MORT NON ACCIDENTELLE D'UN ANARCHISTE : pour saluer Lucian PINTILIÉ

Poète dramatique et cinéaste, metteur en scène d’opéra, Lucian PINTILIÉ, d'origine roumaine et accueilli en France dès le début des années 70, est décédé il y a trois jours, à l’âge de 84 ans.

CES FOUS HYPOCRITES...

Au théâtre, il aura dirigé - excusez du peu - aussi bien Maria CASARÈS, Nathalie BAYE, Jean-Luc BIDEAU, Roland BERTIN, Bernard FRESSON, Michelle MARQUAIS, Anne ALVARO... Dans des textes de Anton TCHEKHOV (La Mouette, Les Trois Soeurs), IONESCO (Jacques ou la Soumission, L’Avenir est dans les œufs), François BILLETDOUX (Il faut passer par les nuages), Maxime GORKI (Les Bas Fonds), Luigi PIRANDELLO (Ce soir on improvise). Et principalement au Théâtre de la Ville où, entre 1975 et 1990, il est régulièrement l'hôte des saisons du prestigieux Théâtre de l'hyper-centre de Paris.

Il a également réalisé plusieurs films qui comptèrent pour l'aura sulfureuse qui en émanait: Dimanche à six heures (1965), La Reconstitution (1972) Scènes de carnaval (1990), Le Chêne (1992), Un été inoubliable (1994), L'Après-midi d'un tortionnaire (2001), Niki et Flo (2003). Son opposition franche au régime communiste lui valut naturellement, en effet, bien des déboires et des censures, jusqu'à la fin du règne de celui-ci, en 1989. Car PINTILIÉ put retourner à Bucarest où il fut enfin soulagé de pouvoir voter et de vivre désormais plus libre.

C’est lorsque son Revizor d’après GOGOL, en 1972 fut frappé d’interdiction, dans son pays,  pour cause de satire ciblant trop le pouvoir, qu’il décida de s’exiler, après avoir déjà subi, presque dix ans plus tôt, en 1964, les foudres dictatoriales qui empêchèrent les représentations d’un texte peu connu en Europe mais qu’il jugeait littérairement fondamental, Les Sots au clair de lune du dramaturge et dessinateur de presse roumain Teodor MAZILU. PINTILIÉ partageait avec son compatriote (décédé trop tôt à l'âge de 50 ans et pourtant auteur de plus d'une trentaine de pièces) un goût pour révéler les agissements de ces Fous hypocrites qui, parfois, nous gouvernent.

ANDREA FERREOL, DIX-HUIT NAINS ET UNE POÉTIQUE DE L'ENTRE-DEUX ET DE L'ANTI MANICHÉISME

Rêveur et jardinier d’une Cerisaie de Anton TCHEKHOV fort remarquée parce qu’il la concevait ouvertement en résonance avec le texte Oh ! les beaux jours de Samuel BECKETT, il avait donc dû fuir le régime autoritaire de CEAUCESCU qui le bâillonnait, jusque dans ses œuvres cinématographiques comme La Reconstitution son deuxième film, projeté à Cannes en 1970 pourtant auréolé d’une réputation internationale et du cadre de la Quinzaine des Réalisateurs du Festival. C’est ainsi qu’il travailla en France et aux Etats-Unis et principalement mais non exclusivement sur des pièces russes, roumaines (MAZILU déjà cité et IONESCO) ou italiennes. A l’initiative de Jack LANG qui présidait à la programmation du Théâtre national de Chaillot à Paris, la France le découvrit grâce à une version du Turandot de GOZZI qui fit grand bruit, la distribution réunissant l’actrice Andrea FERREOL et… dix-huit nains.

 PINTILIÉ mit toute son énergie créatrice à privilégier, pour ses spectacles, le burlesque et la satire, la verve du Verbe et des images, un univers fantastique et surréaliste, dédaignant tout romantisme et tout sentimentalisme qu’il estimait inopérants à éveiller les consciences. Il confia, cependant, en 1992, au journal Le Monde, à l'occasion de la sortie de son film Le Chêne: " Sans doute pendant le règne de Ceausescu, l'humour était un bouclier solide, d'ailleurs il n'y en avait pas d'autre. Mais savez-vous que la Roumanie est le pays du bloc communiste où les dissidents ont été les moins nombreux ? Et si j'ai rompu le silence aujourd'hui, c'est pour réclamer un peu de gravité, pour dire que si le temps de la dictature est fini, nous devons nous aussi changer. "
 Déchiré entre deux pays, la Roumanie natale et la France terre d’asile, deux langues, deux disciplines majeures que sont le cinéma et le théâtre, PINTILIÉ avait eu le don de savoir cultiver cette position de quasi duplicité, aimant créer des chocs littéraires entre les œuvres. Car il ne fit pas qu’obliger BECKETT à dialoguer avec TCHEKHOV, mais aussi PUCCINI et GOZZI pour son Turandot si sulfureux. On peut dès lors considérer qu’il fut l’un des premiers à pratiquer ouvertement l’intertextualité, les esthétiques du collage et du mélange mais jamais bien sûr innocemment malgré des fantaisies qui pouvaient sembler iconoclastes, quand elles étaient, surtout, des façons habilement poétiques de conjurer l’esprit de division, le manichéisme et de révéler plutôt la roublardise d’autant plus terroriste et inquiétante qu’elle avance masquée.

 Sa façon d'aimer les assemblées carnavalesques ou les jeux, les mécanismes de duperies à la manière de PIRANDELLO, fut unique en Europe.

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Recommandation bibliographique: "La Cerisaie: notes aux Acteurs", revue Art-Press, n° spécial Théâtre, 1989.

Mise à jour 20/05/2018: voir aussi et surtout le blog de Gilles WALUNSINSKI qui nous offre, en avant première, les photos qu'il a prises lors des répétitions de la mise en scène, par PINTILIÉ, de Turandot. Son travail gagne à être rendu visible et mieux connu, tant sont saisissants ces points de vue rendant compte de l'oeil précis et artistique du metteur en scène roumain. Ces clichés devraient faire l'objet d'une exposition. Souhaitons que des galeristes et historiens de l'art théâtral en prennent connaissance. 

https://blogs.mediapart.fr/gilles-walusinski/blog/200518/le-turandot-de-lucian-pintilie-hommage

 

 

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