DES DISQUES TROP PEU RAYÉS 1/ Les Remparts de Gorée (Peyrac)

Chronique, plus ou moins régulière, exhumant quelques chansons peu connues. De la part d’artistes célèbres ou non. Pour des raisons obscures ou éclairantes.

PEYRAC

Nicolas PEYRAC, selon sa biographie officielle, de son vrai nom Jean-Jacques TAZARTEZ, bien que né en 1949 à Paris, a passé une grande partie de son enfance en Bretagne. Près de Fougères. On peut s’en souvenir en écoutant, par exemple, dans son album qui a pour moi, de loin, ma préférence tant les chansons qui le composent sont presque toutes, quasi parfaites, « Fait beau chez toi » (1980), le titre « 16 ans, j’vis en Bretagne ».

S’il s’engage dans des études de médecine, à la suite de ses parents tous les deux officiant dans cette profession, il écrit très jeune quelques chansons pour Gérard LENORMAN (Ailleurs, Comme une chanson bizarre), Marie LAFORET (Tant qu’il y aura des chevaux), Patrick JUVET (Fallait pas qu’tu t’en ailles) ou Johnny HALLYDAY (Je n’oublierai jamais).

Il finit par interpréter ses propres compositions et, au mitan des années 70, se taille un certain succès sur les ondes radiophoniques, grâce à So far away from L.A., Et mon père, Je pars, qui resteront parmi les plus connus du grand public. 

 PEYRAC est un artiste exigeant, obstiné. Oscillant sans cesse entre l’envie de rester « à part » et d’être suffisamment populaire pour qu’on reconnaisse ses talents musicaux. D’humeur parfois ombrageuse, ses rapports avec les maisons de disque sont marqués par des ruptures, des renoncements et des réconciliations (rares). La rébellion est une sorte d’aiguillon qui lui permet d’écrire des chansons à la fois personnelles et universelles. Cette absence de docilité totale lui vaudra parfois des inimitiés dans un métier qui préfère les consensus aux dissidences.

 Si l’on peut écouter et ré-écouter Fait beau chez toi plusieurs fois d’affilée en reconnaissant qu’il est d’une facture tant musicale que parolière excellente pour sa grande homogénéité et sa cohérence, les deux albums suivants Elle sortait d’un drôle de café  (1982) et  Flash-Back  (1984) confirmeront une inspiration sans défaut apparent. De même que les précédents  Quand pleure la petite fille » (1976) ou Et la fête est finie (1977). L’artiste est prolixe et enchaîne ainsi les publications, année après année. Moins convaincants, les opus d’après s’égarent un peu. Mais l’homme sait prendre de saines et larges distances avec un milieu musical et surtout discographique capricieux, il a d’autres atouts. Celui , entre autres, de baroudeur curieux du monde qui l’incite alors à moins fréquenter les studios d’enregistrement et de moins en moins les plateaux de télévision pour leur préférer les bateaux, les avions, les pays lointains.

QU'EST GORÉE? 

L’album Je t’aimais, je n’ai pas changé  en 1978 rompait, un instant, pourtant, la magie de la cohérence en faisant se succéder des chansons aux tonalités fortement contrastées. Mais « Les Remparts de Gorée » qui le clôt, sur une audace de 6 minutes (durée inhabituelle pour un morceau) semblent résumer à eux seuls, rétrospectivement et de façon prospective, la personnalité de l’artiste. Gorée est une île de l’archipel de Dakar et connue, de sinistre mémoire, par l’O.N.U. en 1978 – année de parution de l’album de PEYRAC – comme symbole de la traite des Nègres en Afrique, depuis des siècles. D’abord aux mains des Hollandais, elle fut ensuite disputée entre la France et l’Angleterre jusqu’en 1817. La fusion de ce territoire avec Dakar en 1929 lui vaudra la publication d’un livre intitulé « Gorée, capitale déchue » par un militaire. Même Charles PÉGUY s'en mêle, comme l'évoque, de manière allusive, la chanson de PEYRAC.

Modernisée depuis lors, Gorée a pu être réhabilitée en tant qu’entité géographique et administrative indépendante et fut visitée, lors des trois dernières décennies aussi bien par Bill Clinton, Yasser Arafat ou Jean-Paul II, lui conférant alors une identité à part entière et désormais respectée.

 PEYRAC, nulle part, n’explique pourquoi il a composé ces "Remparts de Gorée", évidemment jamais diffusés sur les radios françaises. A-t-il seulement visité l’île ? quelle histoire mystérieuse et intime a-t-il connue avec ce territoire, qui fut si intense pour composer une chanson qui épelle de nombreux souvenirs, images lacunaires ? Y est fait mention, par exemple, d’une petite fille « aux 500 francs », à propos de laquelle on ne saura rien de plus.

L'éloquence passe par l'évocation, surtout, d'un réverbère à la tête un peu penchée (de honte ?) contemplant le front de mer, les yeux fermés. Lequel réverbère avait perdu son allumeur et… s’ennuyait. C’est la force de la chanson : parvenir à personnaliser des objets inanimés jusqu’à les doter d’émotions humaines ou animales (vivantes ). Les canons bleutés oubliés par des marins français pointent leur museau rouillé. Mais tous, très loin de Gorée. A croire que celle-ci ne peut qu’être figée dans la stupeur de son destin. Ou que, quelque part du côté du Sénégal, même les réverbères, les chats gris blancs les canons sont plus considérés que les esclaves d’une île oubliée. D’une lumière aveuglante et sans espoir de changement. Les allusions aux esclaves sacrifiés sont nombreuses. Et l’artiste-interpète PEYRAC qui traverse, peut-être, une phase de dépression intime paraît s’identifier à ceux-ci. La fixité du paysage est renforcée par la précision de saisons qui ignorent l’hiver (« rien que des murs blancs, au soleil couchant »). Ce qui surprend l'oreille, surtout, est bel et bien cette quasi absence d'êtres humains, comme si le paysage avait éradiqué toute présence vivace.

Et les mots de la chanson sont soutenus par une musique, une mélodie qui, à l'instar d'un sillage de bateau, obéit à un rythme de navigation régulière et quasi tragique.

UNE CHANSON CONNUE À FIRMINY (Loire)

 J’ai entendu cette chanson pour la première fois, à la faveur d’une pause fort longue, au cours d’un exercice cinématographique, lorsque j’étais étudiant à l’Ecole d’art dramatique nationale de Saint-Etienne. Le disque (vinyle) ne pouvait être emprunté auprès de la Maison de la culture de Firminy (signée Le Corbusier) où je l'ai écoutée pour la première fois. Et j’ai cherché, en vain, pendant plus de vingt ans, ce disque qui semblait oublié à jamais. Jusqu’à ce jour de flânerie sur les quais de Saône, à Lyon, où les bouquinistes vous proposent un tas de raretés tant bibliographiques que discographiques. Et, pour le prix de 5 euros, ai pu acquérir la cassette audio de cet album, en 2002,  évidemment introuvable chez les marchands labellisés.Rentré chez moi, j’ai écouté sans doute 10 fois de suite ce titre. Et pleuré sans arriver à comprendre la raison de cette émotivité.

« Les Remparts de Gorée » retrouvés, comme une mémoire à la fois intime et collective, m’ont ému comme la première fois. Depuis, la chanson est à nouveau disponible sur quelques compilations de PEYRAC. Ou sur YOUTUBE. Ou proposée en concert, lorsque l’auteur-compositeur est d’humeur à la réhabiliter comme chanson à la fois essentielle de son répertoire et rareté à faire ré-entendre à ceux qui l’ignoraient.

 A jamais, cette chanson sera importante. Sans doute parce qu’elle épelle les affres de l’oubli et de la mémoire, de l’esclavage et de la domination. Du paysage lointain et inconnu qui, pourtant, semble évoquer un horizon familier.

 "Un bout du monde, une folie, comme un instant qui resterait même longtemps, longtemps après."

 N’est-ce pas aussi, fondamentalement, la nature même d’une chanson ? émietter des souvenirs voilés que la mémoire s’obstine à masquer encore et encore et révéler, pourtant, en apparence paradoxalement, la nature de nos inavouables et inconscientes obsessions ? Et que certaines d'entre elles, mystérieuses, longtemps, nous obligent à les revisiter pour mieux les saisir, même imparfaitement? 

 

Les remparts de Gorée © Nicolas Peyrac - Topic

 LES REMPARTS DE GORÉE

 Et le réverbère avait la tête un peu penchée 
 Il contemplait le front de mer les yeux fermés 
 Quelques chats gris blancs parlaient du printemps                                                                                                                                                                                  
 Du printemps d'ailleurs 
 Ici, pas d'hiver
 Rien que des murs blancs
 Au soleil couchant
 Très loin de Gorée

 Et le réverbère avait perdu son allumeur
Depuis quelques années lumière il s'ennuyait
Des marins français
Avaient oublié
Des canons bleutés
Qui semblaient pointer
Leur museau rouillé
Vers l'éternité
Très loin de Gorée


La petite fille aux cinq cents francs
Ne se souviendra plus de moi
Même si son stylo n'écrit pas
Les cinq cents francs c'était pour ça
C'était comme un début d'infini
Un bout du monde une folie
Comme un instant qui resterait
Même longtemps longtemps après
Longtemps après


Et monsieur Péguy avait déposé quelques vers
Sur les murs un peu décrépis de ce calvaire
Quelques oiseaux blancs
Parlaient aux vivants
Des vivants d'hier
Ici pas d'espoir
On vendait du noir
Certains sont restés
Mourir à Gorée


J'ai failli oublier le bateau
J'en ai presque changé de peau
À quoi bon pourquoi revenir
Pourquoi réapprendre à sourire
Pourquoi réapprendre à faire semblant
J'avais cessé d'être vivant
J'aurais dû me faire oublier
Là sur les remparts de Gorée
De Gorée


Et le réverbère avait la tête un peu penchée
Il contemple toujours la mer les yeux fermés
J'ai revu Paris
Paris des amis
Des amis d'hier
Ils n'ont pas changé
C'est moi qui m'en vais
Sans me retourner
Revivre Gorée

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.