DES DISQUES TROP PEU RAYÉS 2/ Terres de France (Murat)

Comme le faisait remarquer un lecteur, Boris Carrier, les chansons excédant 4 minutes sont en général proscrites par les radios. Comme si une durée précise garantissait la qualité d'un texte mis en musique ou d'une musique traduite par un texte. Heureusement que certains font fi de cette norme.

MURAT est peut être un frère de PEYRAC. Car tous deux partagent, hors toute considération commune musicologique, un penchant mûri pour la libre expression poétique, fort loin des sentiers battus. Une semblable rébellion contre les ordres établis, un goût certain et partagé pour le paysage, la mélancolie qui n'est pas nostalgie. Rétifs, tous deux, aux étiquettes. Et une maîtrise totale de la langue, une appétence indéniable pour le Verbe, les rythmes qui savent mettre en valeur d'ineffables impressions.

LE FAUX MÉNESTREL DE CHAMALIÈRES

 Comme PEYRAC, le chanteur introspectif (prénommé Jean-Louis, né à Chamalières  dans le Puy-de-Dôme) a troqué son véritable patronyme (BERGHEAUD) pour un nom plus court, emprunté à une ville du Cantal: MURAT-LE QUAIRE. Où il passa le plus clair de son temps, en la ferme de ses grands parents. Il y tient. Même si, bien sûr, certains en profitèrent pour, trop vite, le caricaturer en troubadour auvergnat. Or, Jean-Louis MURAT n'a rien d'un ménestrel. A l'âge de 9 ans, le cadeau d'un dictionnaire pour Noël occupera ses journées pour composer, précoce, des poèmes. Déjà hors-normes à l'adolescence, il se marie à 17 ans pour divorcer (alors qu'il est père d'un petit garçon) deux ans plus tard et, après quelques emplois nourriciers, lâche tout pour bourlinguer principalement en Europe. Pour finalement rentrer au bercail à l'âge de 25 ans et se consacrer désormais entièrement à la musique. Des débuts difficiles, malgré l'aide d'un William SHELLER qui l'encourage à enregistrer "Suicidez-vous, le peuple est mort" dans la même maison de disque que PEYRAC: Emi-Pathé Marconi et auprès du même directeur artistique, l'excellent Claude DEJACQUES. On a dit que même la station d'Europe 1 censura le titre, craignant qu'il conduise certains de ses auditeurs à l'autolyse (!). 

 A plus de 30 ans, MURAT, en 1985, se retrouve sans maison de disques pour le produire, EMI ayant mis fin à son contrat initial. CBS le "repêche" mais, malgré quelques enregistrements réalisés, ne publie rien. C'est le label VIRGIN qui prendra le risque d'éditer "Si je devais manquer de toi" qui finit par rencontrer un estimable succès, en 1987. Mais ni la maison de disques qui couve l'impétrant de la nouvelle chanson française, ni l'artiste lui-même ne visent de toute façon le Top 50 déjà presque moribond à cette époque. En 1989, MURAT file à Londres enregistrer son premier vrai album, Cheyenn Autumn

AUTOMNE ET MANTEAU DE PLUIE

Il est difficile de décrire le magnétisme qu'une telle oeuvre permet lorsqu'on la découvre. Mais ce fut, pour moi, une révélation, justement, cette année-là. Sentiment de n'avoir rien entendu d'équivalent. Advenait une voix unique et personnelle psalmodiant des verroteries de superstitions goguenardes (entre Lune rousse et Venin). Et si, en 1991, je ne compris guère sa collaboration avec Mylène FARMER, une chanteuse que j'ai toujours jugée artificielle, peu authentique, truqueuse à l'excès pour un titre très dispensable et justement oublié depuis, ("Regrets"), - mais qui valut aux interprètes une entrée dans les charts (comme on disait alors)-, c'est, toujours en 1991, le CD Le Manteau de pluie qui a accompagné musicalement et textuellement, plus d'une fois qu'à son tour, certaines de mes soirées solitaires. L'idée même d'un album qu'on n'appelait pas forcément "conceptuel" mais qui savait allier les métaux précieux d'une musicalité jamais muselée et des ressources langagières nombreuses, distiller une atmosphère cousue de brouillards, de sons naturels, d'espoirs amoureux forcément déçus, de lucidité sombre à propos de Liens défaits de mendiants à Rio et d'infidèles ou de parcours de la peine, était plus que probante. "Sentiment nouveau" est un titre qui pourrait ainsi résumer tout l'itinéraire d'un artiste qui se morfond dans des sensations extrêmes, qu'on croit à tort connues uniquement de lui, mais qui contribuent à faire écho à ceux qui n'ont pas le même talent que lui pour les traduire, les dispenser de manière éclairante, sinon universelle.

Le cinéma a, aussi, convoqué, de temps en temps, cette figure faussement nonchalante et Doillon, ou Pascale Bailly ont fait appel à lui pour entrer dans leurs fictions un peu hallucinées. Sans récidive, par la suite...

TERRES ABONDANTES OU MORTE SEMENCE

Tout comme PEYRAC, Jean-Louis MURAT, alors, se montre très prolixe dans la composition de chansons et publie quasiment un album chaque année. Dolorès, Mustango, Grand Lièvre, Vénus, Lilith, Toboggan, se suivent et ne se ressembleront jamais. Tout comme ses concerts. Artiste insaisissable mais qui ne cultive pas pour autant l'impénétrabilité, MURAT ne chante jamais comme on l'attendrait éventuellement.

Terres de France est, pour moi, une chanson représentative de son style. Car convoquant, ensemble, ses obsessions d'artiste, auteur, compositeur et interprète. Nichée dans un demi album pas même répertorié sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, la chanson évoque un paysage (de chien) maussade couvert de pluie battante, de neige désespérante. Le ciel est maintes fois convoqué, déversant ses eaux glacées, comme pure métaphore d'une liaison amoureuse qui ne sait que battre de l'aile pour se hisser sans trop y croire vers un horizon en lequel mer, vacances et cinéma, ironiques consolations comme clichés de pacotille, ne peuvent pas même s'immiscer. La chanson emprunte au registre de la supplique: "viens", "ô ciel, ciel", "battons le rappel": le registre lexicologique n'épargne guère sa volonté déterminée que les ombres se dissipent. Sensation d'être emmuré, floué dans les embruns...  Et, comme souvent, avec Murat, l'envie ambiguë de s'éloigner de tout ce qui pourrait aliéner (le couple, le confort) se clame dans un présent qui frise l'imparfait. Entre rêveries et consciences éveillées. Mais trouble réflexe de fuir: l'un des verbes majeurs de la chanson. Tandis que se psalmodient, entre sentiers et greniers, les motifs de la fertilité (terres abondantes) et l'angoisse de l'impuissance, notoire dans plus d'une de ses chansons (ici résumée à "ma morte semence"). Et que l'ironie gagne les friandises conférées par la distraction d'une séance de cinéma qui est vite résumée à son simple et commun statut de "beau chagrin aux lèvres vermeil"

La nature, célébrée, toujours par MURAT, n'est pas ici forcément parmi les plus aimables des échappatoires. Ciel froid, orties (où sont jetées les rêveries), eaux gelantes... Et l'idée de marcher au matin pour rejoindre les paysans qui chantent, loin d'Anatolie, de Sibérie, n'empêche pas l'artiste de savoir qu'il est, presque à jamais, condamné à fouler les terres de France. C'est à dire dans l'Ici et le Maintenant des sentiers ou des greniers, derniers lieux éventuels où la profusion de biens matériels et immatériels sont possibles. Parce que cerné sous le couvercle d'un ciel immense et que toute distraction est vaine, le chanteur tente en vain de noyer son ombrageuse humeur (qu'obsède cependant le recours, dans sa musique, à la batterie qui singe la pluie cinglante) par la croyance qu'une éclaircie est possible tandis que l'idée même d'une liaison érotique ou amoureuse échoue.

MURAT n'apprécie pas que NABOKOV, GIDE ou OSCAR WILDE. Il est ainsi presque baudelairien. En témoigne (plus que sa reprise de L'examen de minuit)  son interprétation de "Réversibilité" l'un des textes les plus représentatifs de l'auteur des Fleurs du mal, mais ceci est une autre histoire...)

Jean Louis Murat - Terres de France © SERENDIPITY Muse

TERRES DE FRANCE

Ô ciel, ciel il fait un temps de chien
neige et pluie depuis ce matin
allons viens fuyons au cinéma
vers la mer,
allongés sous un ciel immense
partons en vacances comme au cinéma

sous les eaux glacées du ciel
battons le rappel
des sentiments d'autrefois
comme au jour où l'amour
dans un même lit
jetait au paradis
ces amants d'un soir

je marche au matin
loin des embruns
sur les terres de France
gorgées d'innocence
je jette aux orties
mes rêveries
ma morte semence
sur les terres de France

Ô cœur, cœur privé de miel
beau chagrin aux lèvres vermeil
allons viens fuyons au cinéma
vers la mer allongés sous un ciel immense
partons en vacances comme au cinéma

loin sur les sentiers
dans les greniers
des terres abondantes
les paysans chantent
loin d'Anatolie
de Sibérie
c'est la rumeur errante
de leur désespérance

 

 

 

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