Jouissive vertu de la méchanceté: l'essentiel, c'est la fureur

D'après les «Dramuscules» de Thomas Bernhard, la compagnie La Chaudière intime donne à entendre les roublardises sérieuses de l'écrivain dramatique le plus acharné à révéler les pires desseins humains, grâce à un théâtre renouant avec les spécificités du théâtre de tréteaux.

L’homme autrichien le plus savamment controversé par ses pairs, éminent auteur reconnu dans le monde entier pensa, très tôt, qu’il lui fallait atteindre un degré de méchanceté suffisamment haut pour devenir un bon écrivain. Et, dès ses activités au départ modestes en tant que journaliste, jusqu’à la dernière de ses féroces publications – son testament en lequel il exigea que, pendant dix ans au moins, aucun théâtre de son pays natal soit autorisé, après son décès, à créer aucune de ses pièces – s’y employa avec une délectation jamais feinte. Car il ne s’agissait pas d’une posture, mais d’une véritable et belle humeur massacrante (qui dissimulait, en fait, bien des douleurs ou sentiments secrets) qu’il épandait à longueur de tirades pour ses théâtres ou de proses, dans ses romans.

Photo : Stéphanie NELSON, tous droits réservés Photo : Stéphanie NELSON, tous droits réservés

 

LE MONDE EST UNE CABINE D’ESSAYAGE

 On le sait : un homme en fureur permanente finit par faire rire. D’Alceste jusqu’à Michel Houellebecq, en passant par Néron, cela se vérifie infailliblement.

Or, chez Thomas BERNHARD (puisque c’est de lui qu’il s’agit), cet exercice de haute voltige n’est jamais ombré par la mesquinerie, l’anecdote, la contrariété bassement quotidienne mais élevée au rang d’art absolu. Comme en peinture, il aura testé toutes les nuances de cette acrimonie perpétuelle, du mouvement infime de colère à la rage insultante. Comme autant de manifestations organiques validant ses pulsions de Vie, lui qui subit quasi toute une existence menée à la baguette n’autorisant aucun répit qui rythmait les horloges déréglées de ses pulsions de Mort : une santé plus que précaire, pour cause de pneumonie infantile, fut sa compagne permanente.

 Prenons l’exemple d’un fait aussi banal et quotidien que l’essayage d’un pantalon dans un magasin de vêtements. Chez un écrivain d’assez bonne composition, toute considération à ce sujet prendrait à peine cinq ou six lignes pour décrire l’éventuel inconfort que cette contrainte présuppose. Chez Thomas BERNHARD, un essayage de pantalons devient non seulement une corvée ourlée de désagréments obsessionnels, mais la preuve, même, qu’une sorte de malignité ontologique est à l’œuvre. Est-ce excessif ? certainement pas, puisque la logique implacable du raisonnement, même assez roublarde, finit par vous convaincre que « les cimetières sont remplis de gens ayant succombé à un essayage de pantalons ». La preuve en est, de surcroît, que les hommes, davantage que les femmes, finissent par s’effondrer plus souvent qu’à leur tour en ces repaires piégeurs. Lubie déraisonnable de l’esprit parce que trop dérisoire, objecteront les incrédules ? C’est qu’ils ignorent à quel point l’essayage de pantalons est activité à grand risque, au regard de laquelle l’escalade du Mont Blanc s’avère un jeu d’enfants. Car on ne se rend pas assez compte de l’exiguïté des cabines d’essayage, de la peine qu’il faut endurer pour enfiler, à la suite, six pantalons avant que de dénicher le bon : à force de filer doux vers l’apparent délire, la métaphore s’éclaire : le monde est un cloaque où chaque homme tentera, six fois de suite, de trouver l’habit décent qui finira par le vêtir à peu près correctement.

 C’est bel et bien en ce genre d’amusantes réflexions lentement infusées en une succession d’évidences implacables, que la compagnie La Chaudière intime, de Grenoble, nous invite à nous plonger, grâce à son spectacle « L’important, c’est la Tempête » d’après divers écrits (dont les Dramuscules) de Thomas BERNHARD.

 Spectacle de Troupe, d’Ensemble, taillé dans les copeaux prometteurs des apparentes chutes de textes comme abandonnées négligemment sur l’établi d’un écrivain connu et apprécié pour savoir intelligemment et malignement faire feu de tout bois, ce théâtre de tréteaux, de cabaret, ne peut être traité à la légère tout en ne pouvant jamais se prétendre davantage qu’il saurait être : un jouissif divertissement philosophique.

 Y’A-T-IL UN SEUL ARTISTE VALABLE ?

 Puisant, donc, pour son collage/montage de séquences théâtrales édifiantes - lequel montage mériterait d’être, ici ou là, raffermi ou resserré à la faveur d’une plus grande invisibilité de la colle ayant servi à le constituer - en ces mini drames à vertu comique et méchante pour qui se piquerait d’écrire, la Compagnie La Chaudière intime convoque à la fois Shakespeare et Prospero de la pièce « La Tempête », mais aussi Thomas BERNHARD lui-même pour des conversations si peu badines avec l’un des plus célèbres metteurs en scène de langue allemande, Claus PEYMANN qui rabroue aussi bien son conseiller dramaturgique que son assistante,  à grands renforts de rodomontades ou de sentences à l’emporte-pièce.

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 Claus PEYMANN fut en effet l'unique metteur en scène que BERNHARD considérât comme seul capable de mettre en mouvement et relief, ses forfanteries dramaturgiques, le seul, aussi, qu’il se permît de déplacer jusqu’à le coucher sur papier pour en ébaucher le profil plausible d’un personnage à part entière pouvant aisément se fondre en son animalerie humaine forcément décadente. Laquelle n’est, bien sûr, constituée que d’imbéciles notoires ou de nazis évidents.

 Partant, justement, d’une représentation de La Tempête de Shakespeare, le véritable auteur mondial à pouvoir inspirer l’idée de faire représenter, pour un public avide de nouveautés, l’intégralité de ses pièces en cinq heures (une « idée » forcément ingénieuse ayant obsédé l’esprit de PEYMANN qui se révèlera, à la fin du spectacle, tout aussi inefficiente, au profit de l’unique et sempiternel Macbeth joué pendant des mois), jusqu’à la séquence finale qui, elle, s’obnubile sur les questions d’artifices et de naturels, au cours d’un échange verbal qui tient la dragée haute à toutes les contradictions, le spectacle s’avance et grandit peu à peu dans la narration du destin d’un homme à la vie vouée entièrement à l’art dramatique. Qui ne peut rien concéder à l’exigence normale que lui intime sa pratique, pas plus qu’il ne peut lutter contre l’idée qu’en ayant finalement accepté de migrer de Bochum, en Allemagne, jusqu’à Vienne, en Autriche, pour diriger le théâtre du pays, il n’a fait qu’obéir à un projet à la fois stupide et présomptueux.

 On s’amuse d’écouter, donc, ce PEYMANN, ordonner à Mme SCHNEIDER, son assistante, d’emballer ou de rembarrer, selon son humeur changeante, tous les conseillers dramaturgiques, tous les acteurs insuffisants encaissés pendant trop d’années de Stuttgart à Bochum  - « les conseillers dramaturgiques sont tous moisis, les acteurs sont desséchés », se désole justement l’assistante effectuant l’indispensable inventaire des ressources amassées pendant des années de créations théâtrales - puis finir par lui faire perdre la tête en lui dictant des ordres contradictoires.

 C’est que les têtes, elles aussi, devraient s’essayer, se troquer comme les pantalons : tant il demeure évident qu’une fois qu’on a réussi à se « faire une tête » à peu près présentable, celle-ci finit par immanquablement se flétrir plus rapidement encore que lors de sa patiente élaboration.

 On le voit : l’argument du spectacle oscille sur une corde raide digne de celle empruntée par les funambules, car il suffirait de peu pour qu’il verse tantôt trop dans l’éloge ou les considérations par trop spécialisées par ce qui trame en coulisses dans la pratique du théâtre, tantôt dans la simple dénonciation des fascismes ordinaires ou avisés. Match est la saynète à peine caricaturale qui organise minutieusement l’incompréhension mutuelle d’un couple ne parvenant pas à communiquer ni à passer sa soirée tranquillement, parce que l’homme injurie les joueurs d’une partie de football télévisée (« connards », « abrutis »... ) tandis que la femme, en proie à une inextinguible envie d’ébats sexuels, s’indigne du trop grand accroc formé dans le col de la veste militaire de son époux qui, à la suite d’une manifestation, s’est fait lyncher par de jeunes racailles et égrène tout un chapelet de désirs de vengeance décomplexée : «  il faudrait leur tirer dessus une bonne fois pour toutes. Avec Hitler, cela ne se serait pas passé ainsi… » alors qu’elle farfouille dans la braguette de son mari indifférent à cette ronde de séduction manipulatrice.

Le spectateur, lui, interloqué par autant d’amalgames, fut pourtant prévenu, puisque la séquence précédente mettait en situation Claus PEYMANN et Thomas BERNHARD dînant d’une soupe de bœuf et d’un pot au feu au restaurant "La Flûte enchantée", le premier interrogeant le second sur l’identité des autres convives, figures politiques célèbres sitôt qualifiées par l’écrivain comme étant tous, invariablement, de vieux nazis ou de parfaits imbéciles.

 UNE « IGNOBLE CHIMIE THÉÂTRALE »

 La mise en abyme du théâtre énoncée comme un code à déchiffrer dès le départ (grâce à La Tempête shakespearienne) verse et vire dans la farce. Et savamment entretenue, au gré à gré, par la présence muette, en arrière plan, de personnages indistincts portant masques et bergamasques, créant ainsi la salutaire distance entre ce qui est représenté et ce qu’il faut retenir, accréditer parmi tant de considérations mêlées. La mise en scène souvent épurée dégage ainsi les lignes de force d’un spectacle qui noie ses ambitions secrètes comme BERNHARD voilait ses souffrances, en suggérant bien plus que ce qu’il montre. Et il faut saluer les performances des acteurs invités eux aussi à ne pas sombrer dans le mimétisme mais plutôt à dessiner à grands traits presque abstraits leurs ébauches de composition : si Dominique LAIDET, teint cramoisi et sourcils en brosse, relâche parfois l’expression de son masque de visage pourtant renfrogné par une ire souvent comique, Sylvie JOBERT à qui est dévolu le rôle de Thomas BERNHARD, simule, elle, l’implacable raideur voûtée du dramaturge, par un sourire en coin figé sur sa figure qu'on jurerait être de cire, tandis que Dominique LEANDRI dissout sa feinte soumission par la nervosité contrôlée d’une parfaite assistante de metteur en scène et que Valère BERTRAND, tour à tour mari hypnotisé par le match de foot et conseiller dramaturgique de Claus PEYMANN, (tantôt svelte binoclard tantôt bouledogue rogue et rondouillard) fait mine de dédaigner les avances de sa femme jouée par une Hélène GRATET lascive et corruptible à souhait. Lumières et scénographie (signées Guillaume JARGOT et Chantal DE LA COSTE), quant à elles,  partagent et découpent l’espace en larges bandes surexposées ou, au contraire, ténébreuses, mettant ainsi en reliefs changeants les affres de la suggestion qui sied à la partition.

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 Sonné et ahuri, après une heure trente de palabres vociférés mezza voce, ou, au contraire à son nez et à sa barbe, le spectateur aurait volontiers continué à voir et entendre ces fantoches défroqués de leurs pudeurs ânonnant les pires horreurs. Convaincu plus ou moins, comme se plaisait à le confier le vrai Thomas BERNHARD à la journaliste Krista FLEISCHMANN qu’ « il y a plus d’un désert dans le monde, alors il y en a un à Vienne, et Salzbourg aussi, ça devient de plus en plus le désert. Il y a déjà des dizaines d’années que c’était la steppe, et maintenant on va sans doute passer de la steppe au désert (…) Les rivières et les étangs aussi peuvent s’assécher (…) parce que c’est complètement pollué par une ignoble chimie, - théâtrale. » (1)

Si les scènes actuelles de théâtre les plus cossues et réputées semblent parfois bien assoupies par trop de lénifiantes propositions, comme se plaisait à le dénoncer le dramaturge autrichien, le public n'est pas dupe car il sait qu'il ne faut pas prendre toujours pour argent comptant la détestation réitérée trop fréquemment par BERNHARD à l'endroit de l'art dramatique: une telle férocité masque imparfaitement, en effet, l'utopie éprise d'un théâtre d'art sachant secouer les consciences. 

 Reste que l’essentiel de cette utopie fut ainsi parfaitement livré, grâce à ce spectacle grenoblois : vertus de la fureur pour rire, (de peur d’être contraint d’en frémir) obligent…

 (1): Thomas BERNHARD, Entretiens avec Krista FLEISCHMANN, traduction: Claude PORCELL © L'Arche Editeur, Paris, 1993.

 

 L'IMPORTANT C'EST LA TEMPÊTE, d'après Thomas BERNHARD - mise en scène: Dominique LÉANDRI

Avec Claudine Baschet, Valère Bertrand, Hélène Gratet, Sylvie Jobert, Dominique Laidet, Dominique Léandri

assistante à la mise en scène Fanny Rudelle
collaboration artistique Sylvie Jobert
scénographie Chantal de la Coste
lumières Guillaume Jargot
son Sylvain Audemard

production Cie La Chaudière Intime
coproduction MC2: Grenoble, le Grand Angle – Voiron, Espace Paul Jargot – Crolles, Le Pot au Noir –Trièves

avec le soutien de la Spedidam et de l’ADAMI

MC2: GRENOBLE, jusqu'au 21 novembre 2019 - 4 , rue Paul Claudel - 38000 GRENOBLE

Téléphone billetterie: 04 76 00 79 00 ou sur le site mc2grenoble.fr

 

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