Permanentes effronteries saines et sauves, depuis 70 ans, d'une chanteuse chauve

Tandis que les théâtres académiques proposent (parce qu'ils en ont les moyens), à la télévision, des captations de spectacles sans autre objectif que d'inviter le public à les consommer, des initiatives plus originales irriguent, heureusement, d'autres vecteurs de diffusion. Autrement plus instructifs. Et, sans surprise, émanent de théâtres bien moins richement dotés que leurs aînés...

UNE STAR DISCRÈTE 

 À 70 ans, elle a tout connu :

-l’avortement tandis qu’elle essayait d’advenir au monde, au profit d’une "Institutrice blonde" et d’un "Anglais sans peine" qui ont fini par entendre raison (1),

-les railleries et haussements d’épaules, dès sa naissance, en 1950, de la part des critiques qui pontifiaient dans Le Figaro ou d’autres journaux mal avisés et, se penchant sur son berceau d’infortune, lui avaient prédit pas plus d’un an de pénible croissance.

-un accouchement difficile après 5 mois seulement de gestation (2)

-sa réputation de mauvaise joueuse faillit la perdre à jamais (3)

-même son arrière-arrière-arrière Grand Mère, Comédie Française, refusera d’en entendre parler,

-les insultes et quolibets de la part de certains spectateurs tandis que d’autres nommés Camus, Breton, Queneau firent tout pour agrandir son cercle -vicieux – autour duquel, c'est bien connu, tout le monde s'efforce d'applaudir (4)

-la très grande précarité de la seconde demeure où elle grandit, sise rue de la Huchette, à Paris : début des années 70, les fauteuils de son salon qui laisse la pluie tomber sur les invités s’effondrent, les lumières menacent de griller à tout instant, les rats dévorent son vestiaire,

-c’est, entre autres, au metteur en scène de cinéma Louis Malle, qui prêta un million de francs de l’époque, qu’on lui doit sa survie et sa renaissance,

-à 21 ans, elle se fait squatter par une troupe japonaise, qui interprète, à sa place, son (déjà célèbre) répertoire,

-à 27 ans, elle est menacée d’expulsion, bien que son géniteur a été reçu sept ans plus tôt à l’Académie-Française et que son propriétaire, Marcel Pinard, meurt, au point que le Canard Enchaîné s’en émeut et va jusqu’à alerter l’opinion par un article digne de leur goût commun pour la fantaisie, « Iones-K.O »

-la complète rénovation de sa maison grâce à la mobilisation d’amis ou d’anonymes, ce qui lui permet de se maintenir dans les lieux tout en le partageant avec, par exemple, le déserteur Boris Vian, des demandes d’Augmentation d’un certain Georges Perec ou d’un Cirque mené tambours battants  par François Mauriac…

-la visite tout émue d’improviser du fils de l’ex propriétaire de sa demeure -autrefois salle de restaurant-, Charles Aznavour,

- à 32 ans, elle clôt le journal télévisé d’Yves Mourousi qui la célèbre, sur une TF1 pas encore privatisée,

-pour son Jubilé, elle reçoit une statuette d’honneur en or des mains d’un certain Molière…

-et, depuis toutes ces décennies, s’époumone chaque soir, dans son fief privé, sans discontinuer.

Elle? c'est bien sûr notre Cantatrice chauve nationale née du délire obsédé du roumain d'origine Eugène IONESCO. Prête en toutes circonstances à défier les déroutes, les coupures de cheveux en 4 ou 12, très peu rancunière à l'égard d'éventuels tuteurs ou tutrices du théâtre public qui firent mine de se boucher oreilles et nez, voix et cervelle, pour essayer de lui prêter audience lorsque se faisait ressentir pour elle l'urgence de grandir. Et pourtant...

phrase-ionesco

PAS DE BREXIT MAIS UN VRAI PLÉBISCITE

Pourtant, elle demeure bel et bien, encore aujourd'hui, malgré toutes les adversités et aventures, l'une des attractions de la Capitale française volontiers acclamée par des touristes étrangers rigolards, par les étudiants, par des amis de son père, par d’autres, simples spectateurs curieux et épris de pieds de nez au bon sens. Plus gouailleuse qu’une fille de Pigalle, plus baroque qu’une Basilique de Sacré-Cœur et plus résistante qu’une Notre-Dame, plus lumineuse qu’une Tour-Eiffel un minuit de 1erjanvier du millénaire alors tout neuf. Vigoureuse et frondeuse, à l'image du patronyme de son principal maïeuticien Nicolas BATAILLE. 

Avec son chant continuel mais plus révolutionnaire que la teneur des trilles s’échappant d’un Opéra Bastille, elle n’a toujours rien à envier à l’audace contemporaine d’un Centre d’art et de Culture pompidolien qui aurait pu, tout de même, depuis le temps, lui proposer aussi de figurer à son catalogue... surtout qu'ils demeurent voisins. 

À elle seule, elle comptabilise plus de 2 millions de visiteurs, malgré la jauge réduite de sa salle mais le record mondial de 18 000 représentations. Voilà pour les amoureux des chiffres qui, ailleurs, ne jurent que par eux pour justifier leur propre légitimité.

 Avec elle, pas de Brexit. Voilà donc 70 ans que, chaque soir, les Smith dînent, invariablement, de soupe, de poisson et pommes de terre au lard, que la pendule (anglaise, forcément) "indique toujours le contraire de l’heure qu’il est", que « toujours on s’empêtre dans les pattes du prêtre », qu’importe si on lui reproche de « se coiffer toujours de la même façon », même si bien des stylistes et non des moindres, tel Jean-Luc Lagarce, metteur en scène et dramaturge, dans les années 90, ont tenté de lui proposer quelques fameux liftings d'anthologie.

 À 70 ans, celle qui peigne toujours haut les girafes et coiffe non moins haut la main le poteau à toutes ses consoeurs, Castafiore comprise, se veut discrète et ne se compromet pas, comme d’autres, dans une captation vidéographique contraire à ses valeurs et ses bonnes mœurs pourtant récriées et désordonnées ; avec elle, pas de risque de la voir racoler sur les antennes de chaînes télévisuelles publiques, en lieu et place de vrais concerts et joutes verbales et néanmoins vaguement ou trop fortement théâtrales.

Elle concède, malgré tout, et pour notre plus grande curiosité et avidité de « savoirs », à se raconter, à travers anecdotes impertinentes ou sérieuses, grâce à un petit feuilleton épatant conçu par les actuels directeurs du Théâtre la Huchette, sur YouTube.

La Cantatrice chauve fête ses 70 ans (P1) © Théâtre de la Huchette

 

 NOTES:

  • (1) L’Anglais sans peine fut le premier titre attribué à la pièce par Ionesco ; mais, jugé peu éloquent, il fut écarté par le metteur en scène d’origine Nicolas Bataille ; c’est un lapsus linguae commis par l’acteur interprétant le rôle du pompier dans sa longue tirade à propos des liens de parenté qui lui fit évoquer, fautivement, une « cantatrice chauve » au lieu d’une « institutrice blonde » que l’auteur fut définitivement convaincu que cette bourde de répétition était idéale pour baptiser son œuvre. Comme il n’était nulle part question de Cantatrice chevelue ou chauve dans la partition, Ionesco n’eut qu’à rajouter deux répliques pour à peine justifier la validité dudit titre.
  •  (2) Après un mois de représentations initiales, faute de combattants parmi les spectateurs trop rares au Théâtre des Noctambules, la pièce disparut de l’affiche pour réapparaître quelques mois plus tard, à la Huchette, encouragée par quelques accoucheurs bienveillants. Jouée de façon trop comique, au tout début, elle interdisait les rires alors que le registre dramatique, privilégié à la reprise, fit éclater toute la force grotesque que la pièce recélait.
  •  (3) Les critiques des années 50 furent féroces (excepté Jacques Lemarchand, du Figaro Littéraire, en opposition avec son confrère du Figaro généraliste)
  •  (4) « On se fout de notre gueule » « On nous prend pour des cons », s’exclamèrent quelques spectateurs ; « prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux » réplique extraite de La Cantatrice chauve.

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