Les Mots dits d'Incestes d'Agatha Duras

La compagnie théâtrale La Résolue vient de créer, au TnP de Villeurbanne, «Agatha», texte de Marguerite Duras rarement proposé sur les scènes contemporaines. Malgré un parti-pris fort risqué, l'aventure prend le temps de ménager ses surprises pour finir en équipée très réussie.

 C’est parfois une gageure, pour un professionnel du théâtre, que d’aller voir et entendre un texte qu’il connaît particulièrement bien, parce qu’il ne s’est pas contenté de le lire et le relire mais de le créer sur scène et d’en connaître (s’obstine-t-il à croire) les moindres vagues ou strates, et représenté des années après par une autre Compagnie. Crainte d’embarquer sur un océan qu’il pense d’avance conquis ? appréhension de ne rien reconnaître, au contraire ? Si l’évitement est souvent le point de fuite à peu près idéal, le défi d’aller confronter sa mémoire aux propositions d’autrui peut s’avérer instructif. D’autant plus quand le texte n’est pas si souvent interprété, choisi par les théâtres. Ainsi en est-il d’Agatha, un texte de Marguerite Duras, a priori écrit pour les scènes dramatiques, qui, bien moins que La Musica, L’Amante anglaise ou La Maladie de la Mort, convainc les troupes de s’atteler à une partition à la densité plus qu'à son tour ourlée de notes et silences obsédants. C’est, sans doute, d'ailleurs, la plus musicale de toutes les oeuvres de l’auteur de L’Amant. Peut-être la plus complexe à lire aussi, avec la seule brochure pour toute boussole.

 Publiée en 1981, elle fut ensuite l’objet d’un film de Duras. Tourné à Trouville, dans l'ancien Hôtel Les Roches Noires, avec Bulle Ogier et Yann Andréa, le dernier compagnon de l’écrivain. 

"A LA FOIS" PLUTÔT QU' "IL ÉTAIT UNE FOIS"

 Agatha désigne à la fois une maison d’été, au bord de la mer et le prénom emprunté, par jeu, par une jeune femme qui convoque son frère pour lui annoncer qu’elle va partir, très loin de lui. Rejoindre un autre homme : son compagnon. Effondré, le frère tente de la dissuader d’aller jusqu'au terme de cette décision.

 Rythmé par des leitmotiv qui font alterner souvenirs d’enfance, promesses d’union consanguine éternelle, obsession pour une valse de Brahms, évocation du cercle familial, de la folie estivale, le texte s’ingénie à entremêler les niveaux de conscience, les aveux abrupts autant que la closerie des secrets.

« A la fois » est le métronome qui, en pointillés, scande tout le texte. Agatha est à la fois, donc, maison et femme. La femme et son frère sont à la fois amants dans la vie de Duras (grâce à Yann Andréa du film interposé) mais aussi sœur et frère de L’Homme sans qualités , roman remarquable de Robert Musil, auquel le texte prête son allusion claire de s’autoriser l’intertextualité : Ulrich et Diotima sont comme les ombres tutélaires qui s’attachent aux corps des deux protagonistes. Le frère de la pièce est à la fois l’aîné, arrogant, joueur, menteur, voleur et le benjamin, mort à la guerre, que Marguerite Duras a si souvent convoqués dans Un barrage contre le Pacifique, L'Eden Cinéma... 

 Agatha est bel et bien le conte brodé de noir de toutes les "à la fois", plutôt que du trop commun "il était une fois".

 A Lyon, la Compagnie théâtrale La Résolue l'a donc élu pour son programme de création 2020, qu’elle présente actuellement au TnP de Villeurbanne. Et Louise Vignaud, metteuse en scène, de prévenir qu’elle n’irait pas frayer du côté de « la petite musique durassienne » que tout le monde s’accorde habituellement à soi disant reconnaître mais qu’on ne parvient pas toujours à forcément définir.

 Aussi, fut-on intrigué, lorsqu'on apprit que le spectacle proposé ne durait pas plus d’une heure. Presque incrédule : y’aurait-il eu des aménagements, une adaptation, des coupures dans cette pièce ? Renseignements pris, la partition préservait son intégralité. Ce qui raviva notre curiosité. Sûre de son hypothèse, Louise Vignaud écrit qu'il lui tenait particulièrement à coeur, pour ce texte,  de "se confronter au sens derrière le masque de la beauté" (bible du spectacle).

RACINE, METTEUR EN SCÈNE ?

 C’est alors que, pendant le premier quart d’heure, après une séquence muette qui montre la jeune femme Agatha explorer les tiroirs d’un meuble, écouter une vieille bande magnétique diffusant l'exécution fort malhabile, au piano d'une valse de Brahms et un premier échange entre le frère et la sœur, à notre goût, trop rapide, trop frontal, on craignit de ne pouvoir admettre, sur la durée, un tel parti-pris : comment les mots de Duras, si précis, si travaillés dans l’évanescence mentale poétique, si peu fluides, a priori, dans cet enchaînement volontairement floué, brumeux et flouté des aveux, des mémoires, pouvaient-ils prendre presque des allures d’échanges du tac au tac, draguer presque du côté de la scène de ménage, sinon du vaudeville ? Cette option de rendre trop concrets mots et phrases, d’interdire à ce point les pauses et silences (indiqués par l’auteur) n’allait-elle pas faire chavirer le navire tout entier ? Emaillée de temps à autre par ces phrases très brèves comme « Je crois », « Je ne sais plus », « Vous vous trompez » "On ne sait plus rien" (manie stylistique d’un auteur qui fut perçue comme inimitable et raillée par ses détracteurs), la partition ne résisterait-elle pas à ce détournement du rythme ?

Au bout d’un moment et fort heureusement, la comédienne décélère le débit des paroles, orchestrant alors son duo avec le frère, en un rythme plus raisonnable, s’accordant tout de même davantage avec la nécessité d’une scansion que le texte de Duras ordonne, qu’on le veuille ou non, de manière inéluctable. Sans forcément changer de registre, même s’il s’avère parfois trop systématique, au début de la représentation, les deux acteurs modulent alors leurs colères respectives. Elle, surtout, qu’on sent puisqu’elle est irritée, en conflit d’abord avec elle-même, ce que la comédienne Marine Behar suggère avec une belle économie de moyens mais de manière suffisamment probante pour qu’on saisisse la nuance et l’arrière plan d’un sentiment toujours plus équivoque.

Marine Behar et Sven Narbonne, photo: Rémi BLASQUEZ, tous droits réservés Marine Behar et Sven Narbonne, photo: Rémi BLASQUEZ, tous droits réservés

On appréhendait essentiellement que ne soit pas assez rendu le scandale d’une liaison amoureuse et érotique mise à mal par la malédiction de l'inceste. Quand bien même cette malédiction ne passerait que par les mots, puisque, selon Duras, il est souvent vain, au théâtre,  de prétendre à autre chose qu’à savoir énoncer avec rigueur la corporéité d’un texte:

« Le jeu enlève au texte, il ne lui apporte rien, c’est le contraire, il enlève de la parole au texte, de la profondeur, des muscles, du sang.  (...) « Pourquoi on se ment encore là-dessus ? Bérénice et Titus, ce sont des récitants, le metteur en scène c’est Racine, la salle, c’est l’humanité. Pourquoi jouer ça dans un salon, un boudoir ? Ça m’est complètement égal ce qu’on peut penser de ce que je dis là. » (1).

 Si la scénographie du spectacle de la compagnie La Résolue demeure relativement sobre, elle renforce cependant la tentation du réalisme déjà induit par le jeu des acteurs, par une disposition de meubles dépareillés, deux sièges, un lit recouvert de voiles, un paravent aux couleurs et motifs orientaux, une commode. L’avantage est qu’ils désignent, énoncent ensemble, les diverses strates déjà énoncées plus haut, à savoir être à la fois une maison d’enfance, quelque part vers Saigon, une villa au bord de la mer en France, voire le désordre d'un lieu imaginaire. C’est alors que, progressivement, le jeu de Sven Narbonne (Lui) et Marine Behar, finit par révéler que tout cela n’est qu’un jeu d’enfance maintes fois répété entre deux adultes qui ne parviennent pas à se défaire de fantasmes et qui, par un malin plaisir, réactivent des souvenirs de jouissances réels ou inventés, de culpabilités, de douleurs à peaufiner dans la volupté des égratignures ou des caresses alternatives.

LES TRACES BRÛLÉES DE L'INTERDIT

Les corps s’engagent aussi plus volontiers dans des étreintes, une bagarre réglée comme un combat théâtral, des hochements têtus de têtes comme ceux des enfants tentés par le caprice. Elle, soudain, se met à revêtir une robe et un chapeau noirs, devenant la Mère distraite par la négligence des enfants qu’elle ne peut s’empêcher d’encourager…

Deviennent alors, plus que palpables et éloquentes, ces scènes de plage où, plus tard, sœur et frère d'une adolescence inquiète, s’observeront, s’épieront à la dérobée. Dans l’incertitude irrésolue d’un désir qui les déborde. C’est ainsi qu’est mise en relief, davantage que l’échange plus ou moins éthéré de mémoires faillibles, la certitude obstinée que les jeux dangereux entre amants ne sont rien, en comparaison avec ceux perpétrés par des enfants avides de tester, entre eux et à deux, limites et tropismes des frontières que brûlent les traces de l’interdit. Louise Vignaud tient, bel et bien, sa promesse de valoriser "les zones d'ombres, cette frontière si ténue du consentement, acquis pour l'un, remis en question pour l'autre" et ce questionnement primordial: "Est-ce que l'on consent lorsqu'on ne sait pas?" (extraits de la bible du spectacle).

 Marine Behar, regard et allure noirs ensauvagés, distille tantôt l’élan de l’affection et sadisme du chantage tandis que Lui, nerveux dans sa surexcitation, finit par baisser la garde et s'abîmer dans un visage fermé, froissé d'accablement ambigu.

 On ne dira rien de l’image finale qui n'est pas dictée par Duras, afin de ne pas trop en révéler : édifiante elle aussi dans l' équivoque, comme seul le mystère de l’écriture durassienne sait en embrouiller les méandres et la portée, elle ponctue cette heure de jeu en l’ouvrant par une note tragique : Racine n’est effectivement pas loin…

 Restait alors à retrouver, méditer, en rentrant au port, comme dans un sillage lointain éclaboussant le souvenir, grâce à ce voyage finalement plus sélénite que solaire, ces mots recueillis dans l'un des tout premiers romans de Duras, mots dits déjà gorgés par la conscience subliminale que la Malédiction est effectivement cousue à la fois de Ténèbres et de Lumières mêlées:

 « Phare blanc de ma mort, je vous reconnais, vous étiez l’espoir. Votre lumière est bonne à mon cœur, fraîche à ma tête. Vous êtes mon enfance. Je comprenais bien ce que vous vouliez dire, mais je ne me suis jamais incendiée à votre lumière parce que j’ai raté toutes les occasions de m’y précipiter. Je vous ai donné mon petit frère, cette torche de mon petit frère, et lui, vous l’avez entièrement consumé. Tandis que moi, je suis toujours là saine et sauve dans mes marécages d’ennui. Et il n’y avait plus, il n’y a pas d’autre route que celle que vous éclairez. » (2).

 

(1): Marguerite Duras, La Vie matérielle, © P.O.L, Paris, 1987.

(2) Marguerite Duras, La Vie tranquille, © Gallimard, Paris, 1944.

AGATHA de Marguerite DURAS

Mise en scène: Louise Vignaud

avec Marine Behar et Sven Narbonne
scénographie Irène Vignaud
costumes Cindy Lombardi
lumières Luc Michel
son Michael Selam

régie générale: Nicolas Hénault

administration et production Lancelot Rétif
développement et diffusion Fadhila Mas

production Compagnie la Résolue
coproduction Théâtre du Vellein – CAPI

Avec l’aide de la SPEDIDAM.
La Spedidam est une société de perception et de distribution qui gère les droits des artistes interprètes en matière d’enregistrement, de diffusion et de réutilisation des prestations enregistrées.

Le texte est paru aux Éditions de Minuit.

Au TnP (Théâtre National Populaire) , Place Lazare Goujon - 69100 VILLEURBANNE. Métro ligne A arrêt "Gratte-Ciel". Bus: ligne C3, arrêt "Paul-Verlaine", lignes 27, 69 et C26, arrêt "Mairie de Villeurbanne".

Réservation & billetterie: 04 78 03 30 00 ou sur www.tnp-villeurbanne.com

Jusqu'au 21 février 2020: Grand-Théâtre, salle Jean Vilar, mardi, mercredi, vendredi à 20h 30, jeudi à 20h, le samedi à 18h 30, dimanche à 16h. Bord de scène (rencontre avec l'équipe artistique): jeudi 20 février, après la représentation.

La Compagnie La Résolue présentera au Théâtre 14, à Paris "Le quai de Ouistreham" d'après l'essai de Florence Aubenasdu 3 au 14 mars 2020 (relâches les 8 et 9 mars) puis, au Théâtre de La Tempête (cartoucherie) à Paris,  "Rebibbia" d’après L’Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, du 23 mai au 14 juin 2020.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.