"JUSTE AVANT LA NUIT" de Claude CHABROL: les Voluptés de l'Obscurité

Plus encore, peut-être que "Le Boucher" ou "La Femme infidèle", "Juste avant la nuit" est un film de Claude CHABROL, remarquable à tous points de vue. Culpabilité exacerbée et quasi hissée au rang d’un bel art, fidélité et perversion sont les Maîtresses réelles qui dominent juste... un « Homme ».

Dans la filmographie assez désordonnée de Claude CHABROL – rien à voir avec l’organisation consciencieuse de son ex comparse de la Nouvelle Vague, Eric ROHMER qui, lui, tenait à planifier ses films avec la rigueur d’un janséniste, comme on le sait, découpant ses oeuvres par "Contes moraux", "Comédies et Proverbes", "Contes des 4 saisons" successifs – on trouve, chez le réalisateur des Biches et autres Cousins, des longs métrages taillés à la serpe, d’une inspiration qui vise à autopsier l’âme humaine en ses tréfonds de noirceur les plus implacables. Et d’autres qui nous laissent davantage au bord de l’écran de cinéma, comme si un co-voitureur avait préféré nous abandonner à mi-chemin du trajet convoité. La Cérémonie est, par exemple, un film plutôt bâclé et pas à la hauteur (la faute à une distribution hasardeuse selon moi) d'un Jean GENET qui l'aura lointainement inspiré sans convaincre.

 Mais, Juste avant la nuit fait partie, au contraire, pour moi, du palmarès de haute volée de la cinématographie chabrolienne.

Pas seulement grâce à ses interprètes, tous impressionnants, en leurs qualités unanimes de jeu : Stéphane AUDRAN, Michel BOUQUET, François PERIER. Y compris pour les rôles secondaires. Mais pour la radicalité d’une multiplicité de sens qui ne se laisse pas si aisément percevoir, au-delà de la pure intrigue et qui, cependant, - à l’instar du « monument » au départ mal aimé, par le public, qu’est le film d’HITCHCOCK Vertigo / Sueurs froides  (et restera sans doute son chef d’œuvre incontesté, avec le recul) - , vous hante longuement, après l’avoir vu.

COUPLES, CÉLIBATAIRES: TOUS VOUÉS À ERRER

 Réalisé en 1970 mais sorti en salles en 1971 – la date n’est pas indifférente car Juste avant la nuit est peut-être bien l’un des commentaires artistiques des plus affûtés, au lendemain de ce que fut l’agitation de Mai 1968 - , il semble clore une sorte de pentalogie, à propos du délitement incontournable que le modèle bourgeois du couple installé connaît, à la fin fort mouvementée d’une décennie. Si La Femme infidèle , Que la bête meure (1969) Le Boucher, La Rupture (1970) s’essaient à mettre en situation des couples brisés dans le secret, les célibataires ne semblent guère mieux lotis : l’institutrice et le marchand de viande, par exemple, paraissent ne pas pouvoir se remettre d’expériences sentimentales passées, tandis que le père esseulé de Que la bête meure, inconsolable d’avoir perdu son enfant se lance dans le projet d’une vengeance à laquelle on n'adhère finalement qu'avec parcimonie... et alors que La Rupture noue ces problématiques comme se proposant d'être une synthèse des 3 films précédents.

 Juste avant la nuit nous apparaît bien vite comme doté d’une valeur augmentée, sinon supérieure : car c’est sans doute le long métrage le plus métaphysique de Chabrol.

Dès son titre, le film avoue  subtilement en demi teintes, entre chien et loup, la vocation de toute existence à errer dans une sorte de magma indéterminé, où se coaguleraient des insouciances provocantes et inavouables, des trahisons et appétits sexuels insatisfaits, mêlés à des vœux de fidélité irrésolus.

 Sans tout révéler bien sûr de la fable, rappelons que ce film met en situation le chef d’entreprise, marié avec deux enfants, Charles Masson (Michel BOUQUET) qui entretient une liaison adultère et émaillée de jeux sexuels pervers, avec son amante Laura, dans un studio parisien. Un jour, l’un de ces jeux tourne mal et, alors que sa maîtresse, en un ultime délire, le suppliait de la tuer, Masson va plus loin et la laisse pour morte. La séquence ouvre le film (on pourrait la commenter plan par plan) : c’est elle qui, sur le seul niveau de la raison intègre, pourrait donner une justification au choix du titre du film. Puisque, après cet événement tragique, c’est bel et bien dans la plus angoissante obscurité que Charles Masson essaiera de survivre.

Rongé par le remords, incapable de garder le secret de ce crime que la police ne peut résoudre, l’homme hésite à l’avouer à sa femme (Stéphane AUDRAN) et à son meilleur ami, architecte et voisin (François PÉRIER), lequel était le mari officiel de la maîtresse de Masson.

 Jamais le film n’enchaîne, heureusement, les scènes comme, parfois on les attend (hélas).

La grande force (et perversité bien connue) de CHABROL, est de parvenir à entraîner le spectateur, dans ce maelström insensé. On est sans cesse (quand on le voit la première fois) malmené entre l’envie irrépressible que ce « non héros » (et pourtant, dieu sait s'il peut nous apparaître, au contraire, comme justement « héroïque » à certains moments) taise encore son crime et le désir qu'il aille jusqu’au bout et soulage sa conscience.

LE GRIS BLEU DE LA LUMIÈRE 

 Quiconque voit ce film se souviendra avec obstination de la couleur gris-bleu qui nimbe quasiment chaque plan. De la présence éphémère de la neige. De la promenade en lueurs par demi-teintes noyées dans une ténèbre assumée, entre les deux amis, qui essaient de chasser leurs préoccupations respectives (on croirait les écouter, chacun, dans leurs monologues intérieurs). Quiconque voit ce film, percevra la dérision, en contraste, des scènes distrayant par l’acharnement à s'attarder sur des détails, des anecdotes en apparence sans intérêt, le poids que fait peser l’obsession à jamais enjôleuse dans l’esprit du protagoniste. Car n'est-ce pas ainsi que cela se passe? quand quelque événement assez sérieux vous préoccupe, le reste du monde vous semble accessoire, vain et futile.

Si la scène inaugurale du film, par la violence sèche de sa stylisation, n’accorde aucune volupté à une étreinte qui tente d'échapper à la banalité, les autres séquences où Michel BOUQUET ressasse indéfiniment son geste, semblent, au contraire, comme enveloppées par un voile de délectation. La voix de l’acteur – reconnaissable entre toutes – entre évidemment beaucoup dans cette sensation qu’on éprouve. Il n’y a nulle colère, jamais. A peine quelques crispations,  mots dits plus forts par Charles Masson, parce qu’il s’épuise à se battre contre quelque chose qui sait le ronger jusqu’à l’os, jusqu’à la dernière parcelle d’espoir de n’avoir pas été l'auteur d'une tuerie sadique que son geste a cependant peut-être accomplie.

 A vrai dire, on ne saurait voir ce film une deuxième (voire davantage, si affinités) sans se dire (se rassurer ?) que l’Acte en question n’a pas d’importance. Qu’il n'a peut-être même pas eu lieu, qu'il s'est juste déroulé, purement fantasmé, par le personnage interprété par Michel BOUQUET.

 Que le réalisateur a tenté, cette fois, de filmer autre chose qu’un éventuel premier degré quant à la faculté de l’Homme à commettre des actes odieux, irréparables. Et, surtout, à trahir. A ne pas mériter les liens que lui confèrent les présences finalement si peu indispensables, au demeurant, d'une épouse, d'enfants, d'amis. Que vivre dans le confort ouaté n’est qu’un simulacre. Une diversion pour faire oublier que le terme du sentier froid et déjà plongé dans l’obscurité de toute vie, sera, pour tous… la Nuit.

 En cela, CHABROL réussit, grâce à Juste avant la nuit, avec brio, à concrétiser la prophétie d’un BECKETT qui fait claironner à HAMM, son personnage aveugle, de Fin de Partie : « Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! »…

Et n'est pas juste, comme on l'entend, le lit trop souvent, le film et double inversés de sa Femme infidèle

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 Sur la chaîne de télévision ARTE, lundi 18 février 2019 à 22h 25. Dans le cadre d'un cycle cinématographique consacré à Claude CHABROL.

Willam City dans "Juste avant la nuit" de Claude Chabrol (1971) © Willam

 

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