DES DISQUES TROP PEU RAYÉS 3/ Où allez-vous ? (Mayereau)

La chanson d'un jour ou d'un soir. Parce que certains vendredis vous laissent un peu exsangue, hébété, alors que vous ne manquez cependant ni d'énergie ni de pugnacité.

Les jours et les nuits, dans les chants d’Isabelle Mayereau sont souvent occupés à démêler les nœuds que toute existence s’ingénie à boucler. Grâce à une voix pure Comme la porcelaine, l’artiste parfois longuement discrète (douze ans peuvent espacer la parution de deux albums), introduit souvent, dans ses compositions,  juste une amertume (ainsi que le promettait le titre générique de son disque de 1996), un zeste d’acidité qui relative les tableaux qu’elle ne veut peindre qu’en écartant les futiles ornements. Or, comme elle sait que la vie s’emberlificote de principes noueux et de chausse-trappes, son répertoire, tout à fait personnel et original, ose en énoncer les leitmotivs.

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Chez elle, concision ou images fantasmagoriques sont des pinceaux fervents.

Sentinelle inspirée pour décrire nos universelles tangentes et indécisions, elle sait dépoussiérer le flétrissement de nos espérances, pour en faire mieux briller l’éclat et la légitimité mal assurée. Elle ne clame rien, vocifère encore moins. Ce qui lui permet d’habiller, avec élégance, ses saillies contre l’absurdité et le bruit du monde. Sans jamais dédaigner l’ironie.

DÉCONFITURE ET MARMELADE

D’elle, on a connu des Aquarelles fameuses dans des cafés rue d’Aboukir à Paris, des Chocolats bruns ou des soirées à boire du sirop de mûres de Toronto, fumer du Hash du côté de Bordeaux. Les années 80 ont accueilli cette artiste en louant sa tessiture et ses confidences jamais désabusées. Car le talent d’exister est, pour MAYEREAU, un virus qui se transmet par la musique, même si les textes ne glorifient pas toujours la grande fureur de vivre et, encore moins la candeur ou le spleen de complaisance.

En 1987, elle publia l’album « Film noir » où son affinité avec le jazz est sans doute le plus manifeste. Le titre « Où allez-vous ? » est sans doute le plus caractéristique de son art secret de coudre des mots précis, saisissants. L’angoisse d’être lâchée par le langage commun ou poétique (lettre qu’on ne peut pas écrire, stylo qui se vide) est un motif récurrent chez Mayereau (il suffit de ré- écouter « Les mots », dans l’album précité de 1996). Tout comme la sensation persistante et perturbante d’être cerné par des nuées de nausée en effluves subtils : Déconfiture, dans le 3è album d’une discographie volontairement économe, égrène les images les plus significatives, pour tenter de décrire ce tropisme du malaise diffus qu’on ressent parfois mais qu’on n'avouerait à personne. Avec « Où allez-vous ? »,  elle perfectionne l’investigation au royaume du désenchantement : âme et cœur ensevelis ensemble sous une couche de « marmelade ». Le mot, phonétiquement, dégage ainsi à lui seul, dans sa voix, les impressions ressenties quand on est au bord du malaise et qu’on lutte mollement pour ne pas s’abandonner à lui.

CE PRESQUE RIEN QUI DIT PRESQUE TOUT

MAYEREAU est l’une des rares poètes et auteurs de chansons qui maîtrise donc l’art de décrire presque rien, comme ce creux dans le bas des reins qui ne fatigue qu’à demi mais devient lancinant. Elle sait pointer le manque, le vide qui menacent nos orgueils mais qui nous visite, chaque fois qu’on pensait lui échapper. Les remèdes ? dérisoires… au regard des symptômes : Sparadrap délétère, colère qui monte mais passe, film où rien ne se passe, désert qui s’impose sont comme le stylo vidé quand la main ne l’utilise pas, besoin impérieux de brûler allumettes et cendres pour une cigarette, à défaut d’un long tangage d’une aventure, ailleurs que dans le bois: les tentatives d’efforts pour aller au bout du temps, se défaire d’un accablement ou stopper les  fissures » en dedans de soi, chatouillent corps et esprit. Tout juste si la voix ose s’élever pour héler, à voix de feutre, d’éventuels autres égarés ou compagnons d’infortune et leur demander « Où allez-vous ? ».

Peur panique de ne plus être en mouvement, de sortir de la clairière ? les punching-balls dissimulés sous les gants s’avouent bien vite inefficaces pour laisser filtrer une once de révolte qui, décidément, hésite à rendre gorge, par crainte que, justement « la révolte fasse sourire ». La course à pied , la galopade espérées et salvatrices dans un lieu où s'abandonner mieux que dans  « ce fatras », la vanité d’une initiative pour faire cesser un mal indescriptible, se diluent bien vite dans l’espace et l’oxymoron d’ « un lac salé torride couvert de neige, il fait froid. »

Et la musique d’imiter ironiquement l’énergie faussement tonique d’un entraînement sportif à seule fin de réveiller un corps lourd et lourdement lesté par un sentiment d’isolement ou de défaite qu’un rien pourrait pourtant atténuer  (comme paraît le suggérer la chanson) : pouvoir croiser et rejoindre d’autres coureurs de fond d’une existence menacée d’insignifiance. 

« Où allez-vous ? attendez-moi ! » l’apostrophe qui voudrait rassembler des candidats à l’épanouissement durable, finit par se heurter, tel un écho vain, contre l’armature d’arbres imposants que ferme l’horizon d’une forêt trompeusement commune. Serait-ce alors à mots couverts, un discret hommage au film "La Solitude du coureur de fond" (1962)  de Tony Richardson? l'artiste nous a prouvé qu'elle était une cinéphile avertie (La Bouche de Grégory Peck in Juste une amertume, 1996). 

La vie, selon MAYEREAU, est sans doute un bois où (se) perdre est si facile ; si ce n’est pas qu' une fatalité, c’est peut-être bel et bien, surtout… une réalité?

Ou allez-vous ? © Isabelle Mayereau - Topic

Bonus: Déconfiture (paroles et musique Isabelle MAYEREAU):

Déconfiture © Isabelle Mayereau - Topic

 

 

 OÙ ALLEZ-VOUS? paroles et musique: Isabelle MAYEREAU

Comme une lettre qu’on n' peut pas écrire 
Les mots ne viennent pas 
La révolte qui fait sourire 
Je ne m’y habitue pas 
Envie d’une galopade 
Ailleurs que dans ce fatras 
L’âme, le cœur en marmelade 
Si j’allais courir au bois ? 
Comme un stylo qui se vide 
Quand la main ne l’utilise pas 
Un lac salé torride 
Couvert de neige, il fait froid 
Envie d’une aventure 
Ailleurs que dans le bois 
Faudrait stopper les fissures 
Ou coller un sparadrap 

Où allez-vous ? 
Attendez-moi ! 

Comme un film où rien ne se passe 
À en oublier l’écran 
La colère qui monte et passe 
Punching-ball, où sont mes gants ? 
Envie d’un long tangage 
Ailleurs que dans ce sampan 
L’âme, le cœur tout en naufrage 
Si j’allais courir maintenant ? 
Comme un désert qui s’installe 
À pas lourds et lourdement 
Envie de lancer la balle 
Au-delà de l’océan 
Besoin d’une cigarette 
Pour aller au bout du temps 
Deux, trois cendres, une allumette 
Je m’en vais courir maintenant 

Où allez-vous ? 
Attendez-moi !

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