec une arme redoutée: la Poésie.

A lire les agaçantes listes déjà prêtes (par effet volontaire de marketing de plus en plus voyant) des Prix littéraires décernés par les trop nombreux jurys, commissions d’attribution des diverses Académies ou médias devant consacrer les livres de la rentrée, on peut se demander de quelle culture littéraire sont dotés ceux qui les composent. Car enfin, excepté le Prix Renaudot, aucun autre n’a, semble-t-il, jugé bon de retenir le dernier ouvrage de Pierre Guyotat, Idiotie.

 Sans avoir, comme ces Papesses et Papes autoproclamés de la littérature, évidemment lu soi disant ne serait-ce que le quart des romans proposés en cette fin d’été 2018, on peut avancer crânement, cependant, que pas un seul risque de se hisser, sur le plan stylistique, au niveau du livre de l’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats.

 Les barbons ou jeunes coqs de l’industrie du livre auraient-ils tous la mémoire courte ou partisane, pour avoir ainsi oublié que Guyotat reste le dernier auteur vivant à avoir été fortement encouragé par René Char et Jean Cayrol, tous deux représentants de l’esprit de création de la Résistance ? aussi l’un des derniers auteurs vivants considérés comme majeur au XX è siècle et qui lui valut l’admiration, entre autres, de Michel Foucault lors de la publication de ce Tombeau, en 1967, chez Gallimard ?

 L’AUTEUR, IMPLACABLEMENT

 L’apparente feinte ignorance conséquente d’une distraction des Académies serait-elle due à l’originalité du style de Guyotat (lui fut reprochée son éventuelle « illisibilité ») ou encore aux motifs que les spectres ou fantasmes revisités du sexe et de la guerre qui ombrent ou illuminent justement superbement les pages des ouvrages de l’écrivain, ne font pas bon ménage, dans les esprits trop rétrécis par des voeux de chaste propreté convenable, des critiques ?

 Qui a oublié qu’au moment de la parution d’Eden éden éden, en 1970, sa vente en librairie est presque aussitôt découragée par le Ministère de l’Intérieur d’alors qui proscrit son affichage, toute vente aux mineurs et sa publicité ? censure qui mobilisa alors non seulement l’indignation d’une grande partie des intellectuels et des artistes comme Jean Genet, Nathalie Sarraute, Pier Paolo Pasolini, Joseph Kessel, Italo Calvino, mais aussi celles de Pompidou et Mitterrand ? (1)

 Et si les raisons de cette amnésie chez celles et ceux qui se croient les héritiers d’une telle intelligentsia étaient à chercher dans l’inconscient honteux d’un pays qui se refuse à revenir sur son passé peu glorieux eu égard à la guerre d’indépendance de l’Algérie ?

 Quel auteur courageux oserait, aujourd’hui, comme le fit en son temps l’écrivain Claude Simon claquant la porte du Prix Medicis, suite à ce qui s’apparentait quasiment à un autodafé (Eden éden éden manqua la reconnaissance et la « friandise » à une voix près), quitter son fauteuil de lecteur de sieste inculte, pour réhabiliter à sa juste place l’écrivain, aujourd’hui ?

 Or, Pierre Guyotat est plus qu’un écrivain : c’est l’Auteur, au sens le plus fort et strict du mot, (et terme désormais de plus en plus galvaudé par des prétendants qui se contentent bien souvent d’aligner titres ou œuvres plus ou moins dispensables et revendiqué même dans des domaines qui ne devraient pas même oser s’y mesurer avec autant d’aplomb). Guyotat est l’Auteur par excellence, puisque son œuvre ne s’est jamais limitée à la seule littérature. Qu’ensuite, tout son parcours de vie et d’Artiste jusqu’ici, reste parmi les plus téméraires et créatifs qui soient, en France.

 « UN MONDE OÙ RIEN NE PEUT ÊTRE DÉCLARÉ PRÉCIEUX OU RÉPUGNANT »

 Est-ce parce que son oeuvre, comme celle de son homologue Nathalie Sarraute, fut et demeure indomptée à obéir aux lois de l’étiquette et de la case ? Est-ce parce que transpirent, dans ses livres, les effluves et les fluides longtemps marquants, voire enivrants d’un érotisme et d’une violence qui éblouissent, voire écoeurent, jusqu’à l’aveuglement, l’inconscient de leurs lecteurs ? Est-ce parce qu’il y aurait « trop » de corporéité, dans les œuvres de Guyotat ? que cette corporéité abolit les séparations entre vie et mort (on le sait au moins depuis Sade: pulsions de mort et de vie s'écharpent, conjointement, au champ d'honneur) ?

 Comme le suggérait déjà Michel Leiris dans l’un des textes de la préface d’Eden éden éden (avec ceux de Roland Barthes et Philippe Sollers), Guyotat déboutonne tous les carcans, élargit les frontières, fracasse tous les barrages des convenances aussi bien physiques, matérielles, métaphoriques que métaphysiques ? : « Mis en jeu de façon égalitaire ou peu s’en faut, êtres et choses sont, en effet, donnés ici pour rien de plus que ce qu’ils sont dans la réalité stricte de leur présence physique, animée ou inanimée : hommes, bêtes, vêtements et autres ustensiles jetés dans une mêlée en quelque sorte panique, qui évoque le mythe de l’éden parce qu’elle a manifestement pour théâtre un monde sans morale ni hiérarchie, où le désir est roi et où rien ne peut être déclaré précieux ou répugnant. »

 Qui pourrait contredire Leiris, quand on lit, effectivement, ces lignes, dans Eden éden éden :

« (...) au camp, les femmes pèsent sur les barrières, le sexe des soldats se tend vers leurs mères, venues de métropole, sur ordre de l’État-major, pour les Fêtes du Servage ; ma mère, je l’emporte dans ma chambrée de bambou, je la couche sur la litière de paille empoisonnée ; tête, épaules plongées sous sa robe, je mange les fruits, les beignets d’antilope sur son sexe tanné tandis qu’elle, fatiguée par le voyage en cale, en benne, s’endort ; à l’aurore, elle s’est échappée de dessous mon corps ; étreinte par les soldats sous le mirador où je veille éjaculant, leurs genoux la renversent sur le sable… »

 Plus qu’un livre, Eden éden éden est un chant, une œuvre picturale, un paysage d’apocalypse épicurienne.

 L’ouvrage qui paraît en cette fin d’été 2018 est également un opéra fabuleux - et au sens rimbaldien du terme -  (2). Il faut non pas s’y promener comme en une vague exposition mais en restant fasciné par les détails d’une gigantesque fresque. Puisque, plus encore que ses précédents livres, celui-ci est agencé en tableaux successifs (et non en récit linéaire, conformément à l’habitude déconstructiviste chère à Guyotat) où les cimaises seraient imaginaires ou alors constituées de panneaux irisés, changeants, aux couleurs comme souvent de boue et de cieux se disputant ombres et clartés mêlées.

Il est indispensable de laisser l’auteur lui-même présenter cette nouvelle œuvre, parce qu'elle est instructive et radicale, et que la paraphraser obligerait à en amenuiser la subtilité :

 Cet "Idiotie" traite de mon entrée, jadis, dans l'âge adulte, entre ma dix-huitième et ma vingt-deuxième année, de 1958 à 1962. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce qu'on nomme le "réel", ma tension de tous les instants vers l'Art et vers plus grand que l'humain, ma pulsion de rébellion permanente : contre le père pourtant tellement aimé, contre l'autorité militaire, en tant que conscrit puis soldat dans la guerre d'Algérie, arrêté, inculpé, interrogé, incarcéré puis muté en section disciplinaire.
Mes rébellions d'alors et leurs conséquences : fugue, faim, vol, remords, errances, coups et prisons militaires, manifestations corporelles de cette sorte de refus du réel imposé : on en trouvera ici des scènes marquantes.
Drames intimes, politiques, amitiés, camaraderies, cocasseries, tout y est vécu dans l'élan physique de la jeunesse. Dans le collectif.

LA HONTE NATIONALE

 A ceux qu’éventuellement rebuterait la découverte inédite ou non, de l’œuvre de Guyotat, on ne saurait que trop leur conseiller de s’en remettre à la cadence de ce dernier livre, Idiotie, d'une maîtrise stylistique époustouflante.

Et, plus encore que les autres phrases, « Dans le collectif » : celle-ci, nominale et en guise de chute, discrètement mise en valeur pour cette présentation, est tout, sauf innocente. Guyotat, toujours, comme René Char, part de l'expérience vitale individuelle pour viser celle du collectif. Et la passe au crible.

 Sitôt l’œuvre refermée, je me suis rappelé cette analyse de feu le metteur en scène Antoine Vitez qui avait adapté, pour le théâtre Tombeau pour cinq cent mille soldats , linceul poétique à propos duquel il écrivit, dans le programme, en 1981 :

« Apologie des garçons. Savez-vous ce qu’on fait des garçons ? On parle des femmes, on dresse la martyrologie des femmes dans l’Histoire, on parle des opprimés de toutes les sortes. Mais nul ne défend la cause des garçons. Comme de jeunes taureaux qu’on jette à l’arène, on les parque, on les dénude, on les affuble, on les insulte, on les fait se traîner dans le sable et la boue, toucher, manger l’excrément. Ce viol, cette atteinte, cette privauté exorbitante de la Société militaire, cette prostitution des jeunes hommes, la vente, la traite, il n’est pas d’usage qu’on le représente sur la scène. 

« Il semble que nous ayons quelque difficulté, en France, à nous rappeler nos guerres coloniales, nos répressions, nos pacifications, nos derniers quarts d’heure. Celui, pourtant, qui dut y prendre part ne peut chasser sa mémoire cette infamie.

C’est la Honte nationale, et sans doute est-ce là aussi le devoir d’un théâtre national : illustrer la Honte nationale. »

 On ne sait si Monsieur Macron (réputé friand de littérature, comme ses prédécesseurs Pompidou et Mitterrand déjà ci-dessus cités) aurait le pouvoir d’infléchir les choix des Académies pour célébrer à la fois une langue et un propos à la fois poétiques et politiques (et je sais bien que ce n’est, évidemment et heureusement son rôle) mais si, pour renforcer l’audience de sa toute fraiche déclaration en faveur de la reconnaissance des martyrs et des crimes de la République française pendant la guerre d’Algérie, il prenait le temps d’une demi journée pour lire et méditer l’ouvrage de Guyotat, alors, ce principal écho ferait, en partie, vieillir le regard autrefois lucide porté par Vitez, il y a… 37 ans.

 Guyotat, lui, n’a certainement pas besoin de hochets ni ne réclame aucune gloire : il en a pris l’habitude pour ne se consacrer qu’à son art.

 Car cela fait désormais 50 ans que, dans ses livres, il entrecroise la description, et surtout pas si métaphoriquement, depuis le premier crime raconté par la Bible jusque dans les guerres les moins anecdotiques, les ravins et les tranchées innommables, indescriptibles de ces conflits sans fin ni foi qui couvrent la Terre d’un voile d’instincts sanguinaires et divisent les Hommes universellement habités par des désirs pornographiques et grégaires. Qui ne doivent être ni minorés ni méprisés puisqu'ils les caractérisent à la fois collectivement et personnellement.

Par de multiples fulgurances et compétences à savoir réinventer le seul antidote valable qu’on puisse imaginer et créer : la Poésie.

Loin, très loin des discours officiels vertueux et qui adviennent toujours fort...

... tard !?

 

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notes:

(1) il faudra attendre l’automne de 1981 pour que soit levée l’interdiction de diffusion libre d’Eden éden éden

(2)  Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.
   À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu’il fait: il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autres vies. - Ainsi, j’ai aimé un porc.
   Aucun des sophismes de la folie, - la folie qu’on enferme, - n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.
   Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. [...]

Arthur Rimbaud, Alchimie du verbe (extrait), Délires II, Une saison en enfer (1873), GF-Flammarion, pp. 130

 

 

 

 

 

 

 

(1) il faudra attendre l’automne de 1981 pour que soit levée l’interdiction de diffusion d’Eden éden éden

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