"LA VIE SANS CHIFFRES (serait tellement moins stressante) ": Utopie ou folie?

Je publie à nouveau cet article (édité en juillet 2018), compte tenu de son actualité. Reprise, à nouveau plébiscitée, en ce moment, au Théâtre du Gymnase à Paris. Le spectacle continue de narrer, pour le ravissement du public, nos rapports complexes ou au contraire décomplexés, avec la science chiffrée.

Bien des gens ignorent qu'ils sont atteints d'un mal étrange: la "mathématopathie. Phobie des chiffres, autrement dit?... Autopsie d'une condition qui, entre doctes sentences et gags, s'aventure sur deux terrains conjoints: la dinguerie et l'utopie.

 La Vie sans chiffres est un roman signé Olivier DUTAILLIS, paru en 2012 aux éditions Albin Michel, "Le jour où les chiffres ont disparu" qui a servi de base à l'adaptation théâtrale interprétée par la comédienne Joëlle SERANNE, et qui confie, en une adresse directe au public, la lente déroute qui a mené Anna, son personnage, vers les affolantes lisières d'un territoire redouté: la folie. Et ce, en endossant tous les rôles.

Anna est musicienne. Flûtiste traversière dans un orchestre. Jusqu'au jour où son (petit) chef (d'orchestre) finit par l'irriter définitivement car il la condamne à compter les mesures, avant que de souffler dans l'instrument. Un soir de concert public, plus rien: plus de souffle, "les poumons pèsent des tonnes d'acier"... Les symptômes de cette déroute avaient d'ailleurs commencé à la lecture faillible d'un billet de train, pour honorer une tournée, où elle a confondu 14h 05 et 15h 40... Dès lors, à bout de tout, Anna choisit de quitter la partie, se met en colère, finit par être abritée dans une maison de repos et de soins. Un an passe et elle se croit rétablie. Mais l'épisode de ce qui s'apparente à un "burn out" professionnel continue de la hanter. Elle a rencontré Shahid, un psychiatre, qui, au cours d'une réception (Anna est séduite par le physique avenant du psy)  lui assène ce diagnostic apparemment irréfutable: elle est atteinte de "mathématopathie". D'abord incrédule, Anna finit par se souvenir qu'en effet, depuis l'adolescence et ses années de lycée, elle a progressivement constaté que la confiance en elle-même s'est dégradée, qu'elle fut toujours sous la coupe de l'avis sévère d'un professeur qui ne ménageait guère les expressions de mépris à son égard et à propos de laquelle elle finit, pour frimer auprès des collègues, de décréter, sur un bulletin scolaire, qu'Anna "justifie à elle seule l'existence du zéro". Le genre de commentaire quasi insultant qui, même si vous décidez de n'y prendre garde, finira par vous accompagner secrètement et, surtout, longtemps.

RÉGLER DES COMPTES...

Faut-il le préciser? : la carrière d'Anna s'est évidemment raccourcie, lors de cette désaffection au concert qui la fait fuir loin de la fosse d'orchestre et des coulisses. Et son existence, désormais, vagit entre leçons au Conservatoire municipal et tentatives de retrouver une dignité.

Ainsi instruite par l'origine de son mal, Anna retrouve l'enseignante, finit par lui tendre un piège, la kidnapper, lui faire entendre "raison". Elle renverse les rôles, quinze ans plus tard, se réjouit d'user d'autorité. Elle règle des comptes. Littéralement.

Voilà pour l'argument, le récit de la fable. Ils dissimulent, cependant, à ceux qui veulent bien saisir le sens allusif, les métonymies, l'allégorie, une autre approche de ce que notre appréhension du monde peut nous révéler, quand on dépasse le simple stade des histoires. La pièce fait plutôt bien comprendre, grâce à des pans entiers d'aveux d'Anna que nos existences sont un peu trop inféodées au diktat numéraire. En toutes circonstances. Et encore davantage, sans doute, depuis l'avènement des échanges électroniques, dématérialisés. Mais la vie, l'humain, les humeurs, les colères, les engouements, les plaisirs, bref, toutes ces émotions foncièrement immatérielles mais éventuellement fécondes, sont-elles désormais illégitimes, hors de propos, ringardes?

Encore que pareilles considérations soient accessoires parce que "La Vie sans chiffres", l'air de rien, sauf sûrement et obstinément, fait comprendre que les domaines de l'utopie, de la folie sont étroitement liés. Le monde est inaccessible à celui qui ne dompte pas, un minimum, la science chiffrée.

Pour parvenir à rendre palpables toutes ces strates d'un texte qui s'ingénie à dissimuler ses intentions véritables, il faut grandement saluer les performances de Joëlle SERANNE, la comédienne qui prend en charge, bien sûr, le personnage d'Ana, mais également tous les autres personnages qui lui ripostent, répliquent, dans diverses situations, leurs complicités, leurs doutes... Il n'est pas non plus inutile de préciser que l'actrice a largement contribué à l'adaptation scénique du roman d'origine. Et que la partition musicale d'Antoine DUTAILLIS (superbement interprétée) n'est jamais anecdotique ou de l'ordre du simple ornement sonore, mais bel et bien pensée, sur le plan musicologique, pour souligner les affres mi-plaignantes mi-sérieuses de la protagoniste. Tout comme les séquences vidéos de Yves PRINCE, jamais hasardeuses, concernent bien plus souvent tout ce qui ressort du fantasme (le rapt de l'enseignante de mathématiques, la liaison presque érotomane d'Anna avec le psychiatre, plus fantasmée que réelle): ce qui les prédispose, sur le plan dramaturgique, à être distinguée du jeu théâtral.

JOELLE SERANNE: UNE COMÉDIENNE EXIGEANTE

SERANNE maîtrise, scéniquement, bien des langages: celui du mime, celui de la langue des signes. Et traduit, en quelques clins d'yeux, les effarements, les rires forcés qui trahissent son inadéquation avec le monde tel qu'il devrait être, une éventuelle pathologie de folie, des failles béantes, des courroux ou contrariétés grâce à des sourcils froncés, des sourires bien trop grands pour être honnêtes, carnassiers, parfois, insolents, stupides et bêtes, malins et redoutables... Précise, rigoureuse, éloquente dans ses expressions (son masque de visage est une tablature fort variée), sa gestuelle est diablement expressive. Aussi à l'aise dans le registre grave, sincère que ludique (car le spectacle ne s'épargne pas des apartés amusants, jamais anecdotiques). On eut la chance de la voir à l'oeuvre pour, chaque jour, réussir, cette performance scénique: son exigence à l'égard d'elle-même est absolue. Elle ne manque jamais, chaque matin, de réviser le texte, le parcours complet de ce qu'elle aura à exécuter quelques heures plus tard. Michel BOUQUET, le comédien si célébré ne la renierait pas... lui qui opère, de la même façon, une révision complète et quotidienne, de sa partition, même après plus de 200 représentations (qu'il s'agisse d'un monologue de Thomas Bernhard ou d'une comédie de Molière).

Le Théâtre du Petit Chien, sis rue Guillaume Puy à Avignon, a été, dès le début, le lieu d'accueil et de création de ce spectacle hors normes; car il est par ailleurs, un lieu qui a du flair, pour révéler des spectacles valeureux: j'avais déjà vu, en 1999, Judith Magre, désormais marraine de ce Théâtre, interpréter "Shirley" (1) sur cette même scène (et qui valut un Molière à son interprète) et que nous avions ensuite programmée au CDN de la Comédie de Valence pour sa première édition, (en 2000), du festival printanier "Temps de Paroles"...

Au final, après l'heure 15 que dure cette "Vie sans chiffres", on se rend compte qu'on nous a joliment menés en bateau, par le biais d'une fable qui s'affirme, justement, unique et très originale. Qui ne fait jamais l'économie d'un propos sérieux, sans oublier l'humour (bien des spectateurs s'amusent de quelques jeux de mots assez bien troussés), qui multiplie les pistes pour dire notre monde contemporain sans jamais avoir l'air de dresser quelque morale ou leçon. Qui donne la parole à quelqu'une qu'on jugerait aisément trop égarée ou décalée... voire: "hors jeu".

Donner la parole, ainsi, à quelqu'une qui s'est égarée, sans jamais plomber la réalité ni l'alourdir, quelqu'une qui s'attache à une utopie vaille que vaille, alors qu'elle la sait, au fond,  irréalisable: voilà bien le propos d'un spectacle qui ne prétend rien résoudre, rien moraliser, (surtout pas), rien minimiser, juste décrire l'éventuelle folie douce et légitimes de quelques êtres obstinés, mais aimables. Des humains comme on se plaît à l'être, à les fréquenter, même s'ils paraissent déphasés. Et cependant, eux, fort... réels.

 La Vie sans chiffres (serait tellement moins stressante)

avec Joëlle SERANNE, comédienne et co-adaptatrice

d'après le roman de Olivier DUTAILLIS ("Le Jour où les chiffres ont disparu", éditions Albin Michel, 2012)

mise en scène: Olivier DUTAILLIS

création vidéo: Yves PRINCE

création musicale: Antoine DUTAILLIS

chaque lundi à 20 h, Théâtre du Gymnase, Paris, 30, boulevard de Bonne-Nouvelle, 75010 PARIS. Métro Bonne Nouvelle (Ligne 9) - Réservations au 01 42 46 79 79.

(1): "Shirley", d'après les Carnets de Shirley Goldfarb, mise en scène: Caroline Loeb, avec Judith Magre, Festival d'Avignon Off, 1999, Théâtre du petit chien.

 

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