Pour Raimund HOGHE, laissez, à jamais, le balcon ouvert...

D'abord journaliste, l'Allemand Raimund Hoghe rejoint ensuite, en 1980, le Tanztheater de Wuppertal que dirigeait Pina Bausch où il travaille pendant dix ans. Danseur et chorégraphe, très attaché aux valeurs d'un art populaire sincère, sa très grande humanité ne se dissimulait jamais derrière des poses ou des afféteries. Il a quitté la partie, hier, 14 mai, à l'âge de 72 ans.

Il faisait partie de la bande à Pina Bausch où il officiait surtout en tant que Dramaturge, au sens second du terme allemand, c’est à dire préposé à l'analyse, la réflexion, ainsi qu'à la recherche de documentation, quelle qu’elle soit (bibliographique, textuelle, iconographique, etc) auprès de l’artiste principal(e) pour l’élaboration d’un spectacle : sa structure et ses composantes. Autour d’un sujet, d’une thématique, d’une œuvre, théâtrale ou non.

DE WUPPERTAL À GRENADE EN PASSANT PAR MONTPELLIER

Mais Raimund Hoghe, avec son physique peu banal d’homme au corps cassé, bossu, fut aussi danseur et chorégraphe. Et son œuvre, fort estimée outre-Rhin, fut récompensée l’an dernier par l’attribution de la plus haute distinction germanique : le « Deutscher Tanzpreis » (Prix allemand de la danse). Il attendit 1994, quatre ans après son éloignement de Wuppertal,  pour se présenter au public dans un solo de danse, Meinwärts, à l'âge de 45 ans, osant ainsi défier les appréhensions de quiconque considérerait qu'un homme bossu ne puisse être artiste au point d'exhiber toute la maîtrise d'un art singulier de la représentation. Il avait choisi, pour ce "seul en scène" d'évoquer la destinée d'un chanteur juif Joseph Schmidt, évidemment mis à l'index et raillé par les nazis, en 1933, au prétexte à la fois de ses origines mais aussi de sa réputée laideur.

 En 2010, il avait conçu une pièce dansée en hommage à un autre disciple de la danse théâtralisée, telle qu’elle commençait à germer, dans les années 80 : Dominique Bagouet, célèbre chorégraphe français (plus de 40 pièces en 15 ans d’activité !) qui contribua fortement à faire de Montpellier une cité essentielle pour l’art et la culture et principalement la Danse. Si celui-ci a frayé de temps en temps avec la littérature (« Mes amis » d’après le roman d’Emmanuel Bove mais aussi pour le spectacle Meublé sommairement , « Aftalion, Alexandre » autre texte de Bove), plusieurs artistes de prédilection comme Christian Boltanski ou Olivia Grandville, les compositeurs Tristan Murail, Pascal Dusapin, ont été fondamentaux dans l’histoire esthétique de ce courant hâtivement baptisé « Nouvelle danse ».

Quoi d’étonnant à ce que Raimund Hoghe ait tenu à saluer Dominique Bagouet, puisque tous deux avaient à cœur de privilégier les valeurs d’un réel travail scénique collectif? Si Bagouet a très tôt choisi de baptiser son groupe « Compagnie », Raimund Hoghe, lui, a su très vite aussi, grâce au Tanz Theater de Wuppertal, que les vertus du groupe sont indissociables d’une ferveur poétique qui ne sait que faire de la performance individuelle et autosuffisante, même exécutée avec brio. Tous deux avaient aussi un goût commun pour faire évoluer sur les plateaux, des corps qui se désolidarisent avec la trop canonique idée préconçue du "beau", de l'harmonie à tout prix. Et le croisement rarement hasardeux de références littéraires, plastiques, musicales qui puisent dans les terreaux fertiles de cultures plutôt populaires.

 Mais si j’évoque Dominique Bagouet, c’est précisément pour parler d’un spectacle de l’ex-critique au journal Die Zeit, en Allemagne (il n’y a qu’en France qu’on n’autorise guère les écrivains à devenir acteurs ou les journalistes spécialisés, chorégraphes, alors que d’autres pays n’y voient pas malices contrariantes) et vu à la Maison de la Danse de Lyon, en 2010. Fresque qui interrogeait les tropismes de la mémoire et en particulier la mémoire de la voix puisqu’on y entendait celles de Bagouet, de Hervé Guibert et, la plus signifiante, celle de l’écrivain Federico Garcia Lorca, dont on sait encore peu aujourd’hui qu’il fut, à ses heures, musicien et interprète de chansons justement populaires. Un enregistrement original, dû à la persuasion du label "La Voix de son Maître" a permis qu’ensuite elles soient ré-éditées, et les partitions à nouveau disponibles pour qu’ensuite, un guitariste comme Paco de Lucia ou la célèbre cantatrice Teresa Berganza les reprennent. Mais c’est autant la voix, bien sûr, de l’écriture de Lorca que celle de Bagouet, que Hoghe tenait à célébrer.

Le titre du spectacle était emprunté à un vers réitératif d’un court poème du dramaturge espagnol intitulé « Adieu » : il est issu des premiers textes de l'écrivain qui récoltait, à Grenade, avec le musicien Manuel de Falla, toutes traces de chants ou textes appartenant au répertoire dit du Cante Jondo:

ADIEU

Si je meurs,
laissez le balcon ouvert.

L'enfant mange des oranges.
(De mon balcon je le vois)

Le moissonneur fauche le blé.
(De mon balcon je l'entends)

Si je meurs
laissez le balcon ouvert ! (1)

 Et le spectacle de Hoghe, dans mon souvenir, laissait en effet les sons, les lueurs exposer leurs reliefs comme autant de traces mémorielles intensément feutrées : l’oxymore n’est pas incongrue, car elle définissait plutôt très bien l’atmosphère de cette pièce dansée. Mais aussi le bruit que font les souvenirs quand on tente de les raviver dans notre esprit.

Etrange ballet, par exemple, que les interprètes formaient, de dos à la salle comme à l’heure trop précoce des saluts, reculant faussement donc pour mieux s’approcher de nous. Comme le revers révèle la paume, le côté pile montre la face, la clarté aveuglante l’épaisseur d’une voûte nocturne. Et ces pas si silencieux de danseurs se tenant par les mains semblaient soulever d’infimes vagues de sable ou quelques brassées de gazon déjà fané par l’été.

ARTISTE ARCHÉOLOGUE

A l’intersection des trois figures majeures convoquées par « Si je meurs, laissez le balcon ouvert ! », Lorca, Bagouet, Guibert, se nouaient les fantômes trop tôt pris en otage par la malédiction de l’homosexualité réprimée ou du sida improbalement vengeur. Mais nulle anecdote ou tentation folklorique, historiciste dans le spectacle de Hoghe. Juste un fil rouge qui laissait deviner l’odeur âcre du sang vermillon et maudit, tandis que les formes de vie laissaient au contraire leurs pas et leurs couleurs s'y opposer pour que la Mémoire triomphe par-delà les adversités.

 L’idée de ce spectacle en hommage à Bagouet vint à Hoghe lorsqu’il assista, fasciné, à une nuit de projection des pièces de son homologue français, dans la torpeur d’un festival qui tentait alors de héler encore et toujours mieux la figure tutélaire d’un de ses plus évidents talents. Hoghe n’admettait pas que ces archives puissent simplement exister en l’état; aussi, lorsque Jean-Paul Montanari, directeur dudit Festival commanda à Hoghe une chorégraphie à la mémoire de Bagouet, l'ex collaborateur de Pina Bausch imagina immédiatement une sorte de puzzle ré-habilitant, même avec des morceaux manquants, certains gestes, graphies corporelles typiques de Dominique Bagouet, tout en les mélangeant avec des réminiscences émanant d'autres univers.

Des souvenirs sont vains si on ne les ranime pas par la grammaire aussi bien physique que mentale qui caractérise une personnalité, qu’elle soit artiste ou non. Ainsi, diverses strates de mémoires se superposaient pendant « Si je meurs, laissez le balcon ouvert ! » : on se surprenait à épier des bribes de spectacles de Bagouet mais aussi, bien sûr, certaines gestuelles constitutives de l’art dansé de Pina Bausch. Ce qui n’empêchait nullement de se familiariser avec l’art personnel de Raimund Hoghe : un archéologue finit toujours par se révéler en ses plus mystérieuses manies et identités variées, forgées par les découvertes successives qu’il a su mener pour extraire des pierres le polissage faussement révolu d’un passé.

Dans le texte qui présentait ses intentions, Raimund Hoghe écrivait, à propos de Dominique Bagouet: « Je me souviens d'une sensation de tendresse et d'humanité dans son travail que je ne vois que très rarement aujourd'hui. C'est quelque chose de perdu, et c'est de cette perte que je voudrais faire partir ma création. J'aimerais également qu'apparaisse cette métamorphose de la mémoire que provoque un souvenir relu à l'aune de notre temps présent

On retrouvait cependant, parfaitement, sur ce balcon ouvert à tous vents, cette part d'humanité et d'élans doux, orchestrés par l'artiste allemand. Le sentiment que l'écriture de la pièce procédait d'un travail partagé, collectif, n'avait rien d'illusoire et dansait d'évidence, non feint.

De lui, restent ses livres, en langues allemande ou française, ses chroniques pour « Die Zeit » ou ses ouvrages à propos du travail de Pina Bausch, tels ce « Bandonéon » ou « Histoires de théâtre dansé » , co-écrits avec Ulli Weiss, photographe. (L’Arche Editeur).

Il paraît qu’une tradition, en Espagne, veut qu’on maintienne les rideaux fermés dans la chambre où repose un mort. Dans le sillage vocal du cri de Lorca, dont vie et œuvre, on le sait, ont toujours veillé à célébrer, coûte que coûte, et jusqu’aux derniers périls, une liberté sans faille, ll serait temps, aujourd’hui, de défaire les rideaux, ouvrir en grand les baies du balcon et les laisser telles quelles et à jamais. Afin que, outre tombe, Raimund Hoghe continue de se bercer au son des voix qui l’ont guidé et que nous parviennent encore aussi, les élans, flagrants délits de tendresses fomentées par un artiste qui a compté parce qu'il savait qu'il pouvait également compter sur ses pairs, en leur mémoire de fidélité sans réserves.

Qui, demain, pour ériger, même par un simple spectacle, à son tour et à lui, dédié, son éventuel « Tombeau » ?

Raimund Hoghe (à gauche) dans "Si je meurs, laissez le balcon ouvert!" photo: Rosa Frank, tous droits réservés Raimund Hoghe (à gauche) dans "Si je meurs, laissez le balcon ouvert!" photo: Rosa Frank, tous droits réservés

NOTE:

(1): Federico Garcia Lorca, Poésies II (1921-1922) : Chansons - Poème du Cante Jondo, trad. de l'espagnol par André Bélamich, Pierre Darmangeat, Jean Prévost et Jules Supervielle. Préface de Jean Cassou, © éd. Poésie/Gallimard, Paris, 1966. 

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