à propos d'Elfriede JELINEK

suite de mon article précédent

Pour illustrer l'article que j'ai publié le 15 juillet, "Le football, c'est la guerre en temps de paix" (qui a suscité beaucoup d'intérêt de la part de certains lecteurs) et parce que je n'avais pas trouvé, alors, entre ses paragraphes, la place adéquate et suffisamment éloquente pour citer Elfriede JELINEK, voici un aperçu de sa stylistique et d'une de ses pièces, "Totenauberg" (La Montagne des morts). Elle met malicieusement en situations, entre autres, les philosophes Martin Heidegger et Hannah Arendt dans cette oeuvre volontairement satirique qui s'applique à défaire peu à peu tous les préjugés, s'attaque aux idéologies inconscientes et douteuses, où se mêlent les ambivalentes notions d'appartenance à un territoire, d'identité et d'idéaux réputés écologiques. Le cadre de la pièce est celui des Alpes autrichiennes avec son folklore tyrolien des sports d'hiver. Le texte original a été publié chez Rowolt Verlag, en 1991.

Je choisis cet extrait d'un des monologues de la partie 2 sur les 4 qui découpent le texte (Totentauberg (Santé!)) qui reste centrale car elle condense et synthétise plutôt bien les diverses considérations ironiques de JELINEK à propos des rapports qu'entretient l'homme contemporain avec la nature, le désir de procréer, la marchandisation des corps, le sport érigé en sacre et valeur absolus...

 Une jeune femme en robe d'été, sorte de serveuse accorte et qui donne le sein à un nourrisson.- (...) Les infirmes de naissance tentent de se procurer un moi, au besoin par procuration, qui n'ait pas à frémir ou tressaillir devant lui-même. Ils traînent simplement le long du chemin, formes étrangères à la vie et que la vie n'a pas voulues telles. Par bonheur ils se font plus rares. La médecine me plaît infiniment. Si mon enfant n'avait pas envie de se planter un jour devant les affiches de cinéma, son sandwich à la main, de devenir un fana de sport, la communauté peut dormir tranquille, je l'aurais supprimé depuis longtemps! Après tout, il sort de ma boutique! La santé, c'est son droit et le mien. Chez moi, rien n'est laissé au hasard. Et ce n'est pas pour rien que je gave crûment de ma gaieté biologique cet élément étranger qui bat contre les piliers de mon pont! Les ronge! Si, si! Je le tuerais! Car la pureté de ses origines, moi, ne lui serait d'aucun usage! Il ne me serait pas sacré, car, malgré l'amour immense que je lui porte, je ne pourrais voir en lui un autre moi-même. Et cela seul est promesse de bonheur. Etre comme moi! Exactement comme moi! Il fait, exactement, comme moi, honneur à l'avenir! A votre santé! S'il était autre, il n'aurait jamais droit à ma carte de fidélité! S'il ne se sentait pas bien dans sa tête et dans mon ambition, s'il voulait, par exemple, s'envoler ailleurs, je l'écarterais, avant même qu'il puisse rejoindre le terrain de sport et entonner des hymnes nationaux. Car il serait trop occupé de son non-être. Et dans ce cas mieux vaut ne pas naître. Comment reconnaîtrait-il en effet les emblèmes de l'essentiel sur sa tenue de jogging? Absurde! Comment distinguerait-il les marques lumineuses balisant son parcours? Incapable qu'il serait de lire, de lire les étiquettes des choses immuables, destinées à grandir et qui entrent chez l'homme comme dans une auberge, y prospèrent et lui survivent. Marchandises qui maintiennent l'ordre du globe. J'aurais le droit d'agir ainsi, car je suis saine! J'exige la santé, pour mon enfant aussi! Je veux l'intégrer dans cet ordre-là. Suivre la voix de la raison, c'est aujourd'hui un droit pour n'importe quel idiot nourri au jus de fruits! Quant à mon enfant, qu'il apprenne à m'écouter, dès son séjour dans mes eaux naturelles! S'il était stupide, il en irait autrement. Voici que dans la forêt vierge de mon être apparaît mon amour. S'éveille telle la nature.

texte traduit de l'allemand par Yasmin HOFFMANN et Maryvonne LITAIZE, © éditions Jacqueline CHAMBON, Paris, 1994. Ré-édition : © éditions du Seuil, collection "Points", Paris, 2011.

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