Sidérantes baignades avec Picasso

Initialement prévue à la fin de l'hiver dernier et jusqu'à mi juillet, l'exposition "Picasso, Baigneuses et Baigneurs", campe finalement bien au-delà de l'été, au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Un plaisir solaire pour les yeux qui, fort réussi, vous procure aussi des humeurs mélancoliques inattendues. Bien que justifiées.

ÉTRANGETÉS MÉLANCOLIQUES

D’où vient que l’on sort du Musée des Beaux-Arts de Lyon avec la lancinante sensation d’une mélancolie qui ne vous quittera guère pendant toute la journée ? Le thème et les affiches promettent pourtant la teneur d’une exposition solaire ou, éventuellement distraitement frivole : « Picasso, Baigneuses et Baigneurs » : le titrage blanc sur fond bleu aguiche la nonchalance du passant s’ébrouant tout juste de deux mois de confinement.

document: MBA, Lyon, tous droits réservés © Succession Picasso 2020 document: MBA, Lyon, tous droits réservés © Succession Picasso 2020

Et l’on fut quelque peu circonspect, justement, eu égard à ce choix : les manifestations estivales proposées dans les musées lyonnais, depuis quelques années, tentent de fédérer des publics consensuels, familiaux, accessibles au plus grand nombre. Non que, en soi, une telle initiative soit si coupable, mais parfois elle masque assez mal sa raison d’être, hors toute stratégie opportuniste. On craignait aussi que cette énième proposition à la suite d’autres villes (« Picasso à la mer », au Canet-en-Roussillon, en 2017, « Picasso et le paysage méditerranéen » , à Toulon en 2019) qui ont certainement fait le bonheur des offices de tourisme de ces cités friandes de folklore maritime (à condition que des considérations artistiques et intellectuelles justifient la prestance supposée de ces expositions), ne gâte l’originalité d’une présentation des toiles du plus célèbre des peintres du XXè siècle.

À Lyon, semblables préoccupations – lier la légèreté convoitée de toute pause estivale qui réclame distraction et torpeur au sérieux scientifique et esthétique d’une présentation choisie d’œuvres principalement picturales, balaient heureusement toute réserve. Car la qualité de l’exposition est indéniable et s’adresse tout aussi bien au profane qu’à l’érudit. Au visiteur de hasard comme au plus déterminé.

Initialement prévue du 18 mars au 13 juillet 2020, le report de ses dates (15 juillet 2020- 3 janvier 2021), joue en faveur de la manifestation qui vient ainsi, à point nommé, consoler ceux qui ne pourront pas s’échapper de la ville, pendant l’été.

 Nul doute que cette exhibition forcenée (compte tenu du sujet) de corps simulant la liberté totale de mouvements, de figures jouissant des plaisirs de plages, quoique disloqués, parfois isolés, figés tantôt dans des postures presque mortuaires, tantôt en mouvements élancés, fasse immanquablement écho à nos conditions actuelles qui décident que la spontanéité et le contact ne sont, provisoirement mais durablement, pas au programme. Il est étrange, d’ailleurs, de parcourir les salles d’une exposition avec un masque couvrant le bas du visage, l’accessoire porté par tous les visiteurs et le fléchage précis du parcours rappelant en effet que nous sommes contraints de nous surveiller sans cesse. Alors, on regarde avec d’autant plus de curiosités, les premiers documents photographiques montrant en sépia le corps brun foncé d’un Picasso goguenard sur les plages qu’il aimait fréquenter. Façon aussi de rappeler qu’en 1937, au lendemain du Front Populaire, la mode des villégiatures et bains de mer, venue d’Angleterre, répandait ses promesses de santé et de temps libre, auprès de tous ceux qui avaient les moyens de s’offrir ces séjours au grand air. De Dinard à Antibes ou Cannes, le peintre d'origine espagnole privilégia de nombreuses villégiatures de bord de mer, tout au long de son existence.

 DE L'ART ANTIQUE AUX SCULPTEURS CONTEMPORAINS

Découpée en 9 séquences, l’exposition du Musée Saint-Pierre ne dresse pas qu’un inventaire univoque des tableaux représentant les Baigneuses, mais élargit le propos à des points de vue divers sur la monstration des corps, d’Ingres à Farah Atassi, en passant par Francis Bacon ou Renoir, suggérant ainsi influences et croisements non hasardeux, d’une époque l’autre, même si la figure de vacanciers immobiles ou en action est évidemment centrale. Car c’est bel et bien le legs de l’actrice et collectionneuse Jacqueline Delubac, en 1997, du tableau "Femme assise sur la plage" (1937) au Musée des Beaux-Arts de Lyon, qui a impulsé l’idée de cette proposition.

"Femme assise sur la plage", Picasso, 1937, legs de Jacqueline Delubac au Musée des Beaux Arts de Lyon en 1997, © Succession Picasso 2020, tous droits réservés "Femme assise sur la plage", Picasso, 1937, legs de Jacqueline Delubac au Musée des Beaux Arts de Lyon en 1997, © Succession Picasso 2020, tous droits réservés

 Modernité, Baigneuses au bois, Rivages antiques et modernes, Métamorphoses, Plâtre, bronze et os : la troisième dimension, Baigneuses de pierre, Baigneuses de guerre, Les Baigneurs, Derniers jours de plage : voilà les 9 titres de ces 9 séquences qui, de 1908 à 2019, rythment la présentation des commissaires Sylvie Ramond et Emilie Bouvard, laquelle a obtenu l’étroite collaboration du Musée national Picasso de Paris.

Et, si la peinture ou les esquisses, dessins l’emportent parmi les 150 pièces ainsi sélectionnées, la sculpture et la photographie ne sont pas oubliées, cadençant le parcours des salles pour éviter la monotonie et surprendre le visiteur. Malgré les apparences, la confusion des genres est alors écartée, orientant le sujet principal vers des dimensions qui n’ont rien d’anecdotique.

On devine, également, la volonté fort louable, des vertus pédagogiques de l’événement et on parie que, dès la rentrée scolaire, l’occasion pour beaucoup d’enseignants de le choisir pour baliser ou étayer certains cours relatifs à l’histoire ou à la connaissance des arts, sera largement suscitée.

Car, de l’Art antique revisité par Picasso qui lui oppose un classicisme éloigné des canons habituels à la radicalité formelle et cubiste, divers courants esthétiques jalonnent cette évasion picturale. Bien sûr, les personnages aux allures dégingandées avec basculement de la tête en arrière, quand la représentation du corps n’est pas tout bonnement et absolument irréelle, sont ceux qui retiennent l’attention. Ménades alanguies ou rondeurs des formes répètent à l’envi des variations concertées autour de sensualités sinueuses, principalement féminines. Quoique, hormis certains détails grossièrement mis en valeur, l'indifférenciation genrée des corps semble souvent privilégiée.

DISLOCATIONS DE CONSCIENCES

Mais les transformations des corps usant de proportions contrariées, d’ironiques drapés à l’ancienne, contribuent fortement à défier, bien sûr, toute tentation de réalisme. Qu’il s’agisse de baigneuses se livrant à des jeux de ballons ou de petits bateaux, tandis qu’au loin, une simple tête aux allures primitives domine la toile ou de naïades débarrassées de tout affect et de traits précieux ouvrant des cabines de bain, un mystère prégnant transpire, le plus souvent, à travers les œuvres et nous rend captifs car encouragés à tenter de déchiffrer signes et symboles ou allégories qui n'intéressent cependant pas prioritairement l'artiste. On retient en particulier que Picasso, contraint de vivre à Paris, pendant la Guerre d'Espagne qui voit l'emporter la victoire du franquisme, puis quelques années plus tard, pendant l'Occupation, soulage ses rages intérieures par des traits nettement plus agressifs, striant ainsi les toiles de coups de crayon vindicatifs. Qu'il interrompra son projet de ce qui deviendra Guernica, en 1937, pour, précisément, peindre des Baigneuses qui ne s'épargent pas en éléments intrinsèques, convoquant l'enfance.

À noter, aussi, d’ailleurs, que l’arrière plan de la plupart des tableaux semble ne pas tellement compter, se réduisant en un aplat coloré sans éclat ni même beaucoup de reliefs, d’une horizontalité obligée mais que les figures en présence dédaignent ou obscurcissent, comme pour mieux le nier ou s’imposer.

Au milieu de ces représentations morcelant les corps, la douceur brusque presque figurative cette fois du tableau "Famille au bord de la mer", aux dimensions fort modestes, est d’autant plus saisissante et agit comme contrepoint à l’ensemble.

PICASSO, Famille au bord de la mer, 1922, © Succession Picasso 2020, tous droits réservés PICASSO, Famille au bord de la mer, 1922, © Succession Picasso 2020, tous droits réservés

Valeureuse, enfin, dans ses escapades esthétiques, l’exposition propose au visiteur de s’aventurer aux côtés d’artistes pour qui ont compté certaines œuvres du Maître. Comme les sculptures en céramique de Elsa Sahal, artiste française âgée de 46 ans qui salue l’obsession de Picasso pour la fragmentation des corps avec des moignons de pied, de bouche ou de bras.

 Au-delà de son grand intérêt historique, formel et esthétique, l’exposition, malgré elle, parvient ainsi à résonner d’autant plus fortement que notre conscientisation friable de ce qu’est le corps humain, en ce temps de pandémie, est fortement mise à mal et remise en question.

La mélancolie ressentie a aussi nom nostalgie. Comme si, visiteurs très affectés par la perte d’une véritable prédisposition pour le loisir et la légèreté, nous parcourions ainsi des instants qui semblent si révolus et si éloignés de nous, chronologiquement parlant, que nous craignons de demeurer à jamais inconsolables de ne plus jamais pouvoir jouir que de libertés frelatées entre les cimaises d’un espace obstinément clos. Entre les espaces étroits des cadres. Comme orphelins de nos jeux et défis d’audaces, alors si chers à Picasso.

Un comble... sidérant ?...

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PICASSO, Baigneuses et Baigneurs, du 15 juillet 2020 au 3 janvier 2021. Musée des Beaux-Arts de Lyon, 20, place des Terreaux, 69001 Lyon Métro ligne A et C, Hôtel-de-Ville Louis Pradel, téléphone: 04 72 10 17 40.

L'exposition est ouverte de 13h à 20h du lundi au samedi, le dimanche de 10h à 18h pour le public individuel.
Fermeture de l'exposition les mardis et jours fériés.

Réservation en ligne obligatoire, sur https://www.mba-lyon.fr (même pour les billets gratuits)

Visites commentées de l’exposition Picasso. Baigneuses et baigneurs à partir du 15/07 et jusqu’au 31/08 à 10h30 et à 12h, avec une médiatrice/un médiateur du musée Maximum 10 personnes Tarif : entrée à l’exposition + 3€. 

Activité en famille : tableau de bord de mer avec Picasso
Venez faire vos photos de vacances en famille d’après Picasso ! Temps d’observation et d’échange dans l’exposition, suivi d’une deuxième partie de création dans le jardin du musée (selon la météo). Apportez vos petits accessoires évoquant les plaisirs de la plage (ballon, lunettes de soleil, chapeau, seau/pelle…), et votre appareil photo ! 
Les vendredis à 11h, durée 1h, maximum 10 personnes
Tarif :  billet d'entrée à l'exposition + 3€ pour les adultes / 1€ pour les enfants

La programmation d'activités culturelles dans l’exposition n’est arrêtée que jusqu’au 31 août, dans l’attente de nouvelles consignes sanitaires.

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