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Billet de blog 16 avr. 2020

"Every thing will be fine" de Wim Wenders: Un film des Livres

Passé un peu inaperçu, "Every thing will be fine", le film de Wim Wenders est actuellement diffusé sur le site d’Arte France. Saluons-le tout particulièrement. Parce qu'il nous semble nécessaire de lui redonner l'importance qu'on lui a quelque peu, à tort, dédaignée.

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En 2003, le réalisateur Wim WENDERS propose au public un documentaire prégnant et réussi en forme d’éloge et portrait de la chorégraphe Pina BAUSCH. Pour des raisons évidentes de valorisation des corps artistiquement mis en scène, l’utilisation du procédé de la 3 D tombait sous le sens. C’est alors que WENDERS souhaite relever le défi de passer une fiction filmique cette fois au filtre de cette technologie. Pour, dit-il, permettre de distancer, grâce à la disposition de divers plans, l’action du nouveau poème imagé qu’il a imaginé et dont le propos en apparence basique risquerait de basculer dans les effets faciles du mélodrame.

Qu’on en juge, en effet, par la simplicité de la fable : un jeune écrivain, en crise tant dans sa vie sentimentale que professionnelle, s'avère contraint de devoir en sortir, parce qu’il se retrouve bien vite mêlé à un événement tragique : un accident automobile qui cause le décès d’un enfant.

 Nombreuses sont les critiques des journaux et magazines habituels de 2015 à témoigner de leur incompréhension. Elles reprochent à WENDERS de s’être contenté d’une trame trop évidente, tout en raillant la lenteur du rythme empruntée par Every thing will be fine.

Comment est-il permis à ces plumes plutôt désinvoltes et hâtives à dédaigner une œuvre pour de tels motifs de n’avoir pas su percevoir ses différentes strates et composantes qui prennent ainsi la juste mesure indispensable à rendre compte de la complexité d’une position embarrassée, pour un écrivain : jusqu’où est-il possible de narguer sa responsabilité en tant que créateur en se servant d’autrui et de sa propre biographie, fut elle provisoire ?

UNE TRAME EN TROIS DIMENSIONS ?

Tomas, interprété par James FRANCO, est cet auteur estimé tant par son éditeur que ses lecteurs et qui va retrouver le confort d’une reconnaissance égarée trop longuement, grâce à une péripétie qu’on a de la peine à qualifier d’hasardeuse. Alors qu’il conduit à une vitesse lente son 4X4 dans la toile de fond d’un paysage d’hiver voilé de bleu opaque et presque crasse, on ne sait à qui revient la « faute » de l’accident : quelques secondes d’inattention de la part de l’écrivain ? la vitesse trop importante à laquelle une luge d’enfant vient s’encastrer contre son véhicule ? D’abord soulagé de constater que le bambin qu’il raccompagne à pied chez lui est sain et sauf , il fait connaissance de Kate, la mère (Charlotte GAINSBOURG dans un registre émouvant et grave, jusqu’ici peu vu) qui, affolée, s’enquiert de l’absence d’un deuxième fils dont Tomas n’avait pas soupçonné l’existence. Celui-ci, effondré, rejoint son domicile et Sara (Rachel McADAMS) sa compagne du moment avec laquelle l’entente n’en finit plus de s’effilocher et il n’aspire plus qu’à dormir. Une tentative de suicide (feinte ? son père le laissera penser) le comblera grâce à une cure de sommeil et l’obligera à se faire hospitaliser.

Deux années plus tard, l’écrivain revenu d’entre les morts-vivants, séparé de Sara mais déjà en couple avec Ann (Marie-Josée CROZE), essaie de goûter aux plaisirs des félicitations qui saluent la publication d’un roman qu’il craignait ne plus pouvoir écrire.

Jamais, à notre connaissance, film en apparence basé sur les péripéties (voire le suspense) n’aura autant fait l’économie de montrer leur avènement, leur développement et leur éventuelle résolution. Car, - et cela ne saurait surprendre les afficionados du réalisateur allemand – ce sont bel et bien plutôt aux réactions causées par ces événements chez les personnages qu’il attache les sinuosités rigoureuses de sa caméra. À la forme et au choix non indifférent des seconds plans.

Plus qu’une partition verrouillée par un sens linéaire et imperturbable, Every thing will be fine ménage, au contraire, les aléas d’une épopée poétique que le spectateur se doit d’inventer pour lui seul.

Lequel peut, par exemple, comprendre que les étendues neigeuses filmées au début sont comme des métaphores des pages irrésolues que le jeune écrivain est en mal de composer. Que ces espaces à la virginité presque aveuglée sont avant tout mentaux et intérieurs pour consolider l’idée que la vie vacante du protagoniste est prête à accueillir n’importe quel soubresaut de conscience ou d’action. Le lieu de l’accident paraîtra bien sûr fort différent lorsque, deux ans plus tard, Tomas s’y aventure à nouveau alors que le plein été affiche au contraire une nature luxuriante, à l’image de ce qu’il a récolté après de longs mois convalescents qui l’ont ramené à lui-même et réactivé son statut d’auteur.

L'ENFANT, LE LIVRE

En pareilles circonstances, compte tenu des choix esthétiques prisés par WENDERS, le rôle de la duplicité distille au gré à gré et pendant toute la durée du film, sa redoutable mécanique. L’ambivalence semble être le leitmotiv qui gagne peu à peu du terrain. Car les positions des divers personnages paraissent maintes fois ambigües. Alors que son entourage lui reproche avec constance son égoïsme, Tomas est pourtant le plus souvent montré au contraire comme très apte pour l’empathie à l’égard d’autrui. Que ce soit vis à vis de ses compagnes, de son père, de la mère des enfants ou de la fille qu’il extrait des décombres d’un accident de manège dans une fête foraine, ses réflexes sont intacts pour désencombrer les embarras relationnels. Mais Tomas reste un personnage assez énigmatique. A l’instar de Christopher, l’enfant qu’il ramène après l’accident, enfermé dans un mutisme pas même réprobateur, son expression ne semble motivée à se manifester que lorsqu’il entre en conflit avec autrui. Les disputes avec Sara puis Ann, les incompréhensions de son père, les échanges tendus avec Christopher qui, ayant grandi, revient onze ans plus tard lui demander des comptes, l’obligent à déboutonner ses quant-à-soi. Seules les rencontres avec Kate semblent l’apaiser et se déroulent sans anicroche. Comme s’il avait trouvé, en elle, son double au féminin. Elle, d’ailleurs, plutôt solitaire et que la pauvreté isole dans une réclusion qu’on ne sait si elle est vraiment choisie ou subie, n’est pas en reste pour ménager ses parts d’ombre. Si on la voit à deux reprises pleurer suite à la mort de son fils, ses premières réactions et l’absence de toute rancœur à l’égard de Tomas ne manquent pas d’intriguer.

 En d’autres circonstances, mais ce n’est pourtant pas là le sujet de cet article, il serait tout aussi intéressant de s’interroger sur ce qui fonde, dans l’œuvre de WENDERS, les relations mystérieuses entretenues entre un homme et un enfant. Il suffit de se souvenir d’Alice dans les villes (1974) où, déjà, le réalisateur marquait les esprits dans ce cheminement d’un écrivain nommé Philip Winter ( !), fuyant ses velléités d’écriture dans un périple contraint avec une petite fille qu’on lui a confiée sans lui demander son avis, lorsqu’on regarde Tomas raccompagner Christopher chez lui et marchant tous deux dans la neige pour noter que des échos se font entendre entre deux films conçus à quarante ans d’intervalles. Dans les deux cas de figure, ces hommes et écrivains réfutent leur attachement à l’enfance. Si Tomas prétend à Sara que leurs objectifs de vie sont trop éloignés (« moi je veux écrire et toi tu veux des enfants ») il confiera plus tard (ment-il ou est-ce la vérité ?) à celle qui est encore une inconnue mais deviendra sa deuxième compagne, dans l’ascenseur où il la croise avec sa petite fille, qu’il est biologiquement empêché de procréer.

Enfant et Livre : deux perspectives qui paraissent à la fois aliénées l’un à l’autre et cependant inconciliables?

TOUT CHEMINE PAR PÈRES ? (RE) PAIRES ?

Car un objet, lui aussi ambivalent, constitue le trait d’union entre Tomas et Kate : le Livre. Ou, devrait-on écrire, LES livres. Celui que l’écrivain ne parvenait pas à mener à son terme. Celui que Kate déchire et dont elle jette les pages dans le feu. Celui que Tomas finira par publier et qui contient, en filigrane, l’histoire de cette tragédie. Le livre comme preuve de culpabilité et de ressentiment pour le frère sauvé. Kate dessine et Tomas écrit : leurs outils de créativité se ressemblent.

On songe alors, rétrospectivement, que le premier plan du film cerne, dans un flou qui en estompe les reliefs, un pot où se côtoient deux crayons à côté d’un calepin à la couverture avachie. Métonymie annonciatrice d’une rencontre qui devait avoir lieu et qui n’attendait qu’à être dépeinte ou écrite ?

De même que les personnages principaux semblent cloîtrés dans des apparences d’univocité, finit-on par les appréhender surtout en corrélation avec l’Autre. Tout, dans Every thing will be fine (titre ô combien ironique et ambigu, lui aussi) semble marcher par paires : deux frères, deux livres, deux crayons, deux accidents, deux compagnes. Gémellité qui se niche aussi dans le cadre quand, par exemple, WENDERS filme, au tout début, deux fenêtres de la cabane de fortune où dort Tomas. De l’une, irradie une lumière presque irréelle, quasi mystique ou religieuse, tandis que l’autre masque mal le prosaïsme derrière son rideau d’un réalisme décourageant car trop commun.

Le cadre de la fenêtre par laquelle Tomas (James Franco) considère le paysage enneigé depuis sa cabane de fortune ©-NEUE-ROAD-MOVIES-GmbH-photograph-by-Donata-Wenders

 Ce ne sont là que quelques pistes pour redorer ses blasons à un film qui ne se contente pas d’être prisonnier d’une trame réputée trop lâche et d’un procédé technologique soi disant novateur, n’en déplaise aux critiques de l’époque qui semblent ainsi être passées totalement à côté d’une œuvre bien plus complexe que leurs résumés schématiques et leurs analyses bâclées ont ainsi réduite à une quasi déconsidération très injuste. Car non, le recours à la 3D n'est en effet pas conçu pour épater le spectateur à grands renforts de prouesses spectaculaires, mais bel et bien pour détacher de manière significative, personnages et décors, afin de créer, creuser la distance indispensable qu'imposait une narration procédant aussi par ellipses et par ricochets, pour mieux suggérer ce qui ne peut se dire. Mais peut-être s'écrire, se dessiner. Se filmer.

 On ne peut que féliciter l’initiative heureuse du site Web de la chaîne télévisuelle ARTE-France, de permettre à de nouveaux spectateurs de savourer ainsi les subtilités d’Every thing will be fine

EVERY THING WILL BE FINE de Wim WENDERS

  • Réalisation : Wim Wenders
  • Scénario : Bjørn Olaf Johannessen
  • Avec: James Franco: Tomas,  Rachel Mc Adams: Sara, Charlotte Gainsbourg : Kate, Marie-Josée Croze: Ann, Patrick Bauchau: le père, Julia Sarah Stone: Mina, Robert Naylor: Christopher, Peter Stormare: l'éditeur
  • Décors : Frédérique Bolté et Jean-Charles Claveau (décors de plateau)
  • Costumes : Sophie Lefebvre
  • Photographie : Benoît Debie
  • Musique: Alexandre Desplat

Jusqu'au 18 avril sur www.arte.tv.fr

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