Charles Pennequin & L'ARFI de Lyon: Plutériens... moins on ne peut... dé-chanter

Un "Opéra-Space" d'anticipation cocasse et déjanté, au Théâtre de la Renaissance d'Oullins. Qui vient d'accéder au grade mérité de Scène conventionnée Art et Création Théâtre et Musique.

 SIGNÉ "ART ET CRÉATION"

A quelques lunes avant la célébration du solstice d’été et sa traditionnelle Fête de la Saint-Jean qui, historiquement, est marquée par des libations, des feux de douces folies, le Théâtre de la Renaissance d’Oullins referme, en cette mi-juin, son album de saison 2018/19 avec la création, en 1èremondiale, d’un Opéra contemporain pas piqué des vers (même de mirliton), tant il est culotté, puisque il puise l’argument de son livret dans les jeux et feux inspirés d’artifices verbaux des délires jamais gratuits de l’écriture de Charles PENNEQUIN. Lequel est connu pour son goût de l’excès linguistique, de (l’auto) dérision et d’une métaphysique laissant se débrider tous langages en flagrant délit de cavales. Entre un Raymond Queneau qui aurait avalé dix cachets d’ecstasy et les pataphysiciens, l’olibrius littéraire propose en effet des récits hors normes, qui se prêtent parfaitement aux adaptations musicales et chorales.

 La Renaissance avait donc choisi de confier, en coproduction avec l’édition 2019 des Nuits de Fourvière, le mécanisme du rideau de fer de sa grande salle à l’ARFI qui est à l’origine de ce projet plutôt audacieux. Et faisant précéder la Première de ce spectacle de ce qui peut s’apparenter à un rite de passage (si cher aux Nuits de Saint-Jean), par la signature officielle, en présence des principaux partenaires de son Institution artistique et culturelle : l’Etat (M. Michel PROSIC, Directeur de la DRAC), la Région Auvergne-Rhône-Alpes (représentée par sa Vice-Présidente, Mme Florence VERNEY CARRON) et la Ville d’Oullins (Mme Clotilde POUZERGUE, Maire), d’une nouvelle convention certifiant désormais son label d’intérêt national, Art et création pour le Théâtre et la Musique, lequel permettra en effet, pour au moins quatre ans, de doter le lieu de moyens financiers plus importants mais aussi et surtout de renforcer son accompagnement dans les missions qui lui sont dévolues (éducation artistique, entre autres).

EXOZOMES... QUÉSACO ?

Quoi d’étonnant à ce que ce soit Les Exozomes (publié chez P.O.L. en 2016) qui a le plus inspiré ce transfert du livre vers la scène pour cette nouvelle production, puisque le récit a été stylistiquement conçu pour être soit lu silencieusement, soit déclamé ? mais le livret est allé quêter ses sources en d’autres textes de PENNEQUIN, (Ça va chauffer, Lambiner), afin de resserrer le propos dramaturgique autour d’une idée épatante : comment se passerait l’exil si l’humanité désertait définitivement la Terre et s’envolait pour rôder dans l’espace à bord d’une marmite supersonique ?

Bien sûr, politiquement et ironiquement, l’œuvre de PENNEQUIN, autant que le spectacle, suggèrent que cette même humanité a sans doute déjà depuis quelque temps, filé à l’anglaise, confiant sa destinée de plus en plus improbable à Cantos qui n’a de Dieu que le nom subrepticement mythologique de par ses oripeaux de sonorités fallacieuses et s’avère être un… ordinateur quantique.

Inutile de chercher dans le moindre manuel ou même sur Internet les caractéristiques d’un tel objet né de la seule imagination en goguette de l’auteur et de la troupe musicale.

 Le passage le plus écologique et défiant l’incrédulité des climato-sceptiques se propose même comme apogée délirante dans le dernier quart d’heure du spectacle où la litanie effrayante et faussement prometteuse de bien-être que ne renieraient pas quelque gourou mal intentionné, s’entonne pour invoquer, convoquer canicules et autres cuissons maximales censées convenir à l’Homme.

 Le metteur en scène et la production ont intitulé leur spectacle « Les Plutériens », compte tenu du fait qu’il ne saurait plus être question d’humanité vagissant sur notre planète et qui s’est donc envoyée en l’air pas forcément mieux respirable des galaxies entre quasars et météorites.

La poétique du trou dans plusieurs de ses acceptions constitue le fil rouge ténu du spectacle creusant l’ozone et l’air, et rappelant à juste titre que certaines obsessions de PENNEQUIN l’ont conduit à écrire La Ville est un trou (2007), Trou-Type (2010), Troue la Bouche (2011).

On peut saluer ici la pertinence des dramaturges critiques et du metteur en scène Baillart, Romain Nicolas et Christian Rollet qui ont su ainsi condenser les motifs d’une œuvre qui ne s’économise jamais dans le registre joyeux de la part d’ombre conjuguée par l’attirance des tombeaux et des morts, poussant la galéjade jusqu’à jouer sur les mots « trous de balle » voire « trous du cul », puisque il ne saurait y avoir prospection quant au devenir de l’humanité sans l’agrémenter de quelques considérations sur le… fondement du Tout et du Rien.

On gage, d’ailleurs, que Valère NOVARINA (auteur lui aussi fameux, entre autres, d’une Opérette imaginaire d'anthologie et parfaitement irrésistible) ne trouverait pas déplaisante cette façon libertine et libertaire de revisiter les rondes nocturnes et prétendument absurdes des activités réputées humaines.

OPÉRA DE PE(NNE)QUIN

 Découpé en trois actes, l’Opéra de ce Pe(nne)kin malgré lui (osons, à notre tour, nous jouer des noms et des mots) à la manière ARFI, n’oublie pas d’y glisser une histoire d’amour grotesque entre les deux protagonistes de la Marmite Supersonique, la Capitaine Thérémine (formidable Marie Nachury) et le Pilote Vélimir (Antoine Läng, tout aussi foutraque). Osant tous les ressorts de la parodie, de la chanson de variété à l’envolée lyrique classique, leur sort et leurs affabulations ainsi moqués, n’épuiseraient presque pas l’effort de désigner la vacuité ni la vanité de leur existence.

 Et l’on sait gré aux concepteurs du spectacle d’avoir inventé quelque idylle dont pas une ligne ne revient à PENNEQUIN mais va dans le même sens de son bois de chauffe des jeux de langues et d'écriture, entre Cantos l’ordinateur quantique et le panneau lumineux situé au fronton de la scène qui annonce, résume, tel un Choryphée immatériel, les péripéties de cet Opéra-space osant railler le genre de l’Anticipation. A mi  parcours du spectacle, en effet, l’ordinateur décide de subtiliser les fonctions dudit Panneau Dramaturgique, en le flattant outrageusement, pour mieux lui voler la vedette.

  On l’aura compris : l’œuvre scénique s’attache à bien passer en revue le folklore de l’opéra classique pour en détrousser les manies hasardeuses. Et c’est en cela que le fantastique irradie de toutes parts.

 Les musiciens de l’ARFI et de sa Marmite Infernale, spécialisés dans le Jazz improvisé conjugués aux choristes du chœur professionnel Spirito (dirigé par Nicole Corti) sont, comme souvent, en phase absolue avec ce projet déjanté. Leurs qualités vocales et instrumentales sont absolues. Revêtus et distingués par des combinaisons orange ou bleu, ils donnent la pleine mesure à l’exercice de talents qui savent prendre en compte le cadre d’une aventure risquée.

 On restera cependant un tout petit peu mesuré sur les choix scéniques du metteur en scène qui, pensant sans doute ainsi mettre pleinement (à juste titre) en valeur ces artistes qui prévalent, a parfois mis à mal la fluidité de l’ensemble : si l’orchestre placé au centre de la scène (habituellement confiné dans la fosse qui leur est dédiée, dans l’opéra classique) et les déambulations du chœur (lui aussi, le plus souvent réservé et figé dans un espace restreint), parient, en respectant l’esprit de l’auteur du livret, sur des inversions formelles bienvenues, on pourrait légèrement regretter que la radicalité de ce parti pris contraint parfois la performance à se diluer, voire à contrarier inutilement l'enchaînement de certaines séquences qui mériteraient d’être davantage rythmées. Une telle littérature et un tel propos ne supportent pas vraiment la demi mesure et devraient oser davantage encore fantaisies et inventions scéniques. La faute, aussi, probablement, au recours obligé parfois trop systématique des allées et venues des uns et des autres dans la salle, pour gagner un peu plus d'espace scénique: hors ces réserves, rien ne vient cependant gâter le plaisir qu'on éprouve et partage, pendant toute la durée de la représentation (1 heure 50).

 Encore faudrait-il aussi que pareille épopée artistique puisse trouver le temps d’un travail de répétitions sûrement plus conséquent, afin d'en perfectionner ses détails, et qui soit plus large que celui qui est désormais fatalement imposé (pas seulement aux spectacles d’opéra) par des dispositions de calendriers de plus en plus étroits car surchargés. Mais il est vrai que réunir, aujourd'hui, plus de 25 artistes sur un même plateau, devient une folle gageure: les agendas ne sont pas extensibles à l'infini.

 Il n’en demeure pas moins que ces Plutériens sont une vraie fête, grâce au plaisir suscité par un pari à la fois insolent, contrôlé, réussi globalement et sans aucun doute imaginé pour régénérer la poétique de Création à la fois salutairement tendancieuse et joyeuse que nos scènes françaises devraient non pas multiplier mais encourager et seraient bien inspirées de permettre de les prolonger en les invitant ailleurs. Pour une tournée à venir qui serait plus que légitime: indispensable.

LES PLUTÉRIENS/ Opéra-Space

Nuits de Fourvière 2019

13 et 14 Juin 2019 à 20 h & 15 Juin à 19h - Théâtre de la Renaissance - 7 rue d'Orsel - 69600 OUILLINS

- métro ligne B - Gare d'Oullins -

Billetterie : 04 72 39 74 91

Livret Charles Pennequin
Musique ARFI
Mise en scène Guillaume Bailliart
Dramaturgie Romain Nicolas & Christian Rollet
Préparation du chœur Nicole Corti
Costumes Coline Galeazzi
Lumières Annie Leuridan
Son Thierry Cousin
Régie générale Martin Barré
Plateau Elvire Tapie

En collaboration avec le Groupe Fantômas

Avec Antoine Läng (soliste – Vélimir), Christophe Gauvert (contrebasse), Christophe Girard (accordéon), Clémence Cognet (violon, voix), Marie Nachury (soliste – Thérémine)

La Marmite Infernale – Grand orchestre (ARFI) :
Michel Boiton (batterie, percussions), Jean Bolcato (contrebasse, voix),
Olivier Bost (trombone, guitare préparée, objets sonores), Xavier Garcia (sampler, traitements, laptop), Clément Gibert (saxophone, clarinette, clarinette basse), Guillaume Grenard (trompette & trompette à coulisse), Christian Rollet (batterie, percussions), Guy Villerd (saxophone ténor, laptop)

Spirito – Chœur de femmes :
Camille Grimaud, Nathalie Morazin (sopranos)
Caroline Adoumbou, Landy Andriamboavonjy, Isabelle Deproit, Célia Heulle, Hélène Peronnet, Laura Tejeda-Martin (altos)

 Coproduction ARFI /Spirito – Théâtre de La Renaissance – Scène conventionnée pour le théâtre et la musique d’Oullins, Nuits de Fourvière. Avec la participation de la SACD,  de la Fondation Beaumarchais – SACD et de la Spedidam.

 EXTRAITS DU LIVRET: 

" Cantos / débit rapide :
Intermartien vétimartien bricomartien tous unis contre la vie chère sur Jupiter la nébuleuse du sablier ses hôtels quantiques tabac taxi droguerie de la voie lactée rôtisserie du pulsar à 1 minute salon de thé callisto crédit mutuel de la nébuleuse du clown pulsar-immobilier la taverne bar jeux netto hard discount école Jocelyn Bell 50 lidl androïde votre magasin netto hard discount alimentaire e. leclerc»total l’entretien total la boutique qu’est-ce tu fais charlie ? "

"Thérémine / portait robot :
Thérémine, t’es remis né, tiers ennemi, tu es rimée, terre est minée, eh tu rumines, tare à minet, turne air mis noeud, tuner ranime, terre à mirer, tire et ramène, tes raies m’urinent, tu es ma ruine, terre où marine, tu erres en hymne, t’y rames amen, errer termine, terre erre mi-haine, t’aimais y rire, théière à myrrhe, ermite amer, t’erres en ami, tu aimes rimer, t’es intérim, trimer l’intime, élime un trait, tirer au mur, remets tes tris, t’errer me mine, théthére et mimine, hymen à traire, terre réanime, armer tétines, tu ruines ta mère, t’as l’rhume annie, mes truies l’y mènent, ta rue lamine, t’as r’mis la même, termite à tort, t’hérite un mort, tel arrimé, rimer ta lyre, tu m’ris au nez, arrête à nîmes, t’es remis à l’ire, l’armée te nie, l’air mité nuit, minette à terre, arrêt minute, t’es mure la mie, tire à l’humaine, tirer la mer, t’y rames honnis, matièr»e à rite, ma terminée, t’y ruminais, ma thérémine."

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